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FRANK SPOTNITZ : « The Man in the High Castle est plus que jamais d’actualité »

FRANK SPOTNITZ : « The Man in the High Castle est plus que jamais d’actualité »

IMG_2037Adaptée d’un roman culte de Philip K. Dick dans lequel les Alliés ont finalement capitulé face aux nazis et aux Japonais, The Man in the High Castle fut l’événement de l’automne sur Amazon Prime. Nous avons rencontré au dernier Toulouse Game Show son créateur, le scénariste producteur Frank Spotnitz. Il nous parle de la résonance très actuelle selon lui de sa série, des difficultés rencontrées pour la financer et de son amour pour Paris, plus vif que jamais depuis un certain 13 novembre.

 

THEMANHIGHCASTLEAFFICHELes fans de X-Files se souviennent probablement de son nom récurrent au générique de la série mythique de Chris Carter. Depuis, le scénariste-producteur Frank Spotnitz s’est installé en France et mène une carrière à cheval entre l’Amérique et l’Europe, sans jamais retrouver la baraka créative des aventures de Mulder et Scully (Strike Back, Le Transporteur – la série, Crossing Lines…).

Coproduite par Ridley Scott et adaptée d’un roman particulièrement rêche de Philip K. Dick, The Man in the High Castle pourrait bien ramener Spotnitz en pleine lumière avec ce pitch passionnant digne de Rod Serling : et si les forces de l’Axe avaient gagné la Guerre, où en seraient les Etats-Unis et l’Europe dans les années 60 ? Et si, dans cette uchronie tragique, un petit groupe de résistants américains mettait la main sur d’étranges bandes d’actualité montrant, elles, une réalité toute autre, quelles en seraient les conséquences ?

Aussi foisonnante visuellement que thématiquement, cette très attendue série d’Amazon remplit ces promesses au moins le temps de ses premiers épisodes. En attendant notre critique complète, voici le compte rendu de notre rencontre, lors du dernier Toulouse Game Show de novembre, avec Frank Spotnitz. Courtois, souriant, très amical et fort disert (un bonheur pour les journalistes), ce créateur, au cœur à cheval entre trois continents (né au Japon, de nationalité américaine et vivant à Paris), a vu dans The Man in the High Castle l’occasion d’une série parlant avant tout de notre monde aux valeurs citoyennes en péril. Résident à Paris depuis plusieurs années, il réagit aussi au choc des attentats du 13 novembre. On l’écoute !

 

IMG_2038DAILY MARS : Au cœur de The Man in the High Castle, on retrouve une thématique récurrente chez K. Dick, à savoir la définition de la réalité. Est-ce ce thème qui vous a incité à en faire une série ?

Frank Spotnitz : Oui, je le trouvais passionnant. Et en même temps extrêmement difficile à transformer en dramaturgie à l’écran. La question de la possibilité d’autres réalités que celle des personnages est une idée très difficile à matérialiser. Comment passionner les gens avec cette idée ? J’ai essayé de le faire, mais très lentement. Je prends vraiment mon temps pour en arriver là. Et si la série va au-delà de la saison 1, je continuerai d’aller très lentement. Parce que ce sont des concepts difficilement compréhensibles par le public.

Le style du livre est très peu graphique, assez froid, anti-dramaturgique au possible. Qu’avez-vous changé précisément pour transformer cette histoire en fiction télé ?
F.S. : Le premier changement fut celui du medium, comme vous le savez : chez K. Dick, c’est dans un livre que le Maître du Haut Château décrit une réalité parallèle. La toute première idée qui m’est venue est que cette réalité ne devrait pas être représentée dans un livre mais par un film, il fallait un medium visuel. Quand on voit les vieilles bandes d’actualité de notre monde dans la série, ce sont de vraies bandes, que nous avons vu toutes nos vies et qui sont gravées dans notre mémoire et notre identité. Elles ont une vraie puissance visuelle et donc observer les personnages découvrir ces images est bien plus puissant émotionnellement, plus viscéral que s’il s’était agi d’un livre.

Second point : le livre de K. Dick ne comportait pas vraiment d’antagonistes et il m’en fallait. J’ai donc créé le personnage de John Smith joué par Rufus Sewell et l’inspecteur Kido, joué par Joel de la Fuente, tout en faisant d’eux des êtres humains qui font des choses méchantes. Pas juste des personnages de cartoon. Les rendre réels était fondamental. Enfin, dernier changement important : dans le roman, Juliana Crain et Frank Frink sont déjà séparés quand l’histoire débute. Elle est à Kansas City et lui à San Francisco. J’ai retravaillé cette relation pour faire en sorte qu’ils soient toujours un couple au début de la série afin qu’on s’attache à eux en tant que couple à San Francisco, avant que leur relation ne soit menacée.

