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Guide Lovecraft : état des lieux en attendant l’intégrale

Guide Lovecraft : état des lieux en attendant l’intégrale

Note de l'auteur

Ce nouveau titre des « guides » d’ActuSF tombe à point nommé pour se rafraîchir les idées – et éliminer quelques idées reçues – à propos du Maître de Providence. L’auteur, il est vrai, est un éminent connaisseur de toutes choses lovecraftiennes.

Le propos : Parce que les idées reçues à son encontre sont encore plus nombreuses que les tentacules sur la tête-à-Cthulhu, Howard Phillips Lovecraft méritait un guide du Routard informé et limpide. Mission accomplie par Christophe Thill aux éditions ActuSF. C’est intéressant et drôle, et ça se lit d’une traite pour préparer son bronzage en vue de la double sortie, l’an prochain, de la traduction de la biographie de S.T. Joshi (chez ActuSF aussi) et de la retraduction de l’intégrale des œuvres du Maître chez Mnémos.

Mon avis : Vrai petit bonheur de lecture, livre à la fois ramassé et fluide, dense et limpide, complet et vif, ce Guide Lovecraft est passionnant tout à la fois pour le néophyte total et le « connoisseur » gourmet et gourmand de choses gluantes à l’odeur de poisson pourri. Il accompagne parfaitement la consommation des œuvres de Clark Ashton Smith, grand ami de HPL, dont Mnémos (encore lui) publie les œuvres à l’instant même.

Christophe Thill y pose au passage de très judicieuses questions. Dont certaines sont d’une actualité brûlante, à la veille (OK, l’avant-veille) d’avoir entre les mains l’ambitieuse biographie de S.T. Joshi et l’intégrale (qui s’annonce magnifique) en retraduction. Cette interrogation-ci, par exemple : il existe parfois plusieurs traductions (et en partie trahisons) des textes de Lovecraft ; lesquels prendre en considération dès lors qu’il faut conseiller le lecteur ?

L’absence d’édition de référence fait ainsi toujours défaut – une « Pléiade HPL », comme le souligne malicieusement l’auteur. Cela pose aussi la question du temps : dans un an, l’intégrale chez Mnémos jouera sans doute ce rôle. Mais que faire dans le présent guide ? En outre, les titres des nouvelles ont parfois été modifiés au fil des (re)traductions : lequel mentionner ? On remarque qu’à l’occasion, Thill conserve un titre antérieur, car celui-ci s’est tant imposé dans la réception générale de Lovecraft qu’il en devient iconique.

 

Lovecraft, le « raciste hystérique » ?

Parmi les pierres d’achoppement, la question du racisme reste profondément ancrée dans l’esprit des lecteurs. Et ce, grâce à des phrases telles que « les choses organiques – italo-sémitico-mongoloïdes – habitant cette abominable fosse septique ne pourraient être qualifiées d’humaines au prix d’aucun effort d’imagination ».

Christophe Thill dénonce ici l’un des nombreux clichés qui collent aux basques du reclus de Providence (un autre cliché, tiens). Il pointe le « racisme ordinaire » qui imprégnait la société américaine d’alors, surtout envers les Noirs. Et puis, la position de Lovecraft à l’égard des ethnies non-WASP a évolué au fil du temps : « Avec les années, la fin de son isolement initial et la multiplication de ses contacts avec des correspondants divers, parfois en désaccord total avec lui sur certains points, l’amènent à revenir sur beaucoup de ses préjugés ; on le voit devenir plus tolérant, s’avérant capable d’apprécier les qualités de peuples très différents du sien. » Un changement pour le mieux qui ne règle toutefois pas tout : « Cependant, sa vision négative des Noirs n’évoluera jamais vraiment. »

Il ne faudrait pas oublier non plus que « negro » est généralement traduit par « nègre », ce qui lui ajoute « une connotation nettement injurieuse et méprisante » absente du terme anglo-américain. Et que le lectorat lui-même s’est transformé : le lecteur contemporain de Lovecraft était certainement moins choqué par ce genre de propos que le fan du XXIe siècle.

 

Qu’est-ce qui est « lovecraftien », qu’est-ce qui ne l’est pas ?

Recherche et mise à jour des clichés toujours avec le chapitre intitulé « C’est lovecraftien ! » Au cœur du sujet : sont-ils si lovecraftiens que cela, les personnages qui s’évanouissent ? (Perso, je me souvenais peu d’évanouissements, surtout de narrateurs qui deviennent fous.) Et les tentacules ? Et le mythe de Cthulhu, au fait ? Ce dernier point est l’occasion, pour Christophe Thill, de pointer l’action d’August Derleth dans l’élaboration post-mortem d’une cosmogonie cohérente et complète de Lovecraft.

