GTA 5 : phénomène ou esbrouffe ?

GTA 5 : phénomène ou esbrouffe ?

Même si vous n’êtes pas gamers, vous n’avez pas pu passer à côté du phénomène Grand Theft Auto V. Le dernier jeu vidéo des studios Rockstar Games issu de la très appréciée licence des GTA est partout : dans les couloirs du métro, dans votre journal du matin, aux infos à la télé, dans la bouche de votre conjoint, de vos petits neveux, du vieux pilier de bar au café du coin… Mais qu’est-ce qui crée un tel engouement ? Ce jeu est-il réellement une révolution ou juste la plus grosse opération marketing vidéo-ludique de tous les temps ? Début de réponse…

 

Retour aux sources

Pour comprendre, il faut d’abord savoir d’où vient la franchise à qui on a donné le petit nom ‘affectueux’ de GTA

GTA « 1 »… ça pique !

D’une part, GTA est né de la volonté d’une équipe de développeurs et passionnés de jeux vidéo qui ont depuis adopté le nom de Rockstar Games : il s’agissait de créer un titre open world (monde ouvert, à l’inverse d’un jeu dit linéaire) c’est-à-dire qui permettrait au joueur de se balader dans le jeu comme et où il le désire et de plus ou moins y faire ce qui lui chante, « have some fun« . S’il ne fut pas réellement le pionnier du genre, Grand Theft Auto premier du nom (sorti en 1997) a du moins été celui qui a permis de vulgariser ce fameux principe de monde ouvert et “libre”, où jouer les malfrats rapporte notoriété et argent. C’est pour cela qu’aujourd’hui, on emploie aussi le terme de gta-like pour désigner un jeu vidéo à la grande liberté de gameplay.

D’autre part, l’ambiance choisie par l’équipe a tout de suite fait mouche auprès d’un public de jeunes qui ne se reconnaissaient pas vraiment dans les codes des héros de jeux vidéo de l’époque, type Mario, Zelda ou Tomb Raider (il y avait quand même Mortal Kombat !). Dans le premier GTA, on jouait un gangster (on pouvait le choisir parmi plusieurs modèles) et on piquait des bagnoles pour rouler en ville en vue de dessus, on brûlait des feux rouges, renversait des piétons… mais la police n’était jamais loin. Et si l’on suit la licence sur ses 5 opus, on s’aperçoit que l’on incarne toujours des loosers, des petits frappes, voire carrément des malfrats fortement inspirés de films de gangsters des années 80, comme Les Affranchis ou Scarface. Et ça plaît, puisque hors GTA 5, la licence a permis de vendre plus de 114 millions d’exemplaires dans le monde.

 

On prends les mêmes et on recommence

Tout a commencé avec une bande de fils à papa écossais qui voulaient créer le jeu de leurs rêves et faire fortune avec leur vision du gaming. Parti avec l’argent de poche donné par maman, son fondateur, Sam Houser a su s’entourer d’autres passionnés comme lui pour monter Rockstar Games dans les années 90, puis émigrer à New York et se faire racheter par Take Two Interactive. Bientôt, ils ont inondé le marché mondial de leur vision adulte et borderline du jeu vidéo “parce qu’il n’y a pas que des enfants qui jouent”. Une aventure qui les a tous rendus  millionnaires en dollars. Voilà qui les a rapprochés du mode de vie des anti-héros qu’ils avaient créés, d’autant qu’ils se sont ainsi fait beaucoup d’ennemis.

Lemmings « Not responsible for… »

Inspirée par la culture hip-hop et le rêve américain, cette petite bande de potes qui a démarré dans un loft et monté DMA Design, commence à se faire remarquer avec le jeu Lemmings. Le but ? Tenter d’éviter une mort affreuse à de petits animaux écervelés (le 1er avec autant de sprites à l’écran). L’humour noir transposé dans un jeu de réflexion… Mais lorsqu’ils se lancèrent dans la conception du jeu de poursuites de voitures, Race’n’Chase (dans lequel on jouait des flics qui poursuivaient des malfrats tout en évitant les bavures),  ils se sont rendu compte qu’il était beaucoup plus fun de jouer les gangsters poursuivis par la police et d’écraser des piétons au passage… Le concept de GTA était né.

