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Eric Cherrière : « Un film d’horreur, mais à l’horreur invisible »

Eric Cherrière : « Un film d’horreur, mais à l’horreur invisible »

Note de l'auteur

Éric Cherrière a 42 ans, les cheveux longs et un petit accent du sud-ouest. Il a écrit, produit et réalisé, en dehors des schémas de production classiques, Cruel, un excellent film de serial killer, à la fois atypique et hypnotique. Rencontre avec un homme passionné et passionnant.

 

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Daily Mars : Est-ce que Cruel est un film de genre ?

Éric Cherrière : En travaillant sur mon second long métrage, j’ai entendu le terme de « genre elevated », un nouveau filon pour les producteurs, quelque chose comme un film de genre avec un supplément d’âme, selon eux. J’ai quant à moi une passion pour le vrai cinéma de genre, des comédies des années 30-40 avec Gary Cooper ou Cary Grant au cinéma de Ruggero Deodato. Et un rejet très violent des frontières. En France, on oppose beaucoup, on met dans des cases…

 

Votre film a-t-il été difficile à monter ?

E. C. : Très ! Pendant 20 ans, j’ai développé – sans succès – des scénarios de longs métrages. J’ai donc tourné des docs, notamment sur le film horrifique, le western italien… Pour Cruel, je me suis lancé à l’eau sans producteur. J’ai monté une boîte de production avec ma femme et j’ai obtenu un peu d’argent du conseil régional. J’ai fait le film pour 200 000 €, dont 40 000 de ma poche, un budget extrêmement modeste. Je n’ai pas réalisé ce film comme je l’aurais réalisé il y a 20 ans, j’ai perdu ma fraîcheur. J’ai assumé mes rides et je suis allé vers quelque chose de différent, à la recherche de la vérité. Ce tueur est maintenant une extrapolation de moi.

 

Si vous avez financé votre film, c’est donc votre bébé, personne ne vous a imposé quoi que ce soit.

E. C. : Je n’ai eu personne à séduire. Je n’ai même pas cherché à séduire le spectateur ; il n’y a pas de suspense. On est dans un film noir. L’échec et les frustrations du personnage principal, ce sont les miens.

 

Vous avez écrit le scénario ?

E. C. : Oui, bien sûr. Quand je voulais faire financer mes précédents scénarios, à chaque fois les producteurs me racontaient qu’ils étaient écrits comme des romans. Il y a six ans, j’ai commencé à écrire des romans noirs. Cela a été une sorte de libération, j’ai pu y mettre tout ce que je voulais. Et mes deux bouquins étaient centrés sur des figures de tueurs en série.

 

Pourquoi les serial killers ?

E. C. : Ce qui m’intéresse, c’est nous dans le tueur en série, qu’ils ont été des enfants. Ils veulent des choses mais n’y accèdent pas. C’est le dur métier de vivre, comme l’écrit Pavese. Dans la réalité et dans la plupart des films, les tueurs en série tuent pour des raisons d’ordre psycho-sexuelles. Parce que leurs fantasmes associent le sexe et la mort. Le tueur de Cruel est à l’opposé de ces schémas. Il n’a aucune raison objective de tuer. Les meurtres ne lui apportent aucune gratification sexuelle. Lui-même ne sait pas pourquoi il agit ainsi. Il n’est rien d’autre qu’un homme qui ne parvient pas à exister dans le regard de l’autre. Alors comme souvent, sa réponse d’humain à ce vide existentiel, à cette incapacité d’être au monde aux yeux des autres, c’est la violence. Une forme de « Je tue donc je suis ».

 

Vous êtes fan de gore mais vous refusez dans Cruel la violence graphique.