« Je suis Providence », biographie de Lovecraft par S.T. Joshi, à venir chez ActuSF

Oui, il y a les Grands Anciens et les Anciens Dieux. Mais Lovecraft n’a, semble-t-il, jamais voulu que toute son œuvre soit cohérente à ce point. Pour un adepte du mystère et de la suggestion tel que lui, cela aurait été contre-productif. En outre, l’homme était un matérialiste, opposé à toute idée de religion. Aucune envie, de sa part, de créer un nouveau culte ! À propos de la religion, HPL écrit d’ailleurs : « En revanche, les gens comme moi, dont le point de vue est réaliste et scientifique, ne trouvent aucun charme et aucun mystère aux choses bannies par la mythologie religieuse. Nous savons à quel point l’attitude religieuse est primitive et dénuée de sens (…). »

Lié à ce rejet de la religion, mais plus important, crucial même, pour une compréhension de Lovecraft, est son souhait d’exprimer, de toucher du doigt l’« horreur cosmique ». Christophe Thill cite à ce sujet une lettre de juillet 1927 adressée au rédac’chef de la revue Weird Tales, magazine qu’on ne présente plus et qui a eu l’importance que l’on sait, notamment pour l’écrivain du Rhode Island : « Toutes mes histoires sont basées sur l’idée fondamentale que les lois, les intérêts et les émotions partagés par l’humanité n’ont ni validité ni signification au niveau du cosmos. Pour moi, il n’y a que puérilité dans une histoire où la forme humaine – et les passions, conditions et normes humaines – sont montrées comme natives à d’autres mondes ou d’autres univers. Pour atteindre l’essence d’une réelle altérité, que ce soit en termes d’espace, de temps ou de dimensions, il faut oublier l’existence même d’un certain nombre de choses : la vie organique, le bien et le mal, l’amour et la haine, et tous les autres attributs purement locaux d’une race négligeable et temporaire appelée humanité. »

 

Lovecraft, Wittgenstein et la Shoah

Un point finalement guère exploité par Thill est celui de l’indicible. Plus qu’un motif, celui-ci traverse toute l’œuvre de Lovecraft. Thill l’évoque en filigrane lorsqu’il parle du mystère et de la suggestion à l’œuvre dans la narration lovecraftienne, ainsi que dans l’utilisation si particulière du vocabulaire (et singulièrement dans l’accumulation d’adjectifs qui paraissent déferler sur le narrateur) : « Le vocabulaire, quant à lui, quand il ne sert pas à ancrer le récit dans une vraisemblance scientifique, assure la difficile mission de manifester l’indicible, de marquer le passage de l’horreur par l’usage de ces fameux « grands mots » lovecraftiens souvent caricaturés. »

L’intégrale Lovecraft, à venir chez Mnémos

Or, indique encore Thill, « leur rôle est pourtant bien précis, et leur emploi nullement ridicule : leur apparition indique la survenue de ce moment où les choses basculent, où le langage devient impuissant et où la folie guette, seule issue possible. On le voit, l’étendue des réflexions de Lovecraft autour de l’écriture fantastique est considérable, et c’est ce qui fait de lui l’un de ses grands théoriciens. »

Philosophe du fantastique et de l’écriture fantastique, Howard Phillips est a fortiori celui du langage fantastique. Cette insistance (ou est-ce encore un cliché, né d’une lecture inattentive du corpus lovecraftien et d’un mélange de celui-ci avec les révisions et autres collaborations, réelles ou maquillées ?) sur « ce qui ne peut être dit » évoque bien sûr un grand philosophe du langage, Ludwig Wittengenstein, et la célèbre phrase closant son Tractatus Logico-philosophicus : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »

L’exigence interne de « dire l’indicible », cette obligation formidable de décrire en sachant que les mots seront impuissants à restituer la vision ou l’expérience, imprègne l’histoire humaine. Avec une mention spéciale pour le XXe siècle, celui de la Shoah, et le XXIe siècle, avec ses vagues de migrations provoquées par les guerres et génocides. Et si, en termes de menace, l’Homme était pire que les Grands Anciens, guère intéressés par une espèce encore presqu’animale ?

Christophe Thill (c) Malpertuis

L’auteur : Au sein des éditions Malpertuis, Christophe Thill s’occupe plus particulièrement des textes « classiques » et de la réalisation technique des livres, apprend-on sur le site de cette maison de qualité. Mais aussi que, « né en 1965, statisticien dans le civil, Parisien de naissance », il s’intéresse « au fantastique classique et à l’œuvre de Lovecraft, mais aussi aux chats, à la musique rock psychédélique des années 60, aux logiciels libres, à la biologie de l’évolution, aux sciences sociales et au cinéma bis ». On a connu plus infréquentable…

L’extrait : « Le peuple de monstres est imaginé lui aussi avec une grande liberté. La terreur, en ce qui le concerne, ne vient pas seulement de son apparence effrayante ou de son éventuelle cruauté. Elle résulte surtout du fait que ces êtres bizarres (les amphibiens du « Cauchemar d’Innsmouth », les crabes spatiaux de « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », les cônes à tentacules de « Dans l’abîme du temps »…) possèdent une civilisation complexe, parlent une langue, agissent de façon coordonnée. Lovecraft le sait bien : voir des créatures parfaitement non humaines, à la morphologie bizarre, se livrant à des activités trahissant non seulement leur intelligence, mais aussi leur culture – écrivant dans de grands livres, par exemple –, ne peut que provoquer une sensation de malaise. »

Le Guide Lovecraft
Écrit par Christophe Thill
Édité par ActuSF

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