Guide Howard : Conan le Prolétaire

Guide Howard : Conan le Prolétaire

Note de l'auteur

Après le précieux Guide Lovecraft de Christophe Thill, ActuSF sort dans ses poches estampillées « Hélios » un tout aussi indispensable Guide Howard. Pour tout savoir sur le créateur de Conan et Solomon Kane, et au passage, faire la peau à certaines idées reçues qui l’ont dure. La peau.

Le livre : Sur le même mode que d’autres guides édités par ActuSF, la maison chambérienne ressort son Guide Howard (paru une première fois en 2015). De quoi accompagner la publication des adaptations de Conan en bandes dessinées chez Glénat, ainsi que l’édition en un très beau volume collector, chez Bragelonne, de l’intégralité des aventures du Cimmérien (avec 251 illustrations – critique bientôt).

Mon avis : Robert Ervin Howard. Voilà bien un écrivain autour duquel s’accumulent les incompréhensions, les clichés et les approximations. Un peu comme son contemporain Howard Phillips Lovecraft, tiens. Les deux hommes se sont d’ailleurs liés d’amitié sans jamais se rencontrer. Dans son Guide, Patrice Louinet revient sur leur relation épistolaire, pas toujours apaisée (leurs positions politiques, notamment, étaient assez opposées). Ainsi que sur leur rencontre ratée, Howard devant renoncer, pour des raisons financières, à rejoindre le « Sage de Providence » alors en voyage à La Nouvelle-Orléans.

Parmi les idées reçues auxquelles il faut définitivement faire un sort : le fait que Howard ait été convaincu que Conan avait réellement existé ; la taille de l’écrivain, qui aurait dépassé deux mètres (en réalité, il affichait plutôt le mètre quatre-vingt sous la toise) ; et son suicide, qui serait dû à la mort de sa mère. En réalité, l’idée du suicide semble avoir longtemps hanté l’auteur. Et ce n’est que lorsqu’il apprit le coma irréversible dans lequel était désormais plongée sa mère, qu’il a décidé d’en finir pour de bon.

Il faut malgré tout mentionner un dernier cliché qui lui a collé aux basques : ses idées supposées fascisantes. Au vu d’un protagoniste musclé (et passablement violent, il faut l’avouer) comme Conan, on est tenté d’y voir l’expression d’une philosophie personnelle de son créateur. Philosophie qui se résumerait, en l’espèce, à une loi du plus fort doublée d’une glorification du corps musculeux masculin.

Robert E. Howard

Patrice Louinet met les points sur les “i” : « Il est peu de choses que Howard exécrait autant que le fascisme. Né et ayant grandi dans le Texas semi-rural des années vingt et trente durement touché par la Dépression, le Texan s’est méfié sa vie durant de toutes les formes de domination organisée et hiérarchisée, et le fascisme ne fait pas exception. » Et de citer la riche correspondance de Howard avec Lovecraft, ce dernier penchant résolument en faveur de Mussolini…

Chez Conan comme chez Solomon Kane, Howard exprime en fait son refus de tout manichéisme. Kane est un Puritain (avec majuscule). Il se veut « instrument de Dieu », mais, souligne Patrice Louinet, « il est tout aussi vraisemblable qu’il soit un simple individu frappé de démence. Il n’est pas non plus question de Bien ou de Mal. Il n’y a pas de manichéisme chez Howard. Que Kane se pense au service du Bien est un fait ; que sa conviction soit avérée ne va pas pour autant de soi (…) Il annonce l’Homme sans Nom de Leone avec près de quarante ans d’avance, mais Howard se garde bien d’attirer la sympathie sur son personnage, à l’aspect physique glacial et aux traits austères. »

Ce refus de la simplification Bien/Mal rappelle cet autre courrier envoyé à Lovecraft, où Howard écrit : « Jamais au grand jamais les nations civilisées n’ont de motifs égoïstes pour massacrer, violer et piller ; il n’y a que les barbares pour faire cela. Lorsque les Belges ont mutilé plusieurs milliers de nègres du Congo, c’était là aussi pour défendre la civilisation. Lorsque l’Allemagne a pénétré les frontières belges sans défense, c’était là aussi pour protéger la civilisation, dont ils étaient les représentants. Mais les Alliés eux aussi défendaient la civilisation. Dans ce carnage, chaque camp proclamait être le seul défenseur de la civilisation. »

L’Âge hyborien, époque mythique où évolue Conan le Cimmérien, est un espace de jeu parfait pour explorer ces lignes troubles, cette frontière mouvante entre les valeurs, entre barbarie et civilisation. « Loin de faire preuve du même manichéisme bêlant que la plupart de ses contemporains, Howard se concentre sur les failles, les cassures, les trahisons et les dissensions », écrit encore Patrice Louinet. « Ce qui l’intéresse, c’est le masque grimaçant de la mort et de la défaite, derrière la pompe et la gloire. »

Conan par Frazetta

Loin de vouloir devenir roi pour imposer sa volonté aux nations, Conan est un individualiste. Il est « celui qui survit, qui peut résister aux coups durs parce qu’il ne dépend que de lui-même », résume Patrice Louinet. En cela, il est aussi l’enfant des difficultés économiques dans l’Amérique des années 20 et 30.

Plus encore, Conan est un héros proprement prolétaire : « Le héros howardien est un homme du peuple, qui n’a aucune patience pour les monarchies héréditaires et les privilèges. Le monde dans lequel il évolue ne lui permet pas d’espérer des lendemains meilleurs. C’est un champ de bataille où la corruption de la société est patente, et dans lequel les protagonistes peuvent, au mieux, espérer survivre. On comprend d’autant mieux pourquoi Howard disait de Conan qu’il s’agissait d’un personnage réaliste. »

On notera enfin que le facteur économique a aussi influencé la représentation de la femme dans l’œuvre de Howard. À une époque où ses finances se resserrent (en raison de la chute des pulps), Howard n’a plus d’autre débouché que Weird Tales. Or, l’éditeur vient d’embaucher une artiste pour les couvertures, qui excelle dans les nus féminins. Ni une ni deux, Howard multiplie les personnages d’« héroïnes fadasses dont la fonction dans la vie était de se faire capturer puis délivrer », écrit encore Patrice Louinet. « Lorsque sa situation financière se stabilisa, Howard réintroduisit des personnages féminins plus travaillés. » Chiffres à l’appui, l’auteur du Guide prouve que les « femmes fortes » sont nettement plus nombreuses que les « femmes faibles », celles-ci étant largement limitées à une période particulière de sa production.

Le guide Howard
Écrit par
Patrice Louinet
Édité par Hélios/ActuSF

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