Éternelle vieillesse (Ad Vitam / Arte)

Éternelle vieillesse (Ad Vitam / Arte)

Note de l'auteur

On se souvient de Trepalium, récit d’anticipation très inégal (co-écrit par Thomas Cailley), qui permettait déjà à Arte d’envisager le futur. Avec Ad Vitam, il est question de vie éternelle pour une série qui mérite, justement, que l’on soit patient.e avec elle !

Dans l’un des tous premiers plans d’Ad Vitam, une personne déguisée en méduse occupe l’écran. Le symbole reviendra, notamment sous sa véritable forme animale plus loin dans la série, et fait référence au rajeunissement dont est capable le cnidaire (Turritopsis nutricula).
Le terme de rajeunissement trouve ici toute son importance puisque l’homme n’a pas stricto sensu vaincu le vieillissement mais plutôt mis au point un principe de retour à la jeunesse dite “régénération”. Vous devinez en creux qu’il y a là un angle mort qui fera basculer ce récit de l’utopie vers la dystopie, procédé si cher à Charlie Brooker (Black Mirror).

Alors que la planète fête l’anniversaire de la doyenne de l’humanité (une japonaise de 169 ans tout de même), sept jeunes sont retrouvés morts sur les rives d’une plage. Le contraste prend toute son ampleur lorsque l’on comprend qu’il s’agit d’un suicide collectif. L’enquête est confiée à un inspecteur désabusé, Darius Asram (Yvan Attal). Pour comprendre et infiltrer cette jeunesse en perdition, celui-ci enrôle une rescapée à fleur de peau du nom de Christa (Garance Marillier) qui doit lui servir d’appât…

Avec Ad Vitam, Thomas Cailley prolonge une réflexion sur les interrogations des jeunes générations vis-à-vis d’un futur incertain déjà entamée avec Les Combattants, son premier film. Paradoxalement, le recul de la mort place en porte-à-faux une jeunesse irrémédiablement repoussée à la marge dans un monde où la mort a disparu. Un postulat qui renouvelle de manière remarquable la quête d’une signification de la vie et bouleverse de manière significative nos préconceptions.

Pourtant, le futur décrit ici — dont on ne sait précisément la date — est très élusif. Il y a bien sûr les contraintes d’une production modeste mais aussi la volonté assumée de ne pas détourner l’attention du public avec des dérivatifs technologiques. C’est tout à l’honneur de Cailley (qui écrit ici en compagnie de Sébastien Mounier), mais ce choix dessert Ad Vitam dans les premiers épisodes. Il est toujours délicat de commencer par décrire un futur plus ou moins proche en faisant le choix du flou. Qu’importe si les enjeux finissent par être fixés (vers la fin du deuxième volet), la perception du trouble des personnages en est automatiquement retardée.

A contrario, la mise en scène trouve d’emblée son rythme. Tournée du côté d’Alicante en Espagne, les extérieurs lunaires et arides transportent la.e téléspectat.rice.eur vers un mirage insaisissable. Un cadre subtilement altéré pour provoquer le décalage nécessaire et une approche formelle qui garde une belle proximité avec les corps dont on ne sait plus l’âge réel.
À ce titre les performances des acteurs font forte impression. Yvan Attal est très juste en flic usé mais sensible. Quant à Garance Marillier, elle est envoûtante et solaire avec ce regard d’une intensité exceptionnelle qu’il en ferait presque oublier tout le reste ! À noter enfin le talent d’un Niels Schneider très en verve pour compléter un bel ensemble.

Alors, oui, Ad Vitam a ses défauts mais ne nous y trompons pas, ces six épisodes (diffusés au rythme de deux épisodes par soirées, ouf !) sont tout ce qu’on attend d’une bonne proposition française actuellement. De l’ambition, une vraie réflexion de société, des acteurs bouleversants et cohérents. On n’a peut-être pas une BBC (avec sa rentrée étourdissante) mais on peut monter des séries pertinentes comme Ad Vitam ici ou Hippocrate bientôt sur Canal+.

AD VITAM Saison 1 en 6 épisodes
Diffusés sur ARTE du 8 au 22 novembre.
Série créée par Thomas Cailley.
Série écrite par Thomas Cailley et Sébastien Mounier.
Série réalisée par Thomas Cailley et Manuel Schapira.
Avec Yvan Attal, Garance Marillier, Niels Schneider, Rod Paradot, Anne Azoulay, Victor Assie, Adel Bencherif, Vassili Schneider, Anthony Bajon, Hugo Fernandes, Ariane Labed et Hanna Schygulla.
Musique originale de HiTnRuN.

Visuel : Ad Vitam © Kelija Productions & Arte.

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