Game Music Festival Vol.3 : mondes musicaux

Game Music Festival Vol.3 : mondes musicaux

Alors que les festivals musicaux annulent ou repoussent leur édition annuelle 2020 les uns après les autres, quelques uns tentent de se maintenir envers et contre tous. Le Game Music Festival est de ceux-là et fête cette année sa troisième édition, toujours dans la petite ville polonaise de Wroclaw.

Après un petit échauffement avec l’organisation de concerts comme un événement autour de Final Fantasy, l’équipe passe aux choses sérieuses en 2018 avec la première édition du Game Music Festival. Une ambitieuse célébration de la musique du jeu vidéo, qui est le fruit d’une petite troupe de passionnés. L’une des têtes pensantes est Ryszard Chojnowski, présentateur de chacune des soirées qui possède à son actif une longue carrière de traducteur local de RPGs en tout genre. Un homme que l’on sent passionné à chacune de ses apparitions et qui espère que ce doux rêve durera le plus longtemps possible. Trois éditions plus tard, force est de constater que le pari est diablement réussi, permettant de passer deux jours de bonheur en compagnie d’arrangements sublimes et d’invités tous sincèrement heureux de présenter leur travail.

N’ayant pas eu l’occasion de participer à la première édition, je peux simplement faire un résumé succinct et une simple description des concerts que j’ai malheureusement loupés : Grim Fandango, la série des Heroes of Might and Magic, Ori and the Blind Forest et les sagas Warcraft et Starcraft, avec divers invités prestigieux. Un orgasme auditif probable, donc, sans aucun moyen de rattraper l’écoute mis à part quelques extraits ici et là. J’ai par contre pu participer en 2019 au volume 2 de ce Game Music Festival où trois concerts formidables étaient à l’affiche : The Symphony of the Desert consacré au travail de Austin Wintory (Journey, Abzû), The Symphony of the Colossus pour les musiques du studio de la team ICO (Shadow of the Colossus, The Last Guardian) et The Symphony of the Shadows qui se concentre sur le travail de Jesper Kyd sur la série des Hitman et Assassin’s Creed II. Et lorsque l’on rajoute des masterclass animées par les compositeurs themselves, cela donne deux jours de pur bonheur pour n’importe quel amateur de musique vidéoludique.

Cette année, malgré la situation sanitaire, la troisième édition a pu être maintenu en faisant quelques compromis. Seule la moitié des places a été mise en vente pour garantir un siège vide entre chaque spectateur et un contrôle strict était effectué à l’entrée de la Philharmonie. Des mesures nécessaires qui permettaient également une foule plus éparse lors des pauses pendant les concerts. Deux concerts étaient programmés, mais pas des moindres puisque le premier, Symphony of the Four Worlds, étaient consacré à l’ensemble des jeux de SuperGiant Games, à savoir Bastion, Transistor, Pyre et le tout récent Hades. Une pièce de quatre mouvements avec arrangements à l’appui, mais sans la présence sur place du compositeur lui-même, Darren Korbb ainsi que de sa comparse l’accompagnant sur toutes les chansons, Ashley Barrett. C’est le Sound Factory Orchestra qui s’est chargé des partitions.

Introduisant le show avec la fabuleuse chanson Build the Wall de Bastion, on distingue dès le début que l’absence des voix folks de Korb et Barrett laissent la place à une sonorité plus classique porté par la soprano Sylwia Gorajek et le chanteur/guitariste Tomasz Radziszewski, déjà présents l’année dernière. Deux artistes de talents qui s’accordent à merveille à l’arrangement (géré par Robert Kurdybacha) des musiques de Darren Korb. La présence d’instruments plus rocks permettent des mélanges géniaux, notamment sur des morceaux d’Hades comme Scourge of the Furies qui décharge l’adrénaline attendue. Si les boucles des morceaux originaux ne sont pas toujours appropriées à l’arrangement d’un orchestre symphonique, tentant d’ajouter des variations d’instruments pour créer de la transition, le concert reste excellent. Le style de Korb est reconnaissable par ce mélange d’instruments et de styles différents qui font vibrer nos oreilles, surtout sur les segments consacrés à Hades. Certaines trouvailles sont bien trouvées, comme ce grincement de violon pour rajouter une « voix » supplémentaire, ou cette rythmique se transformant peu à peu en une nouvelle mélodie. La masterclass de Darren Korb a également permis de constater à quel point le compositeur adore varier les instruments pour donner une couleur aux musiques d’un jeu, et il en a profité pour montrer toute la construction d’un morceau de Hades, thérémine à l’appui.

Le concert est disponible en replay ci-dessous.