E. Cherrière : Est-ce que j’allais refaire le Maniac de William Lustig en moins bien ? J’ai donc opté pour une sorte de retrait, afin d’empêcher l’explosion. Souvent, dans le cinéma contemporain, l’irruption de la violence est jouissive, libératrice. Je ne voulais pas libérer le spectateur mais le confronter à quelque chose de plus compliqué. Dans Cruel, quand la violence surgit, je voulais qu’elle ne génère aucun plaisir. J’espérais ainsi créer un univers insolite à l’atmosphère singulière, suivre un long fleuve de désespoir que rien ne vient perturber. Un film d’horreur, oui, mais à l’horreur invisible. Mon objectif n’était pas de provoquer un choc sur le spectateur pendant le film, mais une onde de choc, qui se répercuterait bien après la vision du film. Certains films ont été des repères. Je pense à l’errance existentielle de Travis Bickle dans Taxi Driver, la rage glacée d’Henry, Portrait of a Serial Killer. La France de Gaspar Noé dans Seul contre tous. Le dernier plan de Quand la ville dort (The Asphalt Jungle) de John Huston

 

Combien de temps le tournage a-t-il duré ?

E. C. : J’ai tourné sur une année à Toulouse, une semaine par-ci, une semaine par-là et à la fin quatre semaines d’affilée. En tout, nous avons eu 44 jours, parfois à 25 personnes, parfois j’étais seul avec mon acteur principal. Toulouse, c’est là où je vis. Les lieux du film sont les lieux de mon quotidien. La maison du tueur est celle de ma grand-mère.

 

Cruel 12Un petit mot sur la forme du film ?

E. C. : Mon chef op, Mathias Touzeris, est quelqu’un qui vient du documentaire et qui fait également de la pub. Il n’a pas peur de tourner sans matériel, sans lumière. Nous avons ciselé un CinémaScope tranchant, très physique. J’ai refusé la steadycam. J’ai tourné avec un Canon 5D sur un pied, avec des rails de travelling. Nous avions jusqu’à trois Canon. Mais nous tournions en général avec deux, pas pour se couvrir mais pour attraper des choses. J’improvisais sur le tournage et je découpais 5 minutes avant de filmer. Je doutais beaucoup ; cela a été la chose la plus difficile de ma vie. L’économie du film, notre fragilité, cela a joué sur la tension du film.

 

Et les acteurs ?

E. C. : Il m’était impossible d’accéder à des acteurs connus. L’acteur principal, Jean-Jacques Lelté, n’est pas comédien, c’est mon voisin. J’adorais sa gueule, sa façon de parler, sa manière de vivre. Je pouvais me reconnaître en lui. D’ailleurs, son blouson est le mien, ses chaussures aussi. Il va jouer dans le prochain film d’Éric Valette. Il est très minéral, vrai, il joue à l’intérieur de lui, avec un jeu fermé. Je ne voulais pas qu’il cherche à convaincre le spectateur et surtout qu’il ne joue pas son personnage comme un tueur. Il y a également Maurice Poli, star de la série B italienne des années 60, qui joue le père. Il a été le héros d’une vingtaine de films dont Les Chiens enragés de Mario Bava. Il a même interprété Django dans Poker d’as pour Django !

 

Parlez-nous de la sortie de Cruel.

E. C. : Nous avons quelques salles à Paris, dont le Saint-André-des-arts, le Publicis. Il y a des retours positifs de la part des journalistes. Tout se met en route…

 

À l’arrivée, est-ce que Cruel correspond à ce que vous vouliez ? Est-ce que cela valait le coup d’endurer ces 20 ans de galère ?

E. C. : (silence) Je suis content du film, même si j’en vois ses limites. Des limites que je veux dépasser par la suite, dès mon prochain film. Mon prochain long métrage, Ni dieux ni maîtres, sera un film d’aventures médiéval avec Saleh Bakri, Edith Scob, Jean-Claude Drouot, Jérôme Le Banner. On tourne en octobre prochain.

 

Cruel 13

Cruel
Réalisé par Éric Cherrière
Avec Jean-Jacques Lelté et Maurice Poli.
En salles le 1er février 2017

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