Felicia Day/François Descraques : la rencontre !

Felicia Day/François Descraques : la rencontre !

Egérie américaine de la culture geek, créatrice de la web série cultissimesque The Guild (6 saisons entre 2007 et 2013), Felicia Day était de passage la semaine dernière à Paris dans le cadre de la promotion de la sortie française en DVD de la saison 4 de sa série (chez LBL42). The Guild sera également prochainement diffusée sur France 4.
A l’initiative du Dernier Bar avant la fin du monde et des éditions Bragelonne, la rouquine de choc s’est aussi prêtée à divers events dans la capitale les 25 et 26 juin, dont une table ronde avec quelques sommités frenchy de la mouvance geek. Parmi ces personnalités, François Descraques, auteur (entre autres) d’une autre web série méga culte : Le Visiteur du Futur, dont la 4e saison vient d’être diffusée sur France 4.
Le Daily Mars ne pouvait DECEMMENT PAS louper l’occasion de réunir la reine et le roi (en leur pays respectif) de la mouvance geek pour une petite séance photo exclusive et un entretien croisé dans la foulée. Ca tombe bien :  François Descraques est un fan de longue date de The Guild et du travail de Felicia Day. La confrontation de leur point de vue fait ressortir une volonté commune de défendre l’authenticité d’une certaine culture geek et l’importance de vivre de leur passion sans pour autant perdre leur âme au sein du système. Ils ont les mêmes initiales : entre ces deux là, ça ne pouvait que coller…

 

Felicia Day & François Descraques

Crédits Photo : Isabelle Ratane pour Daily Mars

Daily Mars : Felicia, Comment vous est venue l’idée de The Guild ?

Felicia Day : j’ai commencé à écrire The Guild voici 7 ans suite à mon addiction totale à World of Warcraft, qui fut vraiment le premier MMORPG d’une telle ampleur. Des milliers de gens pouvaient jouer en même temps, faire des quêtes ensemble, ça devenait une vraie drogue pour moi, d’autant plus qu’il ne se passait pas grand chose dans ma vie à l’époque. Je suis actrice et je n’avais pas beaucoup de travail, je passais mon temps à jouer. Lorsque ça a commencé à me passer, j’ai eu tellement de temps de libre soudainement que j’ai décidé d’exploiter cette expérience pour écrire ma première série. J’ai logiquement écrit sur ce qui me tenait le plus à coeur : l’univers des gamers. J’ai toujours été une gameuse. J’ai tenté de faire de faire de The Guild une série télé mais absolument personne ne comprenait cet univers. Mon amie productrice Kim Evey m’a alors suggéré d’en faire une web série. Youtube venait tout juste de commencer…

François Descraques : quelles étaient tes impressions sur les possibilités du web à l’époque ?
Felicia Day : en 2006/007, on était encore dans une sorte de préhistoire, la vidéo sur le web débutait. Le crowdfunding n’existait pas, personne ne postait ses photos en ligne, la majeure partie des gens ne passait pas leur vie sur le Net. Mais pour avoir été initiée à Internet dés l’enfance avec Usenet, j’ai toujours grandi en sachant que les gens pourraient un jour se connecter les uns aux autres. Et quand Facebook, Twitter, Youtube sont apparus, c’était pour moi l’opportunité unique de partager ce que j’adore avec le monde.

François Descraques : tu as été justement précurseur du crowdfunding en faisant financer la première saison de The Guild par tes fans, via Paypal ?
Felicia Day : En fait, on a tourné les deux premiers épisodes entièrement sur nos deniers, pour environ 700 dollars. On a quasiment tout emprunté, tout le monde a travaillé gratuitement – personne n’a été payé sur la première saison, moi inclus. Après le second épisode, nous n’avions plus d’argent à dépenser et lors d’une réunion, l’un d’entre nous a proposé qu’on sollicite l’aide des fans. Je trouvais cette idée complètement folle mais j’aimais tellement The Guild que je ne voulais pas perdre notre élan. J’ai créé le site web, ajouté un bouton pour l’appel aux dons et les gens ont suffisamment donné pour nous permettre de finir la saison. Tout cela était bien avant Kickstarter et cela a bouleversé ma vision des possibilités d’interaction entre le public et les faiseurs de divertissement sur le web.

Felicia Day & François Descraques

Crédits Photo : Isabelle Ratane pour Daily Mars

Francois Descraques : j’ai lu que les domiciles de tous les autres personnages étaient en fait tournés dans ta propre maison ?
Felicia Day : Oui, on changeait la décoration à chaque fois, parce qu’on avait ni le temps ni l’argent de trouver d’autres décors. Au début ça allait parce que l’équipe technique ne comprenait que cinq personnes. Mais en saison 6, on a fini par être une cinquantaine sur le plateau…

François Descraques : J’ai tourné moi même les premières saisons du Visiteur du Futur dans mon appartement, puis aussi dans ma cave pour les scènes censées se dérouler dans le futur.

