Gunpowder Moon : lenteur de l’apesanteur

Gunpowder Moon : lenteur de l’apesanteur

Note de l'auteur

Pour la première fois, on a assassiné un homme sur la Lune. Plus qu’un roman policier, voici un roman en apesanteur, le récit sensitif d’une utopie sur le fil du rasoir.

L’histoire : En 2072, l’extraction d’hélium 3 sur la Lune alimente les réacteurs à fusion qui permettent à la Terre de se relever d’une catastrophe écologique sans précédent. La concurrence pour obtenir la ressource si précieuse fait rage. Lorsqu’une bombe tue l’un des mineurs de Caden Dechert, le chef des opérations américaines d’extraction minière au bord de la mer de la Sérénité, le vétéran décide de trouver lui-même le coupable, avant que davantage de sang ne soit versé.

Mon avis : Ce roman présente un double visage. Sa dimension “enquête policière” n’en fait d’ailleurs pas partie : le côté “whodunit”, la recherche du meurtrier, la mise au jour d’un complot (peut-être) gouvernemental, tout cela fait partie de la grammaire de base du livre à suspense, et ne figure pas parmi les forces particulières de ce roman.

Premier visage : la fragilité des utopies. Car sur la Lune, la vie est trop précieuse pour qu’elle soit menacée par des conflits venus de la Terre. Les Américains et les Chinois, s’ils ne collaborent pas, travaillent chacun de son côté en parfaite intelligence. Ils sont même convenus d’un code secret pour dévoiler à l’autre camp qu’une attaque serait imminente…

Américains et Chinois, mais aussi Russes et autres Indiens : tout le monde s’entraiderait en cas de pépin. C’est ça, “l’esprit de la Lune”. Parce que la vie sur notre satellite est bien trop fragile, donc trop précieuse. Voici « un lieu où les gens veillaient les uns sur les autres, car le vide environnant pouvait facilement les tuer tous. Un endroit complètement différent de la Terre, de la meilleure des façons et de la pire également. »

« Mais n’était-ce pas ce qu’il avait ressenti, la première fois qu’il avait pris un rover pour sortir dans le bassin de la Sérénité ? Qu’une seconde le séparait de la mort et qu’il s’agissait de la sensation la plus libératrice, la plus grisante qu’il ait ressentie depuis des années ? Aucun ennemi. Aucune arme. Juste cette existence humaine réduite à une fine marge à l’intérieur d’une combinaison spatiale pressurisée. »

La Lune est un paradoxe, à la fois lieu de libération et de confinement. Car le régolite, poussière lunaire, s’avère aussi dangereux que les radiations et la décompression rapide. Il s’insinue partout, déglingue les mécanismes et les réseaux, flotte au-dessus du sol comme un fantôme mortel.

Le silence est partout, et chacun est renvoyé à son être propre, à sa solitude quintessencielle :

« Les seuls sons à la surface de la Lune existaient à l’intérieur de leurs combinaisons spatiales. Le vrombissement exagéré des recycleurs. Le raclement d’un bras touchant les couches isolantes intérieures. Le frottement des cheveux contre le haut du casque ou le doux bruissement de l’ordinateur embarqué. Mais au-dehors s’étendait un tapis de silence absolu. (…) Personne n’a idée de ce que peut vraiment signifier l’isolement tant qu’il ne s’est pas retrouvé dans l’espace, songea Dechert. Même lorsque vous êtes assis à côté de quelqu’un, vous vous trouvez dans une autarcie complète et absolue. Seul. »

Et l’on passe rapidement de quartiers étroits ressentis comme « un ventre chaleureux et une étreinte presque maternelle », à une terrible « impression d’incarcération ». Et cette dimension sensitive du roman de David Pedreira compose son second visage. L’exploration des sensations de la vie sur la Lune, une existence contre nature menée sur un satellite hostile. Un asile stérile, exploité par les hommes pour compenser les folies d’une Terre qui se remet à peine d’une catastrophe écologique sans précédent. La « purge d’une planète surpeuplée et surchauffée ».

David Pedreira

Si cela vous rappelle des débats contemporains, ce n’est pas un hasard. David Pedreira est aussi journaliste. Et sa « Lune de cordite », référence à l’odeur de poudre à canon que dégage le régolite, fonctionne parfaitement comme un miroir glacé renvoyé à la Terre.

Un miroir que des manigances politico-militaires menacent de briser à tout instant. C’est, avec une certaine lenteur de style – on aurait aimé davantage de passages électriques –, sans doute la faiblesse principale de ce roman : une forme de naïveté attribuée à Dechert au moment où tout est révélé. Qui pouvait réellement s’étonner d’apprendre jusqu’à quelles hauteurs hiérarchiques il fallait rechercher les responsabilités ?

Là n’est pas l’atout principal du livre, ceci dit. Il faut plutôt le rechercher dans l’exposition d’une vie si différente sur la Lune, et de ces sensations, ces odeurs qui, sans doute parce qu’elles sont à ce point oblitérées dans cet environnement aseptisé, acquièrent une importance capitale.

L’extrait : « Les dernières coordonnées de la navette. Lane ne voulait pas dire “les lieux du crash”. Elle garda les yeux baissés, tandis qu’elle verrouillait les fermetures hermétiques des chaussures de son chef. Dechert pensa à ce brusque rêve éveillé qui l’avait frappé un instant plus tôt… à quel point il s’était avéré vivace. Il avait perçu les senteurs de la plaine de la Bekaa, ce mélange doucereux d’eaux usées, de viandes rôties et de fruits pourris. Comme nos souvenirs se révèlent intrinsèquement liés à l’odorat, se dit-il. Et il se demanda jusqu’à quel point ce fait affecterait sa mémoire future de son séjour sur la Lune. Ce que vous sentiez le plus ici était cet arôme de poudre à canon que dégageait le régolite à l’extérieur et les effluves de la graisse hydraulique qui lubrifiait toutes les installations à l’intérieur de la station. »

Gunpowder Moon
Écrit par
David Pedreira
Édité par Bragelonne

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