Fragments of Him: Dans la mémoire des vivants

Fragments of Him: Dans la mémoire des vivants

Note de l'auteur

Au grand dam des joueurs, les productions AAA se suivent et se ressemblent de plus en plus. Je vous l’accorde, les jeux à gros budget font peut-être avancer le jeu vidéo d’un point de vue technologique. Mais qu’en est-il de la créativité ? De la prise de risque ?

Jeux vidéo art
Le jeu vidéo, ou l’art du storytelling

Il semblerait qu’il existe un curieux lien entre une créativité bridée et d’importants moyens. On ne verra jamais, en tout cas dans un futur plus au moins proche, des licences comme Call of Duty ou Halo prendre des risques. Même des titres comme Final Fantasy ont régressé avec le temps et s’éloignent de plus en plus de l’esprit de la série. Mais quelles sont les raisons de cet éloignement de l’envie d’innovation chez les grands éditeurs ? Eh bien c’est simple, le profit. La logique veut qu’un Independent-gamesjeu engrange un maximum de bénéfices, en prenant un minimum de risques et en visant un public très large. Cela ne vous rappelle rien ? Les cinéphiles reconnaîtront surement l’un des fléaux qui frappe de plein fouet leur art favori. Le jeu vidéo, comme toute forme d’art, n’échappe pas à cette malédiction. Mais heureusement pour nous, le monde des jeux vidéo est un vaste univers. C’est un art à la fois jeune et promis à un grand avenir à condition bien sûr de le laisser évoluer. Je place mes espoirs dans la scène indépendante qui, grâce aux financements participatifs, semble reprendre le flambeau en portant le jeu vidéo vers des territoires inexplorés.

The Last of UsMais encore une fois, on en revient à une question qui m’intrigue beaucoup : Que recherche-t-on vraiment dans un jeu ? Un gameplay unique ? Des graphismes magnifiques ? Un vrai bon scénario ? Difficile de répondre tellement les réponses varient de personne en personne. Certains voient le jeu vidéo comme un simple divertissement à la manière d’un blockbuster hollywoodien, le genre de jeu qui te permet de décompresser après une dure journée de boulot. Pour d’autres encore, le jeu vidéo devient un endroit où on peut exceller via l’esport. Mais pour les gens comme moi, le jeu vidéo est surtout un formidable moyen de raconter une histoire d’une façon que le cinéma ne fera povtoujours qu’effleurer. Par sa nature interactive, le jeu nous immerge et nous fait ressentir des émotions beaucoup plus fortes. On ne regarde plus l’histoire de nos héros d’une façon passive, on est littéralement plongé dans l’histoire. Même si le jeu vidéo a connu de formidables titres qui nous ont émus, ils sont à mon goût encore trop rares. S’il y a bien un point sur lequel le jeu vidéo a encore beaucoup de chemin à faire, c’est le storytelling comme dirait nos amis anglophones. Et c’est après avoir joué à Fragments of Him que j’ai enfin compris le potentiel énorme qu’avait le jeu vidéo dans ce domaine.

 

Emporté dans une rivière d’émotions

sassybot-metaFragments of Him est donc une histoire interactive (ou visual story pour les amateurs) sortie il y a environ un mois. Développé avec passion par les Hollandais de chez SassyBot depuis plus de deux ans, le jeu est le tout premier projet du studio indé. Malgré l’ambition de Fragments of Him et un succès critique, les développeurs n’ont pour le moment pas le succès commercial qu’ils méritent et font face à des difficultés financières. Disponible sur PC via la plateforme Steam, SassyBot a récemment sorti une version Xbox One. Un portage sur PS4 est prévu mais dépendra surtout des ventes du jeu sur la machine de Microsoft. Alors, ça raconte quoi ce fameux Fragments of Him ? Une histoire de héros légendaires dans une terre lointaine et mythique ? Un thriller bien noir qui nous transporte aux quatre coins du globe ? La réponse est non et non, loin de là. Fragments of Him est loin de tout ça et nous propose une histoire classique : celle de la perte d’un être cher.