Car d’après ses créateurs, et contrairement à tout ce que ses détracteurs laissent entendre, le centre même de GTA, c’est le fun. Comme le déclarait Aaron Garbut, le D.A. du jeu, l’objectif était de “donner au joueur l’impression qu’il tient le premier rôle dans un dessin animé complètement barré réalisé par Scorsese.” (sources “Jacked, l’histoire officieuse de GTA” éditions Pix’n Love). Et si on se limite à cela, autant avouer que le challenge est remporté : il existe peu de licences vidéo-ludiques aussi déjantées que GTA.

 

Et ça fait forcément des envieux !

Du coup, pas mal de développeurs se sont inspirés du style GTA, comme Reflexions Software avec Driv3r dès les années 90. Puis, le succès grandissant, d’autres licences sont apparues comme True Crime, Saints Row, Just Cause ou Far Cry. À chaque fois, le jeu met en scène un héros aux aspirations assez égocentriques (éviter de se faire trucider, faire fortune, avoir du pouvoir et plaire aux femmes) et aux objectifs assez flous. Bref, un mec (ce type de jeu est le plus souvent ciblé pour les hommes… allez savoir pourquoi !) qui sait ce qu’il veut mais pas forcement comment l’obtenir.

Car d’après les psychologues (ceux que vous retrouvez dans les magazines des salles d’attente de votre dentiste), les mâles de la race hominidé aiment jouer les mauvais garçons. Et c’est connu, les femelles aiment les mauvais garçons. Prenez un jeu comme Red Dead Redemption. Dans un décor qui ressemble à un film de Sergio Leone, vous incarnez un bandit de grand chemin sur le retour qui va être amené à… plus ou moins faire ce qui lui chante. En gros, on vous met un flingue entre les mains et à vous de déterminer si vous voulez vous en servir pour débarrasser le ranch d’une jolie veuve des chacals ou attaquer une diligence. Le choix ultime, celui qu’on n’a pas forcement dans la vie. Et si c’était ça la force de ces jeux ? Vous permettre de faire ce qui est répréhensible dans la ‘vraie vie’, sans avoir à en assumer les conséquences ? Pouvoir enfin extérioriser ses frustrations et ses plus bas instincts ? À méditer…

 

Quand le marketing va, tout va

L’un des premiers publicitaires à avoir travaillé sur la licence, Max Cliffordparlait de “bouffer le hamster” (en référence à Ozzy Osbourne qui aurait arraché, avec les dents, la tête d’une chauve-souris sur scène et au buzz que ça avait provoqué). En gros, “fais du sensationnel, du sale, du cinglé et on parlera de toi”. En imprimant l’extrait du code de la route réprimant les chauffards (Grand Theft Auto… le nom du jeu vient de là) sur les jaquettes de leurs boîtes, les concepteurs du jeu annonçaient clairement la couleur : la provocation. D’ailleurs, la première version s’était vue affubler du logo « Un jeu à voler »… jusqu’à ce que l’éditeur décide de faire machine arrière. Et fasse imprimer des étiquettes pour ‘transformer’ cette mention, ce qui lui avait coûté une fortune. En marketing, on ne considère pas qu’on va trop loin lorsque cela choque la ménagère de moins de 50 ans, mais lorsque cela risque de faire baisser les ventes du produit (ou incite à pirater… money first)… Normal.

Séance ‘d’aérobic’ dans San Andreas

L’exemple qui a certainement fait le plus jaser, c’est le fameux mod Hot Coffee. Manoeuvre médiatique détournée de Rockstar ou manipulation de petits programmeurs opportunistes, une séquence de scène de sexe numérique inspirée du jeu a fait son petit bonhomme de chemin en parallèle de GTA San Andreas. Tournant sur les réseaux et laissant croire qu’il s’agissait d’un niveau caché dans le jeu, cette mini séquence met en scène la copine du héros Carl Johnson qui l’invite à venir « prendre un café » chez elle… s’ensuit une scène de sexe pixelisée, mais plutôt explicite. Le buzz a fait le tour du Net à l’époque, mais l’idée même a été farouchement démentie par les ayants-droits : pas de pornographie dans GTA ! On ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé, mais au final, cette polémique a réussi à faire parler une nouvelle fois de la franchise.