Le soir suivant, un deuxième concert baptisé Symphony of the Sins était consacré aux musiques du studio Larian composées par Borislav Slavov, en l’occurrence Divinity: Original Sin 2 et le tout fraîchement sorti en early access, Baldur’s Gate 3. La masterclass de Slavov était consacrée justement à ce dernier, où il s’est improvisé MJ en passant ses musiques et en laissant le choix à l’auditoire pour montrer le boulot sur les transitions entre les morceaux. Il insistait également sur les variations dans les combats suivant l’état de vos héros, ou encore sur sa façon de gérer les tonalités de ses instruments pour transformer une musique classique dans un camp de réfugiés en une variante discrète si le joueur passe en mode furtif. Enfin, il a annoncé avoir enregistré près de cinq heures de musiques pour l’early access contenant le chapitre 1, ce qui représente de son point de vue 20 à 25% du contenu total pour le jeu complet. On attend avec impatience la soundtrack de quinze disques !

Le concert du soir, porté en dernière minute par la NFM Wroclaw Philharmonic et dirigée par Marek Wroniszewski, s’est fendu de deux longs segments, chacun concentré sur un jeu. Le premier tunnel de 45 minutes consacré à Divinity: Original Sin 2 est une merveille d’arrangement (Ignacy Wojciechowski, déjà à l’œuvre sur d’autres concerts du festival comme celui autour de Jesper Kyd) aux réinterprétations de morceaux fantastiques comme Meat, Gold and Blood égrenée petit à petit pour venir exploser de sa mélodie enivrante ou l’épique Symphony of the Void qui donne ces petits frissons caractéristiques de ce genre de concert de qualité. Un gros morceau qui rend justice au travail de Borislav Slavov. L’autre gros segment, consacré lui au récent Baldur’s Gate 3, a été arrangé par Slavov lui-même, et parvient à puiser dans toute la puissance de l’orchestre pour restituer fidèlement ses mélodies. Il boucle un peu trop sur des thèmes de combats, moins mémorables que ceux de Divinity, mais reste de grande qualité. Petit bémol toutefois, certains morceaux s’accompagnaient de la soprano Vesela Delcheva, une voix parfois perdue au milieu de l’orchestre et qui perdait de sa puissance. Un petit souci que l’on ne retrouve pas du tout sur le replay, probablement grâce à un micro bien placé.

Le concert est disponible en replay ci-dessous.

Deux concerts encore une fois qualitatifs, avec peut-être une redondance sur les musiques de Supergiant Games due aux compositions originales, et un segment Baldur’s Gate 3 efficace mais peu surprenant. Mais c’est surtout la qualité des arrangements qu’il faut souligner sur cet événement. Le Game Music Festival ne programme pas des concerts classiques où l’orchestre enchaîne les morceaux connus dans leur version brute. Ici, il y a un véritable travail pour créer une symphonie cohérente, travaillant les transitions entre les morceaux, les mélangeant avec un soin tout particulier, accouchant d’un long segment qui retranscrit toute l’atmosphère du jeu dont les musiques sont issues. Le boulot d’Austin Wintory l’année dernière était spectaculaire, dans le sens où il est parvenu à muter ses propres morceaux en les transformant avec talent et reproduire l’expérience vidéoludique simplement avec sa musique. Un travail hallucinant de respect et de passion, que l’on a hâte de retrouver chaque année.

En dehors des deux concerts et des masterclasses de chacun des deux compositeurs, Arkadiusz Reikowski était aussi présent pour nous présenter son travail sur le futur The Medium de la Blooper Team. Il a évoqué au passage sa collaboration avec Akira Yamaoka sur le titre, parlant de difficultés linguistiques, tout en présentant quelques séquences de jeu pour montrer l’ambiance sonore de l’univers, hommage complètement assumé à la saga Silent Hill, autant dans l’ambiance que dans le gameplay avec des caméras fixes. Les quelques vidéos présentées permettent aussi de voir l’évolution de certains thèmes à différents moments de la production, ainsi que son travail sur le thème d’un des personnages secondaires.

Enfin, cette troisième édition était aussi l’occasion d’une discussion à distance entre Borislav Slavov, Austin Wintory, Darren Korb mais également Jon Everist, compositeur sur Battletech ou le récent Disintegration. On y a parlé de l’adaptation de chacun face à la crise sanitaire (Slavov et sa maison isolée au fond des bois n’a connu aucun problème), des possibilités musicales que pourrait offrir les nouvelles technologies, de l’importance d’avoir des plate-formes musicales comme Spotify pour faire découvrir ses musiques et accepter ce nouveau standard ou non ou encore de leur travail de compositeur par rapport au crowfunding et l’early access. Un panel passionnant à retrouver ci-dessous.

Une troisième édition riche, peut-être un peu moins que les précédentes avec seulement deux concerts, mais la situation étant ce qu’elle est, c’est déjà formidable qu’un tel événement ait pu être maintenu. Comme l’année dernière, on sent une véritable passion derrière l’organisation, des gens compétents qui parviennent à remplacer au pied levé un orchestre et parvenir à retransmettre deux concerts en live avec une qualité professionnelle bluffante. Ryszard Chojnowski nous a donné rendez-vous l’année prochaine pour une quatrième édition, et je ne peux que souhaiter y retourner.

Crédit photos – Page Facebook du Game Music Festival

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