20160519022445_1Emprisonné dans une routine qu’il essayait jusqu’à maintenant de fuir, Will se pose des questions sur sa vie. Il se demande s’il a fait les bons choix, s’il est vraiment heureux. Bref, des questions que l’on s’est tous posés un jour ou l’autre pendant un dimanche pluvieux. Après une profonde introspection qu’il partage avec le joueur, Will prend une décision importante. Ce soir, il demandera en mariage son compagnon Harry. Sauf que le soir tant attendu ne viendra jamais. Sur la route pour aller à son travail, la voiture de Will est violemment percutée et il meurt sur le coup.

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20160519024727_1À partir de là, le jeu enchaîne des flash-backs sur la vie de Will, depuis son enfance jusqu’à l’université, à travers les souvenirs qu’ont de lui sa grand-mère, sa première copine de fac et son actuel compagnon Harry. Peu à peu, on finit par s’attacher à Will en découvrant des moments intimes de sa vie. Au fur et à mesure qu’on revisite les souvenirs, le jeu traite des sujets délicats trop rarement mis en avant. Le personnage de la grand-mère illustre parfaitement l’incompréhension dans laquelle peuvent se trouver les personnes âgées face à un monde qui change peut-être trop vite. La relation entre Will et sa grand-mère incarne le conflit de générations qui existe dans notre société. Avec sa copine de fac, ce sont d’autres sujets qui sont abordés, ceux du premier grand amour, de la passion et de la sexualité. Et c’est là qu’intervient aussi Harry. Oui, parce que Fragments of Him parle aussi de bisexualité comme aucun jeu ne l’avait fait auparavant. À travers ses trois personnages, le jeu essaye de nous transmettre un message. L’amour est partout et peut prendre des formes complexes et variées. La dernière partie du jeu est bouleversante et se concentre sur le chagrin ou comment ce petit monde fait face à la perte soudaine de Will. Je n’en dirai pas plus, au risque de vous gâcher l’expérience.

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Quand simplicité rime avec qualité

20160524020305_1Le gameplay est ultra-basique et linéaire à la manière d’un Dear Esther ou Gone Home. On se contente de se déplacer de pièces en pièces, en cliquant sur certains objets ou personnes pour activer les fragments de souvenirs et faire avancer l’histoire. De ce côté-là, Fragments of Him ne chamboule pas les jeux d’exploration narratifs et ce n’est de toute façon pas son intention. Pour moi, le seul défaut du jeu, mise à part sa durée de vie, est l’absence de choix dans les dialogues. Pour ce qui est des graphismes, SassyBot a réalisé quelque chose d’assez unique en adoptant un côté minimaliste efficace. C’est beau, c’est simple et c’est surtout très bien mis en scène malgré un rythme lent qui peut en rebuter certains. Du côté de la bande-son, non seulement les dialogues sont particulièrement bien écrits, mais en plus le doublage est de grande qualité. On se sent vraiment proche des personnages et de leurs pensées.

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20160524015522_1SassyBot a pris beaucoup de risques en abordant des thèmes qui nous concernent tous comme l’amour, la sensation de perte, la mort et surtout la vie. Après avoir terminé Fragments of Him, je ne peux qu’applaudir le résultat. L’histoire de Will a littéralement résonné en moi sans vraiment comprendre pourquoi au début. Ce n’est que le lendemain, en y repensant, que j’ai enfin compris. Will est notre miroir. Nous partageons tous ces mêmes souvenirs, nous sommes tous passés par ces mêmes étapes de la vie dépeintes dans le jeu.

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Fragments of Him est une expérience déroutante puisque elle nous donne une vraie leçon de vie. Elle nous rappelle que, comme ce pauvre jeune homme plein de rêves mais aussi de doutes, nous pouvons partir à tout moment. Le jeu a même réussi à me faire lâcher une larme, chose qui ne m’était pas arrivé devant un jeu depuis le tout premier Kingdom Hearts et le sacrifice de Sora (les fans comprendront). Pour dix euros, c’est-à-dire le prix d’une place de ciné à Paris, vous aurez le droit à une expérience unique et différente. Un petit conseil, préparez les mouchoirs, vous en aurez besoin !

Fragments of Him

Développeur : SassyBot
Éditeur : SassyBot
Disponible sur PC

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