On a vu… les surprises estivales du CSA

On a vu… les surprises estivales du CSA

Il faut commencer cette année par tirer notre chapeau à nos confrères de BFM TV (ceux qui croisent les bras pour faire sérieux sur les affiches). Ces derniers ont révélé la fourberie (1) du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, qui a profité de l’été pour requalifier quatre programmes de scripted-reality en fiction (Au nom de la vérité sur TF1, Mon histoire vraie, toujours sur TF1, Face au doute, sur M6, Si près de chez vous, sur France 3). « On s’en fout, on regarde pas » me direz-vous peut-être. EH BAH NON, on s’en fout pas et surtout on va essayer d’expliquer les enjeux d’une telle décision sur notre fiction déjà mal en point.

C’est quoi la swcriptide realitiiie ?

La scripted reality est un genre qui répond à un besoin de crise. D’un côté, les chaînes ne veulent plus n’ont plus d’argent à investir, mais doivent quand même le faire car elles sont soumises à des quotas de production. De l’autre, les producteurs doivent réduire les coûts dans un marché concurrentiel très fort. Or la fiction, ça coûte cher (environ 15000 euros la minute sur les chaînes hertziennes, si on en croit l’article de BFM TV).

C’est alors que l’idée a germé dans l’esprit d’un producteur de génie (du mal), Julien Courbet. Et si on faisait de la fiction, avec un scénario réduit à son minimum, pas ou très peu de dialogues, et on laisse les comédiens peu expérimentés (parfois issus de la télé-réalité) improviser ? Ça réduit considérablement les coûts, car on a moins d’auteurs à engager pour créer les scénarios, les relire et les dialoguer.

Sur les tournages, on réduit le nombre de prises au strict minimum (2 ou 3 maximum par plan) et donc le budget par la même occasion (40000 euros pour un 26 minutes sur les chaînes historiques, 30000 euros pour Hollywood Girls sur NRJ 12 d’après Media Un autre regard). Bon, c’est pas très original, les États-Unis le font depuis une décennie, mais ça a le mérite d’être inédit en France ! Et comme ça, plutôt que d’acheter des fictions étrangères, les chaînes acquièrent des productions originales françaises, ce qui permet de faire tourner les boîtes de productions indépendantes et remplir les quotas de diffusion d’œuvres d’expression originale française.

C’est ainsi qu’à l’été 2011, on vit débarquer Le Jour où tout a basculé sur France 2. Puis Hollywood Girls  sur NRJ 12 en mars 2012, Au nom de la vérité sur TF1 en mai,  Mon histoire vraie sur TF1 et Si près de chez vous sur France 3 en septembre 2012 et enfin Face au doute sur M6 à la rentrée 2012. Toutes ces productions ont permis de remplir facilement les grilles de l’après-midi avec des programmes rediffusables à gogo, tout en faisant tourner les productions françaises. Seul problème, elles sont à ce moment-là encore définies comme de simples œuvres audiovisuelles. Pas comme des œuvres audiovisuelles patrimoniales.

 

Mais, Mère Castor c’est quoi exactement une œuvre audiovisuelle patrimoniale ?

Pour protéger sa production nationale, les institutions françaises ont mis en place tout un tas de règles afin d’obliger les diffuseurs à investir et diffuser des œuvres françaises. C’est souvent un casse-tête pour les chaînes de remplir tous leurs quotas de diffusion et c’est souvent pour cette raison que vous avez beaucoup de rediffusions de films et programmes français l’été. Dans le même style, c’est aussi pour ça que les chaînes investissent dans des séries. Même si leurs finances se portent mal, elles doivent investir, donc elles le font.

Il existe trois systèmes de contribution des chaînes « hertziennes gratuites en clair » à la production audiovisuelle. Cela peut d’abord être un pourcentage de leur chiffre d’affaires (autour de 15% pour les œuvres générales -OG-, 10,5% pour les œuvres patrimoniales -OP). Si la chaîne a une politique particulière de programmation, elle peut aussi choisir d’investir uniquement sur l’œuvre patrimoniale à hauteur de 12,5 % de son chiffre d’affaires. Enfin, si la chaîne est musicale (il faut diffuser plus de 40% de musique), ses obligations sont plus faibles en pourcentage que celles des autres diffuseurs  (9% pour les OG, 7,5% pour les OP). Toutes ces aides évoluent en fonction du chiffre d’affaires, de l’ancienneté de la chaîne…

Les œuvres patrimoniales (2), c’est donc beaucoup d’argent à investir. Mais ça rapporte gros pour un producteur (car les chaînes en ont besoin) et ça permet de bénéficier d’aides comme celles du CNC. Et c’est là que le bât blesse pour les producteurs puisque le CNC a déjà refusé des aides à l’émission Le Jour où tout a basculé : « la commission du COSIP a considéré que le recours fréquent voire systématique à des techniques de mise en scène et de filmage (face caméra, voix off, synthé…) qui sont habituellement utilisées dans des genres non aidés par le CNC (télé-réalité, reportages…) justifiait qu’on ne qualifie pas la « scripted reality » de fiction au sens de la réglementation sur les aides à la production  » (Source Les Echos). Le Centre national de la cinématographie ne veut pas reproduire les même erreurs qu’il y a 10 ans avec des documentaires comme Popstars, qui avaient perçu des aides, avant de devoir les rembourser.

