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#Critique Le Fleuve des brumes : un roman qui tourne autour du Pô

#Critique Le Fleuve des brumes : un roman qui tourne autour du Pô

Note de l'auteur

Un fleuve en crue, une péniche qui dérive, un corps retrouvé fracassé au pied d’un hôpital, et c’est tout le passé fasciste d’une certaine Italie qui émerge des flots dans ce polar intelligent et gourmand.

110632562_oL’histoire : Une péniche qui dérive un soir de crue sur le fleuve Pô, son pilote restant introuvable ; un homme défenestré de l’étage d’un hôpital. Deux frères. Trop de coïncidences pour un seul flic. Le commissaire Soneri mène l’enquête, entre Parme et (surtout) la plaine du Pô, où règnent le brouillard le plus épais et les souvenirs les mieux enfouis. Or, même les souvenirs les plus inavouables finissent par faire surface.

Mon avis : Un bon polar excellemment traduit (malgré de régulières coquilles). Un récit à l’italienne, plein de gastronomie locale – la fortanina (un vin sombre pétillant), le lambrusco plus sombre encore, les jambons, les plats à base de viande d’âne… De quoi mettre en appétit pour une exploration toute en finesse d’un passé torturé, entre nostalgie d’un fascisme triomphant et qu’il ne faudrait plus cacher, et communisme hésitant entre pureté et pragmatisme.

Le journaliste Valerio Varesi, auteur de ce Fleuve des brumes de belle facture, pimente son récit d’un personnage secondaire attachant, bien qu’un peu sous-exploité ici : Angela, avocate et maîtresse (c’est peut-être le terme qui convient le mieux à leur relation, bien que ni l’un ni l’autre ne soient mariés) du commissaire Soneri. Chacun de ses (nombreux) coups de fil au policier est l’occasion de développer un dialogue truculent, de ces « bonnes phrases » que l’on souhaiterait avoir sous la main à tout moment. Il faut préciser que la dame est adepte des séances coquines sur les lieux mêmes de l’enquête : la péniche errante, l’appartement du frère défunt, le pavillon en bord de fleuve qui héberge parfois un suspect…

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Valerio Varesi

Le brouillard, surtout, est admirablement rendu. Tout comme ces hommes qui surveillent le fleuve depuis leur « cercle nautique » et qui, au début du livre, semblent s’ouvrir au commissaire Soneri, avant de le repousser de plus en plus loin d’eux. Un mouvement d’éloignement progressif que l’auteur excelle à exprimer sans le dire. Une profondeur psychologique doublée d’un jeu sur les noms plutôt séduisants. Le pseudonyme du résistant communiste assassiné par les Chemises noires pendant la Seconde Guerre mondial n’est-il pas « Nibbio » ? En italien, cela signifie « cerf-volant » et désigne une sorte de rapace… mais évoque aussi un hypothétique masculin des « nebbie », les « brumes » qui qualifient le fleuve dans le titre même du roman. Comme si le fil rouge (au propre comme au figuré « communiste ») de ce polar, en quête duquel le commissaire Soneri se lance en dépit de toute logique carriériste, était l’époux même du fleuve, source de toutes les brumes et de toutes les confusions. Ce fleuve en crue et décrue est aussi la métaphore d’un passé qui hante et ne « passe » pas, qui s’enlise et remonte à la surface, comme un cadavre lesté ou un village englouti.

Si vous aimez : Dans ce roman, Valerio Varesi évoque admirablement la brume qui entoure les personnages, surtout dans la dernière partie du roman – et, bien sûr, métaphoriquement, dans toute l’enquête du commissaire Soneri. Difficile de ne pas évoquer ici le « Fog » de John Carpenter et le « Mist » de Stephen King, adapté avec tant de talent par Frank Darabont au cinéma. Mais aussi tous ces polars qui évoquent par essence, sans être des romans proprement « sociaux », le devenir même d’une société gangrenée par ses souvenirs refoulés.

Autour du livre : Valerio Varesi est journaliste depuis plus de 30 ans et romancier. Le Fleuve des brumes est le premier traduit en français de sa série centrée sur le commissaire Soneri. Traduits en huit langues, ses romans ont inspiré la série télévisée italienne Nebbie e delitti (Brumes et crimes : trois saisons de 14 épisodes au total). Le brouillard, décidément, est propice aux délits et aux polars…

Extrait : « – La lumière, intervint Barigazzi. Dans la péniche, la lumière s’est allumée plusieurs fois, même pendant le voyage.
Soneri sourit à cette confirmation, alors que la fougue de la musique allait croissante à un moment crucial de l’opéra qui lui échappait. C’était la première supposition qui tenait la route, mais aussitôt arriva la conscience que ce n’était rien. Une simple déduction tirée de faits qu’il n’avait pas encore fouillés.
Barigazzi le regarda.
«  Commissaire, vous le voyez, le Pô ? Ses eaux sont toujours lisses et calmes, mais en profondeur il est inquiet. Personne n’imagine la vie qu’il y a là-dessous, les luttes entre les poissons dans les flots sombres comme un duel dans le noir. Et tout change continuellement, selon les caprices du courant. Personne parmi nous n’imagine le fond avant de s’y être frotté et la drague fait un travail toujours provisoire. Comme tout ici-bas, vous ne trouvez pas ? »

Sortie : mai 2016, éditions Agullo, 320 pages, 21,50 euros.

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