Gideon Falls, de Jeff Lemire et Andrea Sorrentino

Gideon Falls, de Jeff Lemire et Andrea Sorrentino

Note de l'auteur

Il souffle des relents soufrés de Hellblazer sur cette nouvelle série signée Lemire et Sorrentino (Green Arrow, Old Man Logan). Deux auteurs pour une double narration solide, maîtrisée et dérangeante comme il faut.

L’histoire : Un masque perpétuellement sur la bouche, Norton Sinclair farfouille dans les tas d’ordures de sa ville, à la recherche de petits éléments d’un grand tout : clous, bouts de bois… Même sa psy, le Dr Xu, ne parvient pas à dissiper ses délires, qui tournent en boucle autour d’une grange noire fantomatique. Le père Wilfred, pendant ce temps, est muté à Gideon Falls où son prédécesseur est mort. Du moins, c’est ce qu’il semble.

Mon avis : Jeff Lemire et Andrea Sorrentino en mettent tous deux plein la vue dans ce premier tome de leur série Gideon Falls. Les deux hommes se connaissent plutôt bien, pour avoir bossé ensemble sur Green Arrow et Old Man Logan.

Jeff Lemire, scénariste de son état, a débuté dans l’autopublication avant de collaborer avec Top Shelf, puis de rejoindre l’écurie DC Comics (via notamment le label Vertigo), tout en bossant avec Marvel et Dark Horse, mais aussi Image Comics, éditeur de ce Gideon Falls depuis le mois de mars de la présente année 2018.

Avec cette série horrifique – une nouveauté pour Lemire – le scénariste signe un récit mystérieux, dérangeant, plein d’allers et retours, de croisements, de raccourcis dangereux. Une histoire qui, il l’avoue lui-même dans sa postface, l’habite depuis plus de deux décennies. Quand, à 20 ans, il quitte la ferme familiale de l’Ontario pour poursuivre des études de cinéma à Toronto, c’est le choc : la ville est immense et… sale. Lui vient alors l’image de cet homme « avec des gants en caoutchouc et un étrange masque, qui fouille dans les ruelles et les bennes à ordures, convaincu de pouvoir trouver des indices sur un complot que lui seul peut dévoiler au grand jour ». Norton Sinclair est né.

Déjà à l’époque, Lemire avait adopté une double narration Norton/Fred, même s’il ne s’agissait pas encore du père Fred de Gideon Falls. Et cette double narration fonctionne aujourd’hui à merveille. Les révélations se répondent, les deux trames narratives se déploient de concert, se complètent, s’amplifient comme il se doit.

Mais au-delà de ces deux personnages (ou à travers eux), c’est bien le territoire qui s’expose – voir, à ce sujet, les belles pages d’ouverture de chapitre, où un morceau de ville ou de campagne vu du ciel dessine le visage d’un perso. Les terres spectrales de Gideon Falls, sa grange noire qui apparaît quand elle veut, et où l’on ne trouve pas forcément ce qu’on est venu y chercher… En tout cas, mieux vaut ne pas y entrer seul.

Andrea Sorrentino, le dessinateur, déploie quant à lui tout un arsenal graphique pour transmettre au lecteur le malaise qui imprègne Gideon Falls. Pages renversées à la verticale, case en cercle supérieur à fond rouge qui se prolonge en cases-rayons vers le bas de la page, effet déformant d’une chambre regardée comme à travers un globe de verre, cases dessinées en vagues irrégulières, éléments encadrés de rouge… Tout est fait pour que l’œil accroche en permanence, se trouble, doute, parcourt l’espace de la page en plusieurs sens.

Son dessin protéiforme, mêlant hachures et aplats lisses, rouges intenses et hyperdétails, n’est pas sans rappeler certaines pages de Hellblazer. Notamment le style volontairement un peu « crade » d’un Tim Bradstreet, créateur de nombreuses couvertures pour la série mettant en scène John Constantine, mais aussi du court récit The Crib (scénarisé par Warren Ellis, Hellblazer #161). Ce n’est peut-être pas un hasard non plus si Jeff Lemire a bossé sur Constantine, le « reboot » de Hellblazer lancé en 2013, avec un John Constantine réintégré dans l’univers DC.

Solide, ce premier volume de Gideon Falls vaut définitivement le détour. Aussi pour son personnage du père Fred, qui remet à l’esprit de vieux souvenirs de ce cher révérend Carmody, prêtre hard-boiled et badass de la série dessinée par Franck Tacito et scénarisé par Froideval, publiée entre 1993 et 2000. Certes, le père Fred est un poil moins rentre-dedans que Carmody, mais il ne traverse pas tout à fait dans les clous, lui non plus.

Si vous aimez : la série de comics Hellblazer – plus que le film qui en a été tiré avec Keanu Reeves, même si le long-métrage est, en définitive, nettement plus digeste que l’atroce série télé.

En accompagnement : la série télé Legion (et sa bande-son du labyrinthe) de chez Marvel, pour sa représentation époustouflante de la schizophrénie. Et, pourquoi pas, le long-métrage Excalibur de John Boorman, avec cette espace hors du temps et de l’espace, celui du Graal, qui n’apparaît qu’aux élus.

Gideon Falls
Écrit par
Jeff Lemire
Dessiné par Andrea Sorrentino
Édité par
Urban Comics

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