Est-il possible de critiquer True Detective ?

Est-il possible de critiquer True Detective ?

Souvenez-vous, janvier 2014, une série était sur (presque) toutes les lèvres : True Detective. Intense, cryptique, immersive, la série de Nick Pizzolato devenait un véritable (épi)phénomène, plongeait les spectateurs dans le jeu des grandes suppositions et réveillait la critique à grand renfort d’analyses diverses et variées. Aujourd’hui, alors que la seconde saison est déjà bien entamée (5 épisodes diffusés au moment de la rédaction de ces lignes), la série est entrée dans une autre dynamique critique comme publique, au point de brouiller sa réception avec, à la clé, une grande interrogation : est-il encore possible de critiquer True Detective ?

L’enthousiasme épidémique a tendance à pousser les dissidents dans les cordes avec pour principale contrainte de devoir élever la voix un peu plus fort pour se faire entendre. Noyés dans les dithyrambes, ils doivent conjuguer, de façon contorsionniste, le verbe exécuteur au risque, parfois, de sombrer dans une sémantique belliciste. Dans le meilleur des cas, cela donne naissance à des échanges passionnants et passionnés ; dans le pire, une reconstitution de la guerre des tranchées où les insultes fusent et remplacent les obus.

©HBO

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Aujourd’hui, le cas devient beaucoup plus complexe. La tendance s’est inversée dans cette seconde saison. La vox populi exprime son mécontentement au fil des épisodes, entre déception amère et tendance « On s’est fait avoir ». Que les réfractaires restent sur leur position est on ne peut plus normal. Rien, ne semble t-il, dans cette deuxième livraison, pourrait les réconcilier avec Nic Pizzolatto. Ce qui devient plus vicieux, c’est le révisionnisme dont est victime la première saison. Si nos goûts évoluent avec le temps, le retournement de veste, fulgurant, exprime davantage un aspect girouette surfant sur l’avis du plus grand nombre, qu’une brusque prise de conscience. Que les carences des nouveaux épisodes éclairent différemment notre perception de la première saison est compréhensible mais difficile de croire à un virage à 180°, aussi rapidement.

Lors de la diffusion du season premiere, nous mentionnions combien la structure de l’anthologie facilitait le travail de Nic Pizzolatto. Au proche crépuscule de la saison, un piège s’est révélé : la comparaison. Pratique indiscutable et pourtant périlleuse. Les deux œuvres sont absolument distinctes mais réunies par leur appartenance à un genre et le nom de leur auteur. Dresser des parallèles théoriques ou rechercher du symbolisme devient naturel quand regretter une narration mouvante et une ambiance courent à une nostalgie artificielle. Ce n’est plus la même histoire, les mêmes personnages, la même ville, la même façon de raconter l’intrigue. Souffler sa déception basée sur cette unique grille de lecture n’élève pas un débat ; maugréer sur les valeurs respectives des deux récits suscitera la discussion. La frontière est fine mais de cette compréhension naîtra un terrain sain et fertile.

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True Detective est devenu un objet culturel incontrôlable. Autant pour la critique que pour son auteur. Faire valoir son objectivité, c’est prendre le risque de se trouver coincé au milieu des tirs, où chaque camp équivaut une posture. Il devient difficile, sinon impossible, de se justifier sans devenir l’objet d’attaques préconçues : une critique positive et l’on vous taxera de vendu à la cause Pizzolatto ; une critique négative, de suiveur et si jamais vous vous positionnez sur la saison 01, le cocktail devient instable et votre parcours risque de ressembler à un trajet dans Sorcerer.

Source d’attaques gratuites, logiques, faciles ou justifiées, cette saison deux aiguise les avis dans un tumulte opposé à l’année dernière. Un vent qui soulève des critiques tranchées où semble se profiler un désintérêt progressif. Peut-être un mal pour un bien à une saison qui n’a pas encore distribué toutes ses cartes et, si elle ne possède pas le caractère fascinant et immersif de la première, n’est pas à rejeter tout à fait. Au-delà de la réussite artistique, elle pose des questions qu’il est intéressant d’exprimer. Nic Pizzolatto aurait-il livré sa stratégie de l’échec ? Sa grande œuvre déceptive ? Certaines créations ne se révèlent qu’à la fin.

True Detective est diffusée sur HBO aux Etats-Unis et sur OCS en France.

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