Haute couture (Castle Rock / Hulu / Canal Plus)

Haute couture (Castle Rock / Hulu / Canal Plus)

Note de l'auteur

Adapter Stephen King pour la télévision, mais sans l’adapter vraiment, mais un peu quand même, mais sans le trahir… Il fallait des pros de la haute couture pour réussir ce tour de force. Castle Rock est leur créature de Frankenstein sérielle. Plutôt une réussite, même s’il faudra attendre la saison 2 pour confirmer. [Attention spoilers légers : j’ai tenté de ne pas trop en dire, mais vous pourriez juger que je divulgâche malgré tout…]

Adapter Stephen King à l’écran ? Vieille question. Presque aussi vieille que l’œuvre écrite du Roi de l’horreur. Qu’il s’agisse du grand ou du petit écran, elle agite les esprits avec la régularité du tic-tac de l’horloge dans Shining. D’ailleurs, faut-il montrer l’horloge (la mini-série de Mick Garris) ou pas (le film de Stanley Kubrick) ? Autrement dit, faut-il rester fidèle à la lettre du texte, ou plutôt à son esprit, voire franchement « trahir » l’œuvre publiée pour en faire quelque chose de tout à fait neuf, mais de plus fidèle au medium visuel ?

Même pas besoin d’une sortie de film ou de série télé pour relancer la guéguerre des pro-ceci ou des anti-cela. Il suffit d’un « Top 10 des meilleures/pires adaptations » pour que ça grenouille sur la Toile. Autant dire qu’une série qui s’appellerait Castle Rock et qui promettrait de puiser dans le Grand Œuvre Kingien pour composer une création originale, ne pouvait que faire monter la pression. Qu’en est-il au final ?

 

Castle Rock, le trou dans la trame et l’esprit du Mal

La première moitié de cette série créée par Sam Shaw et Dustin Thomason (écrivain et producteur, impliqué notamment dans les séries Lie to Me et Manhattan), avec J.-J. Abrams et Stephen King parmi les producteurs exécutifs, en pose les bases. Cinq épisodes sur dix, c’est évidemment assez long pour démarrer une narration. Ceci étant, les romans et les nouvelles de King fonctionnent généralement sur ce mode, avec un début assez lent et une accélération par la suite.

Le duo de créateurs prend son temps pour exposer les trames diverses qui constituent son histoire, les tisser, les nouer parfois, les couper brutalement aussi – le moteur narratif s’enclenche sur un suicide, et des plus étonnants : le directeur du pénitencier de Shawshank, à peine parti à la retraite, arrête sa voiture devant une falaise descendant vers un lac, attache un bout d’une corde à un arbre et l’autre à son coup, et appuie sur l’accélérateur. Il faudra un moment pour qu’un chien retrouve sa tête – clin d’œil à Stephen King, grand amateur d’horreurs démonstratives et d’hémoglobine dégoulinante (voir le film à sketches Creepshow, s’il fallait n’en citer qu’un).

Ruth et Henry Deaver (c) Patrick Harbron/Hulu

Au centre de la tapisserie : Henry Deaver, enfant black adopté par des parents blancs, un motif particulièrement remarquable dans une petite ville du Maine à l’aube des années 90. Ce même enfant qui a disparu en pleine nuit pour réapparaître plusieurs jours plus tard, qui n’a (apparemment) gardé aucun souvenir de cette absence, et dont le père est mort après avoir chuté de la falaise au bord du lac, cette même nuit de sa disparition.

L’absence temporaire de Henry Deaver est au cœur de Castle Rock. Un trou au milieu de la trame narrative, par lequel l’esprit du Mal a pu pénétrer dans notre monde. Une partie noire, comme brûlée au centre de la toile. Les créateurs de la série ne préciseront ce point que beaucoup plus tard – et encore, rien n’est véritablement réglé à la fin de la saison. Rappelons qu’une 2e salve d’épisodes a été commandée par Hulu.

 

Comme une navette sur le métier à tisser du Temps

La série décolle véritablement à l’épisode 7, centré sur Ruth, mère adoptive de Henry. On n’en dira pas trop ici, mais la structure narrative de cet épisode est une merveille de complexité et de fluidité. Un travail de haute couture, pur plaisir de spectateur. Un entremêlement du passé, du présent et de l’avenir dans lequel Ruth navigue comme une navette sur un métier à tisser, qui n’est pas sans rappeler le Dr Manhattan de Watchmen. Mention spéciale pour le plan final sur les deux pièces du jeu d’échec, l’une debout et l’autre couchée.

Henry se regarde adolescent (c) Patrick Harbron/Hulu

Cet épisode chargé en émotion est suivi d’un autre bien barré, où se mêle humour limite trash et gros gore qui tache. Un exemple ? Cette réplique en manière d’Easter Egg aux connoisseurs de la chose kingienne : à Jackie Torrance, nièce du Jack Torrance de Shining, ce nouveau propriétaire d’une maison où de nombreux meurtres ont été commis, dit sur un ton admiratif : « You know your axes. »

L’épisode 9 présente quant à lui une réalité alternative, qui double et épaissit d’un coup le propos de la série. Ou amplifie sa dimension mensongère, selon l’interprétation qu’on veut bien lui donner. Le 10e et ultime épisode referme la boucle (mais sans en résoudre toutes les énigmes) et ouvre sur la 2e saison, centrée, si l’on en croit ses dernières minutes, sur Jackie Torrance, partie enquêter sur son histoire familiale à l’Overlook Hotel.

 

Un générique de dentellière

Molly en étrange compagnie (c) Patrick Harbron/Hulu

On le voit, les fils narratifs s’entrecroisent, rehaussés de détails en référence aux livres de Stephen King. Le fils de Henry descend de car dans une petite bourgade nommée Jerusalem’s Lot (Salem). Les oiseaux pullulent (les psychopompes de La Part des ténèbres). Molly qui explore sa maison vandalisée avec un couteau de cuisine (à la façon de Jack « Here’s Johnny » Torrance dans Shining). Le pont Pangborn, baptisé du nom du policier qui