Daily Mars : Felicia, aviez vous des lignes directrices particulières pour l’écriture de The Guild ?
Felicia Day : Dans toutes les saisons, j’ai toujours fait en sorte de privilégier le suspense lié aux personnages plutôt que par rapport à des enjeux de scénario. Comme je voulais absolument que les gens aient envie de voir la suite, je tâchais de finir chaque épisode sur un cliffhanger qui laisse un des personnage dans une situation de péril émotionnel. Je pense qu’il est encore plus important d’axer son écriture sur les personnages sur le web, où la relation personnelle entre le public et vous est très importante.

François Descraques : j’ai écrit et réalisé tous les épisodes du Visiteur du Futur alors que toi tu as fait appel à des réalisateurs. The Guild étant ta création, comment t’y prends tu pour diriger tes propres réalisateurs ?
Felicia Day : Sur The Guild, le réalisateur principal était Sean Becker. J’ai tendance à vraiment tout contrôler de près, y compris comment les acteurs entrent dans le champs, comment ils doivent dire leurs répliques… Et dans ce cas là, il est très important de choisir un réalisateur avec lequel on est sur la même longueur d’onde, qui a le même sens de l’humour, a même sensibilité… Ca évite les conflits. Mais c’est sûr que ce fut aussi pour moi un processus d’apprentissage, trouver le juste milieu entre mon envie de contrôler et laisser Sean travailler.

François Descraques

Crédits Photo : Isabelle Ratane pour Daily Mars

Daily Mars : François, quelle influence a eu The Guild sur ton travail ?
François Descraques : The Guild a été une source d’inspiration très importante pour Le Visiteur du Futur. J’ai pris beaucoup de notes en regardant la saison 1 et pour la dernière saison, Neo Versailles, qui se déroule dans un univers très éloigné de la zone de confort de mes personnages, j’ai été très influencé par la saison 5 de The Guild, quand la bande de Codex à la convention. Quand j’ai vu ça, j’ai compris qu’il était possible de faire bouger son équipe, de donner à la série une autre couleur. Donc merci à toi pour ça, Félicia ! Je dis toujours à tous ceux qui veulent faire des web séries : regardez d’abord The Guild, Felicia est la Stanley Kubrick des web series ! (rires)

Felicia Day : c’est un peu excessif, mais j’apprécie !
(rires)

Daily Mars : Quelle fut l’évolution du budget entre les saisons 1 et 6 ?
Felicia Day : Contractuellement, je n’ai pas le droit de vous communiquer des chiffres. Je peux juste vous dire que personne n’a été payé sur la première saison. Durant l’été qui a précédé la saison 2, la vente de DVD nous a permis de récolter assez d’argent pour que tout le monde soit un peu payé. On s’occupait nous-même, ma productrice et moi, d’envoyer les DVD aux acheteurs, j’ai passé des journées entière à lécher des timbres et remplir des enveloppes dans ma cuisine !

François Descraques : mais tu as aussi signé quand même un deal avec Microsoft pour une diffusion de The Guild sur la X-Box à ce moment-là non ?
Felicia Day : oui à la dernière minute, alors qu’on s’apprêtait à tourner une seconde saison encore sur nos économies, ils nous ont offert un deal qui nous a permis de bosser avec un budget toujours très loin des canons télé bien sur, mais qui au moins a permis de payer les acteurs pour plusieurs saisons d’avance et pour certains d’entre nous de bosser à temps plein pour les quatre années suivantes. On a pu passer aussi de la SD à la HD dés la saison 2. On est passé au Canon 5D à partir de la saison 4 et la saison 6, grâce au financement de Youtube, fut entièrement filmée avec une caméra Red. Mais bizarrement, la saison 1 reste ma préférée au niveau du look. Malgré ces apports financiers, j’ai quand même dû pour survivre avoir d’autres boulots à coté jusqu’à la saison 5.

François Descraques : C’est drôle parce que ta série est basée sur l’univers des jeux vidéos et c’est justement une boite de jeux video qui a compris ton programme et t’a aidé. De mon coté, çca a été pareil : j’ai financé la première saison du Visiteur du futur de ma propre poche, puis Ankama est entré dans la boucle. Les éditeurs de jeu video sont sans doute les seules sociétés vraiment  connectées avec les jeunes.

Felicia Day : Oui… Les décideurs en télé sont encore trop soumis à une logique de plaire à tout le monde en même temps. Ils ne comprennent toujours pas qu’on est entré dans un univers technologique ou une part croissante du public cherche des programmes façonnés à ses goûts, du sur mesure.