Attribuer le titre d’œuvres patrimoniales à d’autres émissions de scripted reality pourraient donc remettre en cause les choix du CNC, même si le CSA le dénie. C’est pour ça que pour l’instant, le gendarme de l’Audiovisuel préfère opérer au cas par cas pour ne pas créer de règles générales et laisser le CNC se dépatouiller avec ses propres règles. Quelle est la différence entre les 4 émissions requalifiées et les autres ? D’après Francine Mariani-Ducray, conseillère du CSA en charge du dossier, « lorsqu’une chaîne nous demande de qualifier de fiction une émission de scripted reality, nous appliquons les critères que nous avons énoncés dans notre consultation, c’est-à-dire nous regardons s’il y avait des auteurs, des réalisateurs et des comédiens. En pratique, nous avons procédé à un examen poussé avec les chaînes et les producteurs. Finalement, toutes les émissions qui nous ont été soumises remplissaient ces critères. Dès lors, nous avons décidé de les considérer comme des fictions ».

Mais pour la fiction, l’autre, ça veut dire quoi concrètement ?

Un des premiers effets de cette décision peut être tout simplement un accroissement des budgets aux fictions low-cost au détriment des autres fictions. Et par conséquent, un nivellement par le bas, des salaires pour des scénaristes, des réalisateurs, des techniciens, des acteurs. Des personnes qui vivent de la création et qui ont souvent déjà beaucoup de mal à en vivre.

Un autre effet, c’est plus simplement un nivellement de la qualité par le bas. Quand on voit le ratio budget/audiences de programmes comme Hollywood Girls, on peut comprendre l’envie des chaînes de se concentrer sur ce type de productions (qu’elles soient patrimoniales ou non, vu que Hollywood Girls ne fait pas partie des 4 élues du CSA), quitte à fournir toujours la même soupe, comme AB Productions le fit un temps avec les sitcoms (elles, elles étaient soutenues par le CNC) : Premiers Baisers, Les Vacances de l’Amour, Le Miel et les Abeilles, la Philo selon Philippe… Mais ce serait oublier que le 26 minutes est mort en France avec les séries AB et sûrement un peu à cause d’elles, sacrifiant un format crucial pour la comédie comme une vierge à un Dieu.

Le travail de scénariste se voit également sacrifié sur l’autel de la crise. Il faut aller plus vite, pour moins d’argent et fournir des textes qui sont souvent ensuite massacrés par des acteurs qui n’ont pas forcément le temps nécessaire pour se les approprier. C’est toute la chaîne alimentaire de la télévision qui pourrait être victime de cette décision.

Joue-t-on à l’excès les Cassandre ? Et si à l’inverse de tous ces scénarios négatifs, la scripted reality permettait aux chaînes de rééquilibrer les investissements ? Le principe de la balance : si on donne peu à ces fictions, alors on peut donner beaucoup plus aux autres créations. Et ainsi donner aux producteurs le temps et le confort de créer des fictions exigeantes et de qualité permettant de rivaliser avec la BBC.

Ce qui est sûr, c’est que la France n’a pas fini  d’en découdre avec la scripted reality, les quotas et la crise. Malheureusement, pendant que tout le monde se concentre sur ce problème, on oublie que M6 n’a diffusé que cinq soirées de fiction française en prime time en 2012 (Source : Libération/AFP), que l’investissement des grandes chaînes gratuites dans la production de fiction a chuté de 9,7% en 2012 par rapport à 2011 et que l’on doit attendre près de 2 ans entre deux saisons d’une série à succès. Sale temps pour la fiction française.

(1) Un coup digne du grand Victor Newman, fourbe parmi les fourbes. Ou est-ce Jack Abbott ? #TeamFourbe

(2) Pour les férus de droit et de définitions
– Définition de l’œuvre audiovisuelle d’après l’article 4 du décret n° 90-66 du 17 janvier 1990 modifié : « Constituent des œuvres audiovisuelles les émissions ne relevant pas d’un des genres suivants : œuvres cinématographiques de longue durée ; journaux et émissions d’information ; variétés ; jeux ; émissions autres que de fiction majoritairement réalisées en plateau ; retransmissions sportives ; messages publicitaires ; téléachat ; autopromotion ; services de télétexte ».
– Définition de l’œuvre audiovisuelle patrimoniale par la loi la loi du 5 mars 2007 modifiant notamment l’article 27-3° de la loi du 30 septembre 1986 « les œuvres de fiction, d’animation, de documentaires de création, y compris de ceux qui sont insérés au sein d’une émission autre qu’un journal télévisé ou une émission de divertissement, de vidéo-musiques et de captation ou de recréation de spectacles vivants. »

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