Couverture de journaux, appli smartphone, lignes de t-shirts et casquettes, tout est bon pour que le logo et les têtes de psychopathe des trois héros apparaissent partout. Le phénomène étonne tellement par son budget – 200 millions de dollars – et ses recettes- 1 milliard les 5 premiers jours d’exploitation – qu’on en parle dans les plus gros médias et même aux infos. GTA 5 est le jeu de l’année, de la décennie pour certains… et les profanes regardent ça d’un œil circonspect : c’est donc à ça que jouent les ‘gamers’ ? Pas de quoi cependant les empêcher d’offrir la sacro-sainte galette à leurs enfants, séduits par les sirènes du dieu marketing. Et ce, malgré la classification  PEGI 18 du jeu, qui est donc déconseillé aux mineurs car présentant des contenus (très) violents et des allusions (très) sexuelles (et misogynes). Qui n’a pas vu cette fameuse vidéo d’un môme de 11 ans pleurant de joie en recevant son exemplaire de GTA 5 ? Là encore, on est en droit de se demander si cette vidéo ‘volée’ ne fait pas aussi partie de la campagne de com…

Le site Gamalive a d’ailleurs fait une petite enquête auprès de plusieurs lycées et collèges de France. Les établissements contactés affirment que le taux d’absentéisme a fortement augmenté la semaine de sortie du jeu. Pas seulement celui des élèves, mais aussi celui des professeurs et personnels de l’Éducation Nationale. Je ne crois pas risquer grand chose en mettant ma main à couper qu’il en a été de même pour certaines sociétés, plus particulièrement celles œuvrant dans l’informatique ou les nouvelles technologies… Mais que fait la Police ?!??? La faute au Marketing ?

 

Alors, vrai hit du jeu vidéo ou grosse blague ?

Quand un jeu rapporte 1 milliard de dollars durant ses premiers jours d’exploitation, c’est forcement LE blockbuster (et une manne pour son éditeur) ultime. On ne peut donc tout simplement pas l’effacer du paysage vidéo-ludique. Pour moi, toute personne qui se dit gamer ou adepte des jeux vidéo se doit de tester GTA 5, dans le sens où la licence a marqué l’histoire des loisirs vidéo-ludiques à grandes traînées d’asphalte fumantes… Imaginez un amateur de vin qui refuserait de goûter un Merlot ou un Gigondas parce qu’il n’aime pas le dessin sur l’étiquette ou la couleur de la bouteille ? Et puis c’est connu, on a plus d’arguments pour critiquer quand on sait de quoi on parle.

« On fait un feu de joie ? »

Mais en dehors de ça, de sa violence brute, de son sexisme et de son humour à prendre au 10e degrés, il ne faut pas oublier que GTA est un jeu. Ce n’est pas un dogme. Pour ma part, je ne suis pas fan de la licence, ce n’est pas mon style de jeu, mais je reconnais ses qualités et son impact dans l’histoire de l’entertainment. Après, on est d’accord que que le marketing autour du GTA 5 est trop présent et lourdingue. Après tout, quand un jeu est vraiment bon, un peu de bouche-à-oreille numérique suffit souvent (regardez le succès de petit jeux indé comme Minecraft). Mais est-ce que Take Two Interactive aurait autant vendu d’exemplaires de son jeu sans ce tsunami médiatique ? Est-ce que nos grands-parents (pour qui les jeux vidéo restent un loisir d’ados attardés) nous poseraient la question « C’est quoi ça GTA 5 ? » s’ils n’en avaient pas entendu parler sur BFM TV ?

Aux détracteurs, je répondrai donc ceci : oui, l’image de la femme n’est pas très reluisante dans GTA, oui la violence physique et psychologique y est omniprésente (il ne faut donc pas le mettre entre toutes les mains) et oui, on en a tous marre de voir ce jeu partout. Mais soyons honnêtes, on ne peut pas se dire gamer et ignorer un tel phénomène. Que Grand Theft Auto V soit réellement « le jeu de la décennie » ou l’un des plus gros ‘hamster’ marketing de tous les temps.

« Jacked » – Pix’n Love

 

Certaines sources de cet article viennent de ce magnifique bouquin aux éditions Pix’n Love : « Jacked, l’histoire officieuse de GTA« .

Une véritable bible de l’histoire de Grand Theft Auto pour tous les fans et les curieux (plus d’infos ici).

 

 

 

 

« Cool guys don’t look at explosions ! »

 

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