Daily Mars : L’arrêt de The Guild fut-il une décision créative ou d’ordre financier ?
Felicia Day : Les deux à la fois. Voici deux ans, avec l’aide de YouTube, j’ai créé la chaîne Geek and sundry. Leur financement m’a aussi permis de produire une 6e et ultime saison de The Guild, parce que Microsoft ne souhaitait plus produire de contenu original pour sa X-Box. Cette dernière saison m’a permis de boucler l’histoire de Codex et des autres personnages et je sentais que j’avais fait le tour de la question, je n’avais plus de nouvelles histoires à raconter. En plus, j’ai toujours été le seul auteur sur The Guild et je n’avais plus assez de temps pour m’en occuper. Mais les fans ont compris et ont très bien réagi.

Felicia Day

Crédits Photo : Isabelle Ratane pour Daily Mars

François Descraques : Penses-tu que la culture geek vit un âge d’or en ce moment ?
Felicia Day : Nous vivons en tout cas une ère où les fans de jeux vidéos ou de comics ne seront plus rejetés à cause de leur passion, ils peuvent la vivre sainement tellement cette culture est devenue mainstream. Il faut en revanche veiller à ce que cette culture ne soit pas dévoyée par le business. Les décideurs qui misent sur la culture geek devraient toujours se dire “qu’est ce que je peux faire pour servir le public” plutôt que “comment pourrai je me faire des sous sur le dos de cette culture ?”. C’est toujours une lutte de garder son âme au sein du système, concilier la popularité avec l’authenticité.

Daily Mars : Felicia, quand vous voyez le succès d’une série comme The Big Bang Theory, vous ne regrettez pas de ne pas avoir vendu The Guild à un network ?
Felicia Day : Jamais de la vie ! J’ai vu trop souvent des créateurs vendre leur série à un network et ne plus jamais la récupérer. J’ai eu des rendez-vous avec des responsables de networks et de studios, j’ai refusé toutes les offres : les propositions impliquaient toujours de m’écarter du processus et de modifier le format. Je suis toujours propriétaire de The Guild, je peux en faire ce que je veux, pas question d’en abandonner les droits. J’aime bien The Big Bang Theory, mais cette série incarne vraiment le point de vue de gens extérieurs à cette culture, avec à la marge quelques touches apportées par des “insiders”, suffisamment pour se gagner la sympathie des geeks. The Guild est complètement à l’opposé de The Big Bang Theory.

François Descraques : TBBT c’est un peu de la geek culture pour ma maman.

Felicia Day : oui, c’est un peu une vision old fashioned de la geek culture, mais ca fait aussi du bien parce que la série permet de familiariser un plus large public à ce univers.

Daily Mars : Où en est votre carrière d’actrice ? Est ce qu’on aura le plaisir de vous voir retravailler avec Joss Whedon ?
Felicia Day : J’adorerais, mais Joss est désormais très occupé dans une autre partie de l’univers ! Je me suis un peu retirée des plateaux pour créer ma société, Geek and Sundry et j’en suis très fière. J’espère que ça repartira cet automne, mais choisir la voie de la création c’est s’exposer à prendre du temps. J’espère revenir au générique de Supernatural et si ça ne se fait pas… on verra bien !

Felicia Day & François Descraques

Crédits Photo : Isabelle Ratane pour Daily Mars

Daily Mars : en avril 2012, vous avez donc créé le portail Geek and Sundry, de quoi s’agit il au juste ?
Felicia Day : Voici deux ans, Youtube a décidé d’investir dans du contenu premium et ils m’ont proposé de l’argent pour créer ma propre chaîne. Depuis, je dois superviser 7 à 10 programmes par an, c’est très dur pour moi mais je suis très bien entourée. Nous en sommes à notre troisième année, nous cherchons de nouveaux partenaires financiers et j’espère pouvoir faire des annonces à ce sujet d’ici la fin de l’année. Sur Geek and Sundry, nous proposons notamment des émissions sur les jeux video, le rétro gaming, il y a notre programme star Table Top et aussi une fiction, Spooked, co-produite par Bryan Singer. On a tourné jusqu’ici 4 épisodes de 22 minutes et on attend des financements pour tourner la suite.

Remerciements : Aurélie Lebrun & Le Dernier bar avant la fin du monde

The Guild :  saisons 1, 2, 3 et 4 disponibles en DVD chez LBL42.

Le portail Geek and Sundry de Felicia Day  c’est par ici !

Frenchnerd, le site de François Descraques, c’est par là !

Le Visiteur du Futur : saisons 1, 2 et 3 disponibles en DVD chez Ankama.

Pour découvrir la dernière saison du Visiteur du Futur, Néo-Versailles, sur le portail du Studio 4.0 : cliquez ici !

 The Guild, le tout premier épisode :

 

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