Comment se fait-il que The Man in the High Castle ait finalement atterri sur Amazon ?
F.S. : Scott Free, la compagnie de Ridley Scott, a essayé de vendre la série pendant des années sans succès, aux Etats-Unis comme en Europe (et notamment à la BBC). Lorsque SyFy s’est montrée intéressée par l’adaptation, ils sont venus vers moi. J’ai écrit les deux premiers épisodes mais hélas, SyFy a passé la main. Il s’est ensuite écoulé deux ans, jusqu’à ce que je reçoive un coup de fil d’un executive que je connais bien et qui venait tout juste de rejoindre Amazon. Coup de chance total ! Il m’a demandé ce que je pouvais lui proposer, j’ai pitché The Man in the High Castle et ils ont adoré. Sans eux, ce projet n’aurait jamais vu le jour.

 

« Notre budget par épisode est supérieur à celui de Daredevil » (Frank Spotnitz)

 

manhighcastleTimesquareVisuellement, c’est une série assez spectaculaire : combien a coûté cette première saison ?
F.S. : Très cher ! Mais je n’ai pas le droit de donner de chiffres…

Par exemple, Netflix produit les 13 épisodes de Daredevil pour 3.5 millions de dollars l’unité en moyenne. On est dans ces eaux-là ?
F.S. : Oh oui, c’est au moins ça pour nous… voire même plus en fait. La série se passe dans des lieux graphiquement spectaculaires : New York, le Colorado, San Francisco… C’est une série historique, sur une période qui en plus n’a jamais existé. C’est facilement la série la plus chère à laquelle j’aie jamais collaboré, bien plus que les X-Files en tout cas.

Cette première saison a aussi des accents assez inattendus de western, via notamment le personnage du marshal incarné par Burn Gorman. Un aspect totalement absent du livre. Était-ce un hommage intentionnel ?

F.S. : Oui, ça l’est, mais c’est juste une parenthèse dans la saison, le temps des épisodes 3 et 4. Mais ensuite, l’action balance entre New York et San Francisco, dans la saison 1 en tout cas. Les recherches de Juliana pour savoir où est passée sa sœur l’amènent à Kansas City, d’où un ton western plus marqué mais que l’on quitte par la suite. C’est ce que j’aime avec cette série. Elle nous laisse la liberté d’aller n’importe où. On a littéralement toute la planète où pouvoir raconter cette histoire. C’est très excitant pour nous comme pour le public, qui ne sait pas où l’intrigue peut le mener. Le plus dur pour moi a été de savoir comment attaquer ce roman. Mais une fois que j’ai trouvé le bon angle, ce fut une mine d’or de storytelling.

J’ai déjà plus de pistes scénaristiques qu’il ne m’en faut pour nourrir une saison 2, voire même assez pour débuter une saison 3, tellement cet univers est riche. Avec The Man in the High Castle, je vais pouvoir aborder des thèmes qui me sont chers, des choses qui me perturbent, des questions que je souhaite poser. Je ne sais pas pour vous mais… Si vous m’aviez demandé, il y a cinquante ans, si l’Amérique pourrait un jour torturer des gens, j’aurais répondu le plus fermement du monde : JAMAIS ! Maintenant, non seulement nous torturons des gens, mais en plus une large majorité des gens chez nous pensent que nous avons raison de le faire !

Malgré son sujet ancré dans un passé uchronique, en quoi The Man in the high Castle est donc une série qui vous parait pertinente pour parler du présent ?

F.S. : Elle est devenue hélas encore plus pertinente cette année. Pour moi, l’un des grands thèmes du livre est de savoir comment rester humain dans les pires circonstances, comment conserver son humanité en face de l’inhumanité, quelle est notre réaction ? C’est plus que jamais d’actualité ! La série traite aussi de la peur et du fait d’agir sous la pression de la peur. Pendant l’écriture, il était important que je garde en tête l’état de notre monde et dans quelle mesure celui que je décris reflète le notre aujourd’hui.

