Funky Town de Mathilde Van Gheluwe

Funky Town de Mathilde Van Gheluwe

Note de l'auteur

Dans la ville étrange de Funky Town, la petite Lele reçoit un golem-fille en cadeau d’anniversaire. Il y a du Roi et l’Oiseau et du Miyazaki, du folklore russe et du Tezuka dans ce merveilleux album de Mathilde Van Gheluwe chez Atrabile.

L’histoire : La jeune Lele, enfant solitaire et poétesse en herbe, s’enfonce chaque jour dans la forêt pour rendre visite à Baba Yaga la mystérieuse, et ramener une potion vitale à sa chère et imposante mère. Pour ce faire, elle traverse les rues de Funky Town, étonnante ville dont les habitants semblent entièrement voués à un hédonisme chaotique. Petit à petit, il apparaît que Lele pourrait vivre dans le plus complet des mensonges.

Mon avis : Premières pages : gros plans sur un bouquet de fleurs qui, peu à peu, se fanent. Ou comment représenter le temps qui passe, à la fois immobile et mouvant. Métaphore de la vie de Lele, souvent en mouvement mais dans un éternel retour du même qui l’étouffe doucement. Car Lele voudrait avancer. Découvrir d’autres choses. Explorer, rencontrer, apprendre. Pourtant, Baba Yaga lui répond, à elle qui se dit « pressée » : « Pressée ? Qu’est-ce qu’une enfant comme toi peut comprendre du temps qui passe ? »

Le.la lecteur.trice, en tout cas, comprend en quelques plans fixes ce temps qui passe mais qui n’avance pas. Tout comme, en un seul mot, il.elle ressent la solitude de Lele : lorsque celle-ci termine un poème difficile à pondre, elle sourit et dit « Génial ! » Où l’on voit évidemment toute la confiance qu’une enfant peut avoir en ses propres talents (peu importe la qualité du produit fini), mais aussi, sans doute, l’absence de regard adulte, de critique par autrui. Ni Baba Yaga, recluse au profil préraphaélite et qui cite des poèmes d’Anna de Noailles, Robert Frost, Elizabeth Bishop et Charles Baudelaire, ni le chat ne désirent d’ailleurs écouter ses poèmes…

Tout est comme ça, dans le Funky Town de Mathilde Van Gheluwe, à laquelle on doit déjà Pendant que le loup n’y est pas (déjà chez Atrabile, 2016). Tout est exprimé en douceur, tout est laissé à la sagacité du.de la lecteur.trice. Et surtout, tout est raconté et non montré, encore moins expliqué.

Son dessin au crayon déploie des perspectives tordues mais pas impossibles, des effets de taille et d’échelle (une petite porte taillée dans la grande, par exemple), beaucoup de mouvements et de mystère. Ces deux dernières notions fusionnent dans ce lieu où elle écrit, dont elle sort au début du livre et où elle paraît évoluer en solitaire. Il y a du Chihiro dans cette Lele, du folklore russe et des ambiances nippones dans cet univers, ainsi qu’une dynamique proche du Roi et l’Oiseau, voire de l’énergie carnavalesque des Noceurs de Brecht Evens. On pense d’emblée à Miyazaki : la mère de Lele évoque Yubaba, le petit chat parlant rappelle le Jiji de Kiki la petite sorcière, les espaces étranges dessinent toute l’influence d’Alice au pays des Merveilles sur le créateur japonais. Le tout dans une cohérence absolue, matérialisée par l’absence de gouttières, ces espaces usuellement laissés entre les cases.

La mère de Lele, sorcière toujours nue, immense et couchée, lui offre un golem pour qu’elle – car il s’agit bien d’une fille – devienne l’amie de Lele. On pense alors, outre la figure traditionnelle juive du golem, à l’Astro d’Osamu Tezuka. Car cette « marionnette vivante » bien étrange a tous les atours d’un personnage (mutique) de manga.

Lele la baptise « Elle », à la fois pronom personnel indéterminé et anagramme de son propre prénom. Comme un reflet d’elle-même ? Elle-même dans le désordre ? Ou, pour paraphraser Maurice Blanchot, « Elle » serait-elle le même d’elle-même ?

La ville, dans ce cadre, n’est pas un refuge pour la petite fille. Sa mère la prévient : « Nous ne pouvons troubler l’ordre des bonnes gens de la ville. En tant que leaders, nous devons garder une certaine distance, un statut, tu comprends ? » Funky Town devient un personnage à part entière. Amusant par son apparence (comme Elle), son nom, son urbanisme qui la fait ressembler à un parc d’attractions où chaque lieu serait un jeu de mots (« Bowl Inc. », « Boule Ing », « Sakripan »), mais un espace de danger (comme Elle), dont les résidents paraissent tous des tueurs en puissance (« Psycho killer », prévient l’une des enseignes). Des avions survolent en permanence la ville, tirant des banderoles aux messages troublants et vaguement menaçants, tel celui-ci : « La rigole mène à l’égout. » À trop rire, on finit détritus.

La fin, d’une richesse et d’une intensité incroyables, mène à une scène ultime d’une grande émotion, dont on ne dira rien ici. Si ce n’est que la présence des trois caractères hébraïques (plutôt que deux) laisse présager une suite plus heureuse… De « suite », il est d’ailleurs question, puisque deux autres volumes sont à paraître : Midnight Romeo et La Secte, qui, selon l’éditeur, « viendront éclairer certaines zones d’ombre de L’Histoire de Lele, ainsi qu’étoffer l’histoire riche, et tortueuse, de Funky Town ».

Funky Town – L’Histoire de Lele
Écrit et dessiné par
Mathilde Van Gheluwe
Édité par Atrabile

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