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« Pour un premier film, il fallait donner de l’énergie » (interview d’Eric Hannezo, réalisateur d’Enragés)

« Pour un premier film, il fallait donner de l’énergie » (interview d’Eric Hannezo, réalisateur d’Enragés)

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Eric Hannezo est à la fois réalisateur, coproducteur et coscénariste d’Enragés avec Benjamin Rataud et Yannick Dahan. Crédit : Daily Mars/Florian Etcheverry.

Un braquage qui tourne mal, cinq destins qui se croisent : trois criminels prennent en otage une femme « au mauvais endroit au mauvais moment », et un homme dont la fille est malade et doit aller à l’hôpital. A partir de ce postulat, se tisse Enragés, remake d’un film italien de Mario Bava. Après un passage plutôt discret en séance spéciale à Cannes, le film atteindra les salles mercredi. On a rencontré son réalisateur pour évoquer à quel point ce remake est libre, si le tournage au Canada a rendu le film apatride et quelle est la représentation de la violence dans le film. Si le slogan du film est « les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être », les faux-semblants se prolongent en jonglant entre thriller et polar noir avec une galerie de gueules parmi lesquelles Guillaume Gouix et Franck Gastambide.

Étant donné que vous avez fait vos armes sur Enragés comme réalisateur de télévision, est-ce qu’un film comme ça traînait dans votre tête depuis longtemps ?

Eric Hannezo : Depuis très longtemps. En fait, je suis dingue de cinéma depuis tout petit, grâce à mon père parce qu’il sacralisait le fait de regarder des films, c’était un rituel. Et aussi des films comme La Dernière Séance, et ça contribue à former un regard sur le cinéma. De suite, j’ai voulu tout voir, et j’ai commencé à enregistrer tous les films qui passaient sur Canal +. Et, à la fin de l’adolescence, je me suis promis que j’irai faire un film. Ensuite, il a fallu que je fasse mon petit bonhomme de chemin, que je ne me presse pas parce qu’il y a aucune raison de courir, que je rencontre un sujet, que je me forme par le biais de la télévision… Jusqu’au moment où il fallait que j’y aille parce que ça me rongeait. Et je me sentais prêt, après avoir passé plus de 20 ans en télévision à fabriquer de l’image et raconter des histoires.

Enragés est le remake d’un film de Mario Bava. A quel point ça a été compliqué de trouver l’identité du film, qui n’est pas un policier de l’école italienne, ni américaine, ni un policier « bien de chez nous » ?

E.H. : C’est très difficile de répondre à cette question car je m’en suis rendu compte. C’est un premier film, et j’avais une crainte, c’était que mes références parasitent le film et mon style, car il s’agit quand même d’affirmer un style. Je regarde des films depuis plus de 30 ans, donc il y a des choses dont je me suis rendu compte après coup au montage. Il y a un arrêt à une station-service dans le film, on m’a fait remarquer que c’était une référence à Massacre à la tronçonneuse, mais je n’y avais absolument pas pensé. Je peux comprendre pourquoi on peut penser comme ça mais à aucun moment, c’est rentré en ligne de compte. Ce qui est clair, c’est que j’avais envie de jouer avec les genres de manière générale, mais de faire un thriller. J’avais envie de faire quelque chose de très soutenu, avec des ruptures fortes. Je voulais que ce soit un rollercoaster, car le cinéma, quel que soit le degré de violence du film, c’est d’abord une invitation à un divertissement et à un spectacle. Je me suis pris Il était une fois dans l’Ouest dans la tête tout petit, je ne comprenais pas tout, mais j’ai compris l’importance de la musique, de faire des gros plans… Ce qui m’a intéressé, c’est de faire une adaptation libre de Mario Bava. Il y avait un scénario en béton armé, une fin – qu’on ne peut pas raconter, mais qui vous fait tomber de votre chaise, et je me sentais libre de rassembler tout ce que j’aimais : des scènes d’action, un road-movie, un travail sur le huis clos…

C’est un film de genre, il y a pas mal de scènes de fusillade, de scènes qui sont contrôlées, mais je n’ai pas noté d’effets visuels ou de gore à outrance… Pourquoi ?

Je ne le voulais pas, pour une raison simple. L’original est un film culte, parce que longtemps censuré, et qui est presque un film d’exploitation aujourd’hui si on regarde la violence qui est projetée. Moi ça ne m’intéressait pas, parce que le temps a passé, et que je pense que les problématiques ne sont plus les mêmes. C’est un univers de cinéma, avec de grands espaces. On s’amuse avec le genre. J’ai eu la chance d’être journaliste, et on traverse des histoires. J’ai pu croiser des gens qui avaient fait des braquages dans le cadre de mon métier, et ce qui m’avait frappé, c’est que cela ne ressemblait en rien à ce qu’on pouvait en voir au cinéma. Cette notion de « première fois » m’intéressait beaucoup plus : il y a des gens qui veulent faire un braquage parce qu’ils y sont financièrement contraints. Je ne juge pas, je ne dis pas que c’est bien ou pas bien, ils sont confrontés à cette nécessité-là. La violence du film n’est pas là pour être gore et pour choquer, mais pour être brutale. Le plus intéressant pour moi, c’est ça, parce que ça correspond à la réalité.

