GIRLS (Bilan de la saison 1 par Amandine Prié)

GIRLS (Bilan de la saison 1 par Amandine Prié)

Quantité de choses ont déjà été écrites sur Girls, comédie (grinçante) diffusée sur HBO au printemps 2012. Créée, écrite, réalisée et interprétée par Lena Dunham, co-produite par JuddApatow, Girls nous plonge dans le quotidien de quatre jeunes new-yorkaises à un moment charnière de leur existence, quelque part entre la fin des études et les premiers pas dans la vie professionnelle.

Chef d’œuvre habité par le souffle de Woody Allen pour les uns, pastiche vain et fastidieux de Sex and the City pour les autres, Girls, que personne n’attendait avec l’impatience fébrile d’un Newsroom ou d’un Game of Thrones, a néanmoins su se frayer un chemin parmi les poids lourds pour, sinon emporter l’adhésion, du moins susciter l’intérêt. Lena Dunham, sa créatrice, est également la réalisatrice de TinyFurnitures, petit film indépendant  proche du mouvement « mumblecore », regroupant des films à budget misérable, le plus souvent tournés en DV, prenant comme sujet les préoccupations quotidiennes de jeunes adultes généralement interprétés par des comédiens amateurs, le tout dans une ambiance bavarde (avec des dialogues largement improvisés). Ses inspirations sont à chercher, en effet, du côté de Woody Allen, mais aussi du côté des sitcomscortiquées et audacieuses comme le Mary Tyler Moore Show, qui mit en scène de 1970 à 1977 le premier personnage principal de femme indépendante, célibataire et carriériste.

Comme rien n’est plus rapide que de coller des étiquettes, Girls s’est immédiatement retrouvée avec celle de « série générationnelle » en travers du museau. Alors évacuons tout de suite ce point : non, Girls n’est pas une série générationnelle. La phrase qui semble avoir tout fait basculer est prononcée dès le pilote par Hannah, personnage principal de la série, à l’adresse de ses parents qu’elle tente de convaincre de continuer à la financer, au moins le temps qu’elle publie ses mémoires et devienne une romancière reconnue (ce qui, pas de doute, ne saurait tarder) : « Je serai la voix de ma génération. Ou au moins une voix d’une génération. »  Lena Dunham, qui refuse elle-même de voir en Girls une série générationnelle, a souligné le fait que cette phrase était prononcée par une Hannah sous opium, au bord de l’évanouissement, dans une tentative désespérée de conserver l’aide financière de ses parents. Une phrase qui non seulement, ne reflète donc pas les intentions de la série, mais qui dans un tel contexte tourne justement en dérision le concept de création générationnelle. Dunham préfère parler d’universalité, soulignant que plus que l’emblème d’une génération, Hannah est davantage un miroir pour tous ceux qui pensent porter en eux un message, une œuvre, et tentent de composeravec leurs propres empêchements, leurs prétextes, leurs névroses et leur faculté à sans cesse « remettre à plus tard ».

Girls ne prétend pas faire passer de grand message philosophique, ou offrir un regard sociologique sur l’upper middle class new-yorkaise. Elle se contente de mettre en verbe (soulignons au passage la qualité des dialogues, à l’exception peut-être de la dispute Marnie / Hannah en fin d’épisode 9, moins convaincante) et en image les petits riens de quatre jeunes femmes, auxquelles par ailleurs beaucoup de travers ont été reprochés : trop égocentriques, trop engluées dans des relations (notamment sexuelles) touchant au sordide, pas assez ouvertes au monde, incapables de se remettre en question, incapables de se laisser porter par des rêves un peu plus grands qu’elles… Il est vrai qu’aucune d’entre elles n’incarne la figure positive de l’héroïne pur sucre, et qu’elles ne sont pas davantage assimilables à de vraies anti-héroïnes. Il est vrai que l’on ne sait, d’épisode en épisode, si Marnie, Jessa et Hannah (Shoshanna étant, à mon sens, un peu à part)  sont résolument insupportables ou profondément attachantes. Mais Il semble d’une part que, curieusement, on pardonne beaucoup plus facilement aux personnages masculins quantité de travers nettement plus marqués. Sur la question de la sexualité par exemple, puisque le sujet a été plusieurs fois abordé dans la presse, la série est allée jusqu’à provoquer un certain phénomène de rejet, nombre de spectateurs (et de critiques) reprochant la crudité et l’aspect parfois sordide des relations sexuelles entre Hannah et Adam. Il est permis de se demander si, vécue par des protagonistes masculins, cette sexualité dérangeante et cradingue aurait soulevé les mêmes réticences. Si devant les frasques des deux personnages principaux de Nip/Tuck, devant la détresse pathétique des scènes de sexe entre Tony Soprano et sa femme Carmela, devant un Hank Moody ou un Ray Drecker, les réactions ont été les mêmes. D’autre part, depuis quand se doit-on d’admirer un personnage pour s’intéresser à son sort ? Pourquoi faudrait-il s’identifier, au sens propre, pour ressentir de l’empathie ? Enfin, il semble que des rêves, des espoirs, des attentes, ne cessent de traverser les quatre héroïnes de Girls. Il me semble même que derrière les frustrations, la mauvaise foi et l’apparente superficialité, elles ne sont faites que de ça.

Bien sûr, Girls s’inscrit dans l’air du temps, avec ses relents indie et ses tics branchouille parfois crispants. Bien sûr, elle use et abuse de cette ironie et de cette pseudo-distance si tendance qu’elle en viendrait à devenir lassante. S’il est de bon ton aujourd’hui de penser ironique, de s’habiller ironique, de forniquer ironique, la série, elle, n’est jamais meilleure que lorsque les héroïnes abandonnent cette posture et se laissent botter le train par la sincérité, comme dans cette très belle scène de face-à-face, au cours de l’épisode 9, entre Jessa et la mère des enfants qu’elle garde (et dont elle draguait gentiment le père depuis quelque temps). C’est précisément cette alternance de détachement feint et de poésie brute (notamment dans les épisodes 7 et 8) qui fait le sel de Girls. Un peu à l’image d’Adam (incroyable second rôle), qui en dix épisodes a admirablement glissé du statut de Néenderthalien machiste tendance psychopathe à celui de gamin à vif, sensible et foutrement émouvant.

Et si on laissait le temps à Girls de nous montrer ses fissures et ses moments de grâce, plutôt que d’y plaquer à tout prix une énième grille de lecture sociologisante ? Plutôt que d’y rechercher ce fameux « réalisme » qui semble être devenu, ces dix dernières années, LE critère de réussite d’une série ?

GIRLS, Saison 1 (HBO)

Créée et showrunnée par Lena Dunham

Avec Lena Dunham (Hannah Horvath), Allison Williams (Marnie Michaels), Jemima Kirke (Jessa Jonhansson), Zosia Mamet (Shoshanna Shapiro) et Adam Driver (Adam Sackler)

 

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