 

« Je crois en la force de la civilisation occidentale » (Frank Spotnitz)

 

the-man-in-the-high-castledrapeauVous disiez « qui aurait pu imaginer la torture aux Etats-Unis ? » Ça ne justifie à aucun moment la torture, mais d’un autre côté qui aurait pu imaginer aussi la folie meurtrière des attentats du 11 septembre 2001 ?
F.S. : Personne en effet, vous avez raison. Mais nous devons faire extrêmement attention à ce que nous faisons sous le coup de la peur, et être cohérent avec nos valeurs. Pour beaucoup de citoyens, ces valeurs se sont réduites à faire de l’argent, rester en sécurité et vivre le plus longtemps possible. Ce n’est pas sur ces valeurs que notre société a été fondée, ce n’est pas cela qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Nous avons besoin de plus grandes idées pour lesquelles on devrait être prêt à se sacrifier. Regardez la Seconde Guerre mondiale : la seule raison pour laquelle nous ne vivons pas dans le monde décrit par The Man in the High Castle tient au fait que des gens se sont dressés et sacrifiés pour changer le monde. Nous devons penser au-delà de notre besoin de sécurité et de protection de nos acquis. Il nous faut nous rappeler davantage qui nous sommes. Notre civilisation occidentale a fait de grandes choses et je crois en sa force.

Même si on va éviter de comparer l’incomparable, il y a une troublante coïncidence entre la société cauchemardesque décrite dans The Man in the High Castle et les craintes actuelles de dérive vers un État liberticide depuis que l’état d’urgence a été déclaré en France. 
F.S. : Ce qui s’est passé le 13 novembre est une tragédie commise par des gens guidés par une idéologie de haine. Et je pense que c’est en même temps une opportunité pour nous de réfléchir à nos propres valeurs en tant que gens civilisés. L’Occident est une civilisation magnifique qui porte haut certaines valeurs et, encore une fois, je pense que parfois les gens oublient que ces valeurs ne se limitent pas à la consommation, faire de l’argent ou se sentir en sécurité. La liberté, l’égalité, la justice, voilà les valeurs essentielles sur lesquelles nos sociétés sont bâties et ce qui est arrivé à Paris doit nous le rappeler, afin de nous comporter à la hauteur de ces valeurs. Et je pense que cette idée est très importante dans le livre : il revient à chaque génération d’être à la hauteur. Rien n’est acquis. C’est une opportunité unique qui se présente à nous. En tant que résident étranger à Paris, j’ai été très ému par le courage des gens. Tout le monde est sous le choc mais tout autant déterminé à ne pas avoir peur et à agir avec dignité. C’est très émouvant, il y a vraiment de quoi être fier.

MITHC_102_00300.JPGCes attentats vous ont-ils fait songer à quitter Paris ?

F.S. : Non. Jamais. Je vis à Paris depuis un an et demi. J’adore Paris et la France, il m’est impossible de vous expliquer ici toute la portée de mon amour pour cette ville et ce pays. Je me sens tellement privilégié de vivre ici. N’importe qui peut entrer dans un lieu public avec une arme et tuer tout le monde. C’est tellement facile que cela peut nous arriver à tout moment. On ne peut rien y faire. Mais ce qu’on peut faire est d’essayer d’en comprendre les racines et appliquer avec d’autant plus de force nos propres valeurs.

Sans transition, quel effet ça fait de pouvoir enfin écrire « fuck » dans des dialogues ?
F.S. : (rires) On se sent enfin réel. C’est comme cela que nous parlons tous en vrai, non ? Mais c’est marrant, je ne l’utilise d’ailleurs pas autant que je le pourrais. Il y a quand même eu des gens pour me dire qu’ils n’allaient pas regarder la série simplement parce qu’il y a le mot “fuck” dedans. Ça me surprend toujours.

Un dernier mot sur X-Files : avez-vous vu le pilote de la nouvelle saison et que savez-vous de ce qu’il faut attendre de ce retour ?
F.S. : Je ne sais rien, je ne veux rien voir et je veux être surpris en le regardant devant ma télé comme tout le monde ! Vous savez, j’ai rejoint X-Files seulement à partir de la saison 2. Donc pour moi, c’est comme être à l’époque où je découvrais la série en saison 1 comme simple téléspectateur. Et je suis très impatient !

The Man in the High Castle, série de 10×55′ créée par Frank Spotnitz (d’après le roman Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick). Exclusivité Amazon Video.

Propos recueillis le 27 novembre 2015 au Toulouse Game Show. Remerciements 8 Art Global et Michel Montoto.

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