Le remake se retrouve dans certains personnages. Il y a aussi un braquage, mais il est hors champ, on apprend plus sur les personnages et le contexte par la radio.

En fait ce qui m’intéressait, c’est le slogan de l’affiche, « les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être », et cela s’applique à l’ensemble du film. On projette des choses lorsque les braqueurs avancent masqués. Mais lorsqu’ils les retirent, on se rend compte que ce ne sont pas des mecs avec des stéréotypes de méchant. Y a un méchant assumé, qui est le chef (Laurent Lucas). Mais les autres sont des mecs relativement paumés. Donc, je montre le braquage qui est hors-champ parce que je suis avec le personnage de Guillaume Gouix, et je veux qu’on vive la chose avec lui. Et avec lui, les choses dérapent. Après, je me suis posé la question de filmer ou non ce braquage. On aurait pu le filmer, même s’il aurait fallu couper des scènes ailleurs car on n’a pas de budget élastique. Cela aurait été assez conséquent en termes de moyens, et il s’agissait d’inventer quelque chose. C’est difficile de se réinventer alors qu’il y a eu tellement de braquages filmés au cinéma.

Je suis parti du principe d’être à l’intérieur d’une voiture et obliger le public à voir ça d’une manière organique, avec ceux qui sont censés être les méchants. Là, il s’agissait d’inverser les codes et de vivre les policiers comme les agresseurs.

« Ce qui est important, c’est qu’à l’arrivée on sache qui est qui »

Ce qui m’a le plus surpris c’est que vous montrez les 24 heures après le braquage, mais aussi le passé des personnages par petits flashes, de manière extrêmement stylisée. Est-ce que c’est quelque chose qui est une idée de Bava et du cinéma italien, et pourquoi laisser le spectateur se faire sa propre opinion sur le contexte de ces personnages ?

J’aime bien cette idée, car je n’aime pas quand tout est dit. A un moment, le spectateur se projette et se fait son film pendant le film. On cherche des réponses à leur parcours, mais ce que je trouve important, c’est qu’à l’arrivée on sache qui est qui. Je ne triche pas. C’est une journée ordinaire, avec des destins qui se croisent, donc je ne voulais pas tomber dans des scènes d’exposition très longues.

Pour le coup, il n’y en a pas du tout dans le film…

Je ne voulais pas de ça, mais je me suis dit un truc, c’est qu’il fallait donner de l’énergie pour son premier film. Il faut une proposition soutenue, et j’ai grandi avec énormément de films de genre comme Assaut de Carpenter, et on ne perd pas de temps sur 1h30-1h35. Sur la question des flash-backs, je suis passé par plein de questions différentes : fallait-il supprimer des flash-backs ? En mettre moins, en mettre plus… Dès le moment où on bascule dans le road-movie, je voulais chercher des ruptures de rythme, pour m’amuser et amuser le spectateur, en tout cas le faire provoquer des émotions. Après, ma logique, c’est que les personnages sont des braqueurs, qui ont le temps de penser en voiture. C’est propice à la réflexion, au rêve. Les braqueurs sont anxieux, confrontés à une réalité violente qu’ils ont créée eux-mêmes. Ils passent par tous types d’émotions. Ce qui est intéressant c’est que les flash-backs convoquent tout ça. Les flash-backs ne sont pas réalistes, même s’ils partent de quelque chose de réel. J’avais envie de jouer, donc je ne me suis fixé aucune limite.

Le film est tourné au Canada même si vous ne souhaitiez pas forcément qu’il se passe là-bas. D’après les échos des projections, il est très reconnaissable, et on se retrouve avec un film qui est un petit peu apatride, qui n’assume pas qu’il est au Canada.

*SPOILERS FILM*

La séquence de la fête de l’Ours entérine cela, parce que même s’il y a moins d’ours au Canada, c’est quelque chose de franco-français. Et même dans les plans larges de métropole, on se rend compte qu’on est ni à Lyon, ni à Marseille.

Le film a été une aventure pour arriver jusqu’au tournage. Moi, je voulais tourner en France, je ne le cache pas. Si j’avais tourné en France, graphiquement, on aurait été proches de ce qu’on a aujourd’hui. Je voulais une perte de repères. Je n’aime pas voir un film de genre, et à un moment donné, reconnaître des endroits, parce qu’on sort du film. Mais à un moment, je n’allais pas le cacher parce que sinon, ça devient fou. D’une, je n’ai pas les moyens ; ensuite, je ne me suis pas dit qu’on va reconnaître ou pas. C’est marqué « avec l’aide du Canada » au début. Mais ce qui importait le plus, c’était de trouver des endroits qui correspondent à ma vision et à ma réalisation et c’est là-bas que je les ai trouvés. Je trouve que c’est une force, parce que j’ai découvert le Canada avec le tournage. C’est assez anachronique en termes d’architecture. On est proches d’une architecture de type années 70. Pour moi, le film est un film libre. C’est plutôt intéressant d’avoir un casting français qui évolue dans un univers nord-américain. Tant mieux, allons-y. Je ne suis pas là pour invoquer la réalité, mais pour embarquer le public dans un univers de cinéma. Et la fête de l’Ours, c’est vrai, c’est dans les Pyrénées-Orientales. On s’est amusés avec ça, mais c’est une réalité française.

