Fog : dans les brumes du temps (et y rester)

Fog : dans les brumes du temps (et y rester)

Note de l'auteur

Heureusement qu’on ne trouve plus mention de « petits seins orgueilleux » dans la littérature du 21e siècle… Le Fog de James Herbert date de 1975 et ça se sent. Malgré quelques atouts, le livre fait largement son âge.

L’histoire : Tout commence par un tremblement de terre dans la campagne anglaise, qui laisse échapper un brouillard jaunâtre des profondeurs de la terre. S’ensuivent des massacres inexplicables, déments, sur le passage de la nappe jaunâtre au centre de laquelle une lueur semble briller. John Holman, après une brève crise de folie, semble immunisé. Et pourrait bien être la seule clé pour résoudre cette énigme : comment tuer ce banc de brouillard qui menace Londres ?

Mon avis : Il y a des blurbs dont on se demande s’ils n’ont pas été écrits ou prononcés un soir de beuverie. Celui de Stephen King, par exemple : « James Herbert ne se contente pas de nous interpeller, il nous attrape par le col et nous hurle en pleine face. » Outre que cette citation pourrait tout à fait s’appliquer à nombre d’autres auteurs – le King en tête – elle ne qualifie que très modérément le présent roman du Britannique.

Plus encore, dans son Anatomie de l’horreur, Stephen King classe Fog dans les meilleurs romans du genre horrifique, parmi de grands auteurs comme Shirley Jackson, Ray Bradbury, Harlan Ellison et Ira Levin. On a connu pire bande de coreligionnaires. Ceci dit, Fog ne mérite pas – ou plus – cette position enviable au panthéon de l’horreur.

Loin d’être un roman désagréable, Fog ne laisse guère de traces dans la mémoire du lecteur. Certes, le protagoniste est plutôt original, puisqu’il s’agit d’une sorte d’agent secret au service du ministère anglais de l’Environnement. Herbert fait monter en douceur la tension, comme cette scène où un prêtre monte en chaire comme à son habitude pour, sans prévenir (ni le lecteur ni ses ouailles), relever sa soutane, ouvrir son pantalon et, le pénis dressé, uriner sur sa congrégation.

Herbert joue à fond sur les cliffhangers de fin de chapitre pour accentuer le malaise. Une porte ouverte laisse ainsi présager les pires atrocités : l’écrivain britannique installe rapidement le fait que tout peut arriver, et souvent le pire, même à l’innocent le plus pur. À l’inverse d’un Clive Barker, par exemple, chez qui le pire arrive systématiquement, ce qui casse en grande partie l’effet de surprise. Néanmoins, cela n’a qu’un temps, et on prend vite le pli de ces interludes gore.

Quelques éléments de “modernité” parsèment le récit, comme cette jeune fille poussée au suicide à cause de sa rupture avec son amante, tombée amoureuse d’un homme. Les guillemets sont toutefois de rigueur. Car ce roman date de 1975, et cela se sent. Énormément.

Ce passage de la jeune lesbienne, par exemple, retombe rapidement dans le kitsch et le cliché. Car Herbert est un mâle de son temps, qui traite les rapports homme/femme avec les yeux d’un homme blanc né en 1943. Fog regorge ainsi de descriptions, de situations et d’appréciations impensables en 2019. Heureusement, on ne trouve plus aujourd’hui de mentions de « petits seins orgueilleux »…

Les femmes de Fog sont passives, larmoyantes, faibles ou pénibles, quand les hommes sont forts, actifs, héroïques (mais parfois lâches, bien sûr). John Holman, le protagoniste de l’affaire, est un homme d’action qui, dans le fond, cache un cœur sensible. On passe de la sensiblerie la plus ridicule au machisme le plus condescendant. Car c’est bien la « sève tiède » de l’homme qui permet à la femme d’atteindre la pleine jouissance. Eh oui…

Les scènes de sexe sont grotesques, vraiment d’époque. Tout est très daté dans ce roman. Très kitsch, même pour 1975. Rappelons qu’à la même époque, King sortait Salem’s Lot un an après Carrie (et deux ans avant The Shining), et se montrait d’emblée meilleur en tout que James Herbert (dont Fog était alors le deuxième roman, après le succès incroyable des Rats).

James Herbert

Car, et c’est l’autre défaut rédhibitoire de Herbert, le Britannique expose trop. Il décrit tout, parle de tout, pose trop de questions en les plaçant vaguement dans la tête de ses personnages. Son talent pour la mise en scène macabre est largement court-circuité par des paragraphes inutiles et verbeux. Son expression trop feutrée instaure un contrepoids intéressant dans les scénographies gore qui émaillent le livre, mais le reste du temps (c’est-à-dire la majorité), elle endort l’attention au lieu de l’électriser.

Lorsqu’il parle de « sortir de ce lieu d’épouvante » (page 232), on aurait préféré qu’il nous le fasse ressentir, cet espace étouffant, angoissant. On aurait aimé vouloir en sortir nous-mêmes, plutôt que de voir une tierce personne s’y débattre froidement. Il ne suffit jamais de le dire, il faut surtout le faire ressentir. Fog est plein de ces formules un peu plates et convenues qui désignent plutôt que de suggérer.

À lire davantage pour le côté historique, donc, et en chaussant ses lunettes de lecteur 70’s, plutôt que pour ses qualités propres. Sur une thématique proche, on (re)lira plutôt The Mist de King et on se (re)verra The Fog de John Carpenter, deux œuvres à peine plus récentes puisqu’elles datent de 1980.

L’extrait : « Il revint donc à la source lumineuse. Son point le plus intense semblait se situer au centre du vaste édifice, près de l’autel. Elle n’avait pas de forme définie, et ses lisières mouvantes n’étaient visibles que par contraste entre les nuances de jaune : celui plus clair du noyau lui-même, et celui plus terne, plus grisâtre, du brouillard qui le protégeait. Il était impossible de définir la taille de cette extraordinaire arabesque en mouvement, tant les couches de brume faussaient la vision ; une puissance mauvaise semblait en exsuder, une poussée maléfique effroyable, quoique étrangement fascinante.
Ce fut au prix d’un extrême effort de volonté qu’il s’arracha au spectacle sinistre pour s’agenouiller près de sa machine. Il se souvint alors du masque à oxygène qu’il mit en place sur sa bouche après avoir ôté son masque antibrouillard. Quelques inspirations profondes lui clarifièrent aussitôt l’esprit ; c’était à se demander si le brouillard n’agissait pas comme un stupéfiant. Il détacha les tubes métalliques de leur support, et se mit en devoir de les assembler. L’action qu’il lui restait à accomplir le rendait encore plus nerveux.
Aurait-il la témérité d’approcher la masse lumineuse qui semblait si pure et n’était qu’une monstruosité mortelle en expansion ? Il ne pouvait encore en décider. Aussi se concentrait-il sur sa tâche ; le moment de vérité arriverait bien assez tôt, celui où il marcherait vers la chose ou bien s’enfuirait à toutes jambes. Quelque direction qu’il prenne alors, il y serait poussé par l’instinct, non par la raison. Il valait mieux ne pas y penser à l’avance.
Il prit conscience de leur présence sans l’avoir vue ni entendue, en la percevant simplement. Trois formes sombres dans le brouillard, espacées de quelques pas, immobiles, silencieuses. Son regard effaré alla de l’une à l’autre : l’immobilité les rendait encore plus effrayantes encore. »

Fog
Écrit par
James Herbert
Édité par Bragelonne

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