Game of Thrones et l’enjeu de la propagande

Game of Thrones et l’enjeu de la propagande

Attention, cet article contient des éléments extraits de la saison en cours (jusqu’au 6.05 inclus).

Le dernier épisode du Game of Thrones n’aura laissé personne indifférent. La révélation finale, fomentée il y a environ vingt ans – tout de même – par George R.R. Martin, a fait son petit effet, d’aucun n’hésitant pas à qualifier “The Door” de meilleur volet de la saga.
Au-delà de ce coup de théâtre, l’épisode aura surtout été remarquable pour sa teneur politique, où comment la série expose la nécessité de construire une histoire dans toute entreprise de conquête du pouvoir. Décryptage.

De la Mer Dothrak à Châteaunoir, le refus de l’évidence

Les parcours de Daenerys et Jon Snow sont de plus en plus symétriques. Si le deuxième ne recherche pas le pouvoir, tous deux sont irrémédiablement propulsés en symboles. L’une a survécu aux flammes et l’autre revient à la vie. Le feu et la glace, tout comme l’annonçait le titre original de la série (A Song of Ice and Fire). Chaud et froid s’opposent mais ne vous fiez pas aux apparences, ces deux-là empruntent la même trajectoire. Après tout, ils ont désormais chacun leur prêtresse rouge fermement persuadée que leur poulain est l’élu !

Mais ce qui les rapproche peut-être plus fondamentalement cette saison, c’est leur propension à suivre des parcours aux ressorts narratifs politiques au détriment d’une certaine logique du spectaculaire. Alors que Daenerys est capturée par les Dothraki, on imagine alors volontiers qu’elle va avoir recours à l’aide de ses dragons pour obtenir sa libération. Mais, au contraire, elle s’en sort elle-même en se débarrassant au passage de tous les chefs de clans. Quant à Jon, sa résurrection aurait pu lui permettre d’accéder à un statut de surhomme (brièvement évoqué par Tormund d’ailleurs) et ainsi lui faciliter la reconquête de Winterfell. Pourtant, il n’en est rien et Jon de soutenir Sansa avant de tenter de convaincre les bannerets du nord.

Dans les deux cas, le récit renonce à l’issue spectaculaire – un raid de dragons et la parade du néo-dieu Jon – pour favoriser un choix stratégique. Si le coup d’état pyromane de Daenerys aura été exécuté avec un souffle dramatique et visuel indéniable, sa signification et l’accomplissement qu’il représente – de fait, une prise de pouvoir – prennent singulièrement le dessus sur la recherche du seul rebondissement. En somme, la finalité est de privilégier l’aura du personnage, de lui permettre d’accéder à un échelon supplémentaire sur l’échelle de son histoire.

Euron Greyjoy (Pilou Asbæk)

Euron Greyjoy (Pilou Asbæk)

Pyk ou la nécessité de la narration dans l’élection

L’importance de l’histoire, d’un récit sur lequel se rattacher, est justement au centre du Kingsmoot, l’élection qui doit déterminer le roi ou la reine des Fer-nés et qui bascule en faveur d’Euron Greyjoy, contre toute attente. Malgré le soutien de son frère Theon, Yara est battue par un oncle qui avait pourtant brillé par son absence jusqu’ici.

Là encore, la logique aurait voulu qu’Euron l’emporte en raison d’une “supériorité” masculine prévalente dans un contexte de type médiéval. Le personnage – interprété par l’excellent Pilou Asbæk – ne se prive pas de le souligner justement, en se moquant au passage opportunément de son neveu. Non, Euron ne l’emporte pas parce qu’il a un service trois pièces dans le pantalon mais bien parce qu’il a la meilleure histoire à proposer, autrement dit le programme politique le plus séduisant.

Face à la légitimité de Yara, Euron offre un projet concret : s’allier avec Daenerys et lui mettre à disposition leur flotte pour ainsi affronter, en force, leurs ennemis communs à Westeros. Le peuple des Fer-nés dédaigne alors celle dont il connaît pourtant bien la valeur (Yara) pour lui préférer un objectif, peut-être plus aléatoire, mais qui répond pleinement à un désir de revanche profondément ancré dans sa conscience collective. Cette victoire d’un projet sur les aptitudes éprouvées d’un autre candidat est une proposition politique forte et marque l’importance d’offrir une narration pour gouverner.

Kinvara (Ania Bukstein)

Kinvara (Ania Bukstein)

Meereen et la conscience du geste politique

La victoire électorale d’Euron est remarquable. Néanmoins, cela va dans le sens du récit qui consiste à ramener le Pyk vers un statut actif sur l’échiquier géopolitique de Westeros. Parallèlement, ce qui se passe à Meereen, sous l’autorité de Tyrion, est bien plus significatif encore. Non seulement le nain déploie tous ses talents de diplomate mais il ne s’en contente pas et conçoit, dans un second temps, une tout autre arme politique : la propagande.

Après le travail de Varys – qui permit de déterminer l’identité de ceux qui finançaient l’insurrection des fils de la Harpie – Tyrion prend les choses en main. Il convoque les maîtres esclavagistes des cités voisines et leur propose un compromis, au grand désespoir de Missandei et Vers Gris. Au-delà du débat qu’il présuppose, ces derniers ne peuvent que constater son efficacité immédiate, et l’existence d’un cessez-le-feu implicite. Mais Tyrion – le véritable animal politique de la série – voit plus loin.

Sa décision suivante est mue par une analyse pertinente : les fils de la Harpie ont pour eux d’avoir une cause à défendre. Peu importe qu’elle soit juste, elle sera forcément à même, suivant le point de vue, de séduire des partisans. Tyrion comprend qu’il doit lui opposer non pas la force mais une autre cause qui lui sera supérieure en termes d’attrait et ainsi marginaliser celle des fils de la Harpie. Il doit construire une histoire qui parle au peuple de Meereen et comme il a pris le temps de l’observer, il sait que c’est une population fervente. C’est pourquoi il approche Kinvara – la Mélisandre d’Essos, laquelle se trouve justement être persuadée que Daenerys est l’élue (“celle qui fut promise”). Tyrion va donc s’arranger pour qu’elle propage la bonne parole.

La démarche politique est donc introduite à différents niveaux dans ce seul épisode. La construction de multiples propagandes le traverse de part en part. Daenerys et Jon cherchent le début d’une histoire, Euron l’emporte parce qu’il détient l’histoire que son peuple attend et Tyrion organise la propagation d’une autre histoire qui servira ses desseins.

Alors, bien sûr, on retiendra surtout le dénouement autour d’Hodor, mais à la veille d’un conflit inévitable (“la guerre qui vient”) les enjeux politiques sont à leur paroxysme dans cette saison 6 du Game of Thrones. Du reste, de nombreuses comparaisons surgissent naturellement, la dernière en date associant Euron Greyjoy à Donald Trump !

Visuels : Game of Thrones © 2016 Home Box Office, Inc. All rights reserved. HBO ® and all related programs are the property of Home Box Office, Inc.

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