*FIN SPOILERS FILM*

Vous avez casté pas mal d’acteurs « à gueule ». Et il y a Lambert Wilson, qui n’est pas forcément connu pour les films d’action. Comment tu l’as convaincu ?

Ça a été génial parce que j’en rêvais, je trouve que c’est un monstre de cinéma. Je suis très sincèrement content de mon casting. J’ai eu de la chance d’avoir des acteurs qui ont lu le scénario et qui ont dit « oui » tout de suite. Je me suis dit qu’on allait sans doute pouvoir y arriver, et ceux qui essaient de monter des films de genre comprendront très bien ce que je veux dire. Je ne connaissais pas Lambert, je savais que c’était quelqu’un de très fin avec une énorme culture. Mais je ne savais pas du tout qu’il avait une appétence pour les films de genre. J’étais en repérage pour tourner dans les Pyrénées. A l’époque, il s’agissait de tourner en France. Et je reçois un appel de mon directeur de casting : Lambert Wilson voulait me voir. Je vais au rendez-vous, et il me demande : « Qu’est-ce qu’on vous a dit ? » J’ai répondu : « Rien. » Il a dit : « Je fais le film, donc maintenant on peut parler. » J’ai trouvé ça d’une classe folle, et j’ai découvert au passage qu’il était très fan de films de genre. Mais il a expliqué que même s’il lisait plein de scénarios, il avait rarement de coups de cœur. Et là, il m’a dit qu’il s’était fait avoir.

enrages11La musique est composée par Laurent Eyquenne et Rob. C’est un score que tu mets vraiment en valeur, à l’italienne. S’il y a bien un truc qui m’a rappelé le remake, c’est bien l’utilisation de la musique. Comment ça s’est passé au niveau des « cues » (inserts musicaux) pour communiquer tes intentions ?

Le score va être disponible en CD. Et d’autant plus qu’il a été très clair pour moi que la musique serait un personnage, et pas une illustration sonore qui accompagne des scènes par rapport à ce qui se joue. La musique va m’amener une atmosphère et des intentions très fortes, et souvent devancer l’action. Laurent Eyquenne est quelqu’un que j’ai rencontré dans le cadre de la coproduction avec le Canada, qui vit à Los Angeles, et travaille dans la musique de films depuis pas mal de temps, en grande partie pour les Américains. Je voulais quelqu’un avec un background classique, et je voulais des mélodies. Ensuite, j’ai choisi Rob parce que c’est quelqu’un de très fort et qu’on a grandi avec les mêmes films. On a vu les Carpenter au même moment sans se connaître. Ce que je trouve intéressant chez lui, c’est que c’est quelqu’un qui a digéré ça. Ce qui m’intéressait, c’était d’avoir une trame générale que je joue avec Laurent Eyquenne, et là le travail s’est fait comme ça. Je lui ai fait regarder ces films-là, et le rôle de la musique doit être celui-là. Assaut sur central 13 était un bon exemple, et It Follows, que j’ai trouvé remarquable. Pour moi, c’était un héritier de Carpenter, et cette voie-là est la bonne.

Enragés a été projeté à Cannes, en séance spéciale. Quelle est la suite pour continuer à défendre le film ?

Moi je suis content d’une chose : c’est déjà une belle histoire. On fait un film, qui est difficile à financer, on trouve un distributeur, en l’occurrence Wild Bunch, à Cannes 2014. On est en séance spéciale à Cannes en 2015, ce que je trouve plutôt pas mal. Après, le film vit bien à l’étranger, il a été vendu dans une trentaine de pays. Il fait pas mal de festivals, comme en Allemagne, où j’ai été invité. Pour moi, le film y est à sa place : les gens qui connaissent les films de genre, le thriller et leurs codes sont accessibles. Ça se passe très bien parce que les gens s’amusent avec le film. Nous, on est libres, et je parle aussi en tant que producteur du film ; on fait des films qui nous ressemblent, sans se poser de questions, savoir si ça va plaire, marcher… On est des producteurs indépendants. J’ai envie que les gens aillent voir le film, mais quand on connaît l’histoire du cinéma, on sait aussi qu’il n’y a pas de règles.

Propos recueillis le 23 septembre à Paris.

 

Crédits photos : Wild Bunch/JD Prod/Black Dynamite Films.

Enragés, de Eric Hannezo avec Lambert Wilson, Guillaume Gouix, Virginie Ledoyen, Franck Gastambide, François Arnaud, Laurent Lucas. En salles mercredi.

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