Hades : le talent d’Achille

Hades : le talent d’Achille

Note de l'auteur

Si quelques rogue-likes ont su se démarquer en cette année 2020 après quelques temps d’early access (Risk of Rain 2, Noita, Spelunky 2), le dernier né du studio Supergiant Games a surpris tout le monde en débarquant en ce morose mois de septembre pour tout emporter sur son passage. En plus d’affoler les joueurs par la richesse de ses possibilités, il parvient à renouer avec une narration passionnante que l’on croyait perdu dans les méandres du genre.

Rappelons le principe rapidos : le joueur incarne Zagreus, prince des Enfers et accessoirement fils d’Hades. Mais Zagreus en a marre du Tartare à tous les repas et aimerait voir au moins une fois le ciel bleu. Il va donc chercher à s’évader des enfers tandis que son dieu de père va lâcher ses sbires pour tenter de l’arrêter. Rien que par le concept même, Hades possède les ingrédients d’un bon rogue-like : chaque évasion se conçoit comme un run, avec un agencement des salles et des ennemis à chaque fois différents, hormis les boss. Le gameplay en vue isométrique, bien connu des habitués de SupergiantGames, permet de construire un système de combat très dynamique, proche des hack’n slash, mélangeant attaques avec léger cooldown et esquive avec dash.

La petite astuce qui transforme le sacro-saint facteur aléatoire habituel du rogue, c’est la possibilité de voir la récompense de la future salle, permettant d’effectuer des choix quand plusieurs portes s’offrent à nous. Certaines affichent même une petite tête de mort, signe que la récompense sera grande mais le combat plus ardu. Au menu : des ressources à récupérer pour débloquer des améliorations une fois de retour chez le patriarche, le magasin de ce cher Charon, mais également des Bienfaits, pouvoirs légués par les divinités de l’Olympe qui voient dans votre évasion l’occasion de chatouiller l’orgueil du maître des enfers. Dégâts critiques pour Artémis, poison pour Dyonysos, renvoi d’attaques pour Athena: chaque dieu y va de sa spécialité, avec un degré de rareté qui influe sur l’efficacité du pouvoir que l’on pourra aussi monter en grade pendant sa progression. En ajoutant à ça une collection de six armes totalement différentes (épée, poings, lance, bouclier voire même une mitrailleuse) qui peuvent elle-même être modifiées pour changer totalement leur façon de jouer, on se rend vite compte du panel de combinaisons dont les plus mortelles vous permettront de rouler sur le jeu.

C’est peut-être l’une des plus grandes forces de Hades. On le sait, un bon rogue-like est un jeu qui parvient à renouveler constamment son gameplay pour laisser le joueur expérimenter tout en lui laissant un certain contrôle. L’objectif est de parvenir à varier suffisamment son contenu pour donner envie au joueur d’y retourner, même après sa vingtième tentative. Hades base toute son expérience sur deux couches de gameplay pour enrichir le terreau de son game design : tout d’abord le choix de l’arme, puisque chaque joueur en aura une ou deux de prédilection, puis le choix des bienfaits, qui va modifier l’approche des combats grâce à la synergie entre les pouvoirs et les armes et ainsi donner une couleur et une dynamique uniques à chaque run. Et alors que le genre même du rogue demande un effet aléatoire des parties, Hades préfère supporter le build du joueur pour ne pas le frustrer. Même sans artefact pour donner un coup de pouce, il est évident que le jeu placera bien plus de Bienfaits d’Artemis si le joueur a choisi d’en faire son atout principal. Toute la stratégie d’Hades consiste à garder une ou deux divinités principales pour orienter son build, et le jeu prend la main sur les récompenses sans jamais le confirmer. Un fonctionnement bienvenu qui met en avant les choix tactiques du joueur plutôt que de le brider par une composante aléatoire.

Donc finalement Hades serait simplement un rogue-like au gameplay peaufiné dans ses moindres détails ? C’est déjà un excellent argument, puisque chaque centimètre carré de game design respire la passion et le travail d’orfèvre pour marquer le titre de sa patte mythologique. Mais le sound design est également extraordinaire, autant dans le doublage des personnages que dans ses effets sonores qui permettent à chaque instant de comprendre ce qu’il se passe. On pense à ce bouchon de champagne lorsque l’on a affaire à Dionysos, cette grande respiration salvatrice à chaque fin de combat ou tous ces petits effets signalant tel ou tel bonus, par exemple pour marquer la fin du malus de Chaos et enfin bénéficier de son bienfait. On ne parlera jamais assez de l’extraordinaire soundtrack de Darren Korb (également doubleur de Zagreus), avec ce faramineux mélange entre guitare sèche, riffs de batterie et un thérémine qui vient se perdre dans cette délicieuse cacophonie. Inutile de faire tout un paragraphe sur le splendide travail artistique, avec des chara-designs de folie tout droits sortis des meilleurs visuals novels et un boulot de titan sur les écrans de jeu, alliant de splendides décors où rugissent les effets lumineux de combats incessants. Allez, on trouvera à redire quand certains mélanges explosifs transforment le terrain en feu d’artifice incompréhensible mais manette en mains, nous ne sommes jamais perdus.

Mais contre toute attente, Hades rajoute une dimension vraiment inédite dans le rogue-like : la dimension narrative. Certains s’y sont aventurés avec brio comme Children of Morta et sa famille d’aventuriers, mais en recréant de simple scénettes à chaque fin de run pour narrer son histoire. Chez Hades, toute l’aventure fait progresser la narration, puisque chaque rencontre se transforme en une intrigue potentielle à suivre. Chaque personnage possède ses propres dialogues, son caractère bien trempé, et devient le moteur de la quête de Zagreus, comme un événement au cœur des enfers où le joueur serait l’unique centre d’intérêt d’un vrai microcosme. Et Supergiant Games mise tellement dessus qu’aucun dialogue ne se répétera en 40 heures de jeu, ni même après avoir dépassé le générique de fin. Un lore qui continue à se développer sur le très long terme, à travers des rebonds de dialogues entre les personnages et des références bien senties. Le jeu vous poussera à améliorer vos relations avec tout le monde, y compris les divinités que vous rencontrerez pendant votre run. Le nectar ramassé dans certaines salles devient d’un coup une offrande pour affermir vos affinités, où le premier cadeau vous donnera un artefact bien pratique pour changer certains aspects des combats. Et si vous continuez à distribuez du nectar ici et là, il se peut que quelques surprises se débloquent chez certains compagnons, tout en concluant au passage quelques intrigues secondaires avec la satisfaction d’avoir aider son prochain. Qui n’a pas rêvé de libérer Sisyphe de son pacte pour qu’il fasse autre chose que pousser son rocher ?

Hades digère tellement bien les règles du rogue-like qu’il s’en sert pour narrer son histoire. Chaque échec ou victoire de Zagreus pour rejoindre la surface se soldera par un retour dans la maison d’Hades, accueilli par les petites piques paternelles, un peu de sollicitude chez Achille ou bien un désintérêt certain de la part de Meg et de sa voix délicieusement éraillée. C’est là tout le génie du jeu : alors qu’on peut éprouver de la frustration à perdre si près du but, Hades donne toujours une petite friandise lors du retour au bercail, que ce soit des petites améliorations à débloquer pour faciliter son prochain run ou une nouvelle discussion avec Thanatos ou Nyx.

Et pour parvenir à garder l’intérêt du joueur, il fallait une écriture de qualité. Hades remplit là aussi son contrat avec des dialogues au diapason, bercés par une ambiance douce-amère parfaite pour cette atmosphère infernale et sapoudrés de régulières touches d’humour qui font mouche. Zagreus possède un flegme presque britannique, prenant suffisamment de recul sur sa situation pour plaisanter dès qu’il le peut, que ce soit avec un Charon acerbe et grommelant ou pendant ses face-à-faces avec un minotaure persuadé que sa vie n’est qu’une succession de duels valeureux. L’histoire d’Hades n’est pas non plus que blagues et rigolades. C’est avant tout une histoire entre un père et son fils, sur un dieu des enfers qui a dû se résoudre à s’isoler des autres divinités, mais aussi sur l’histoire d’un amour secret et perdu. Bref, tout est fait pour donner envie de relancer un run, rien que pour grappiller quelques graines supplémentaires du scénario.

Difficile de trouver quelque chose à redire sur Hades. Chaque minute passée sur le jeu est presque agaçante tant la maîtrise de Supergiant Games est sans appel. Les presque deux ans à peaufiner un tel titre ont été bien mises à profit et le studio accouche d’un des meilleurs rogue-like sans forcer, parvenant même à apporter une dimension narrative que l’on n’avait jamais vue à un tel niveau pour le genre. Il marque un vrai jalon dans cette catégorie de jeu, et il est évident que beaucoup vont s’engouffrer dans la brèche pour tenter leur chance. En attendant, si ce n’est pas déjà fait, jetez-vous dessus.

Hades
Développeur / Éditeur : Supergiant Games
Prix : 25 euros
Plate-formes : PC / SWITCH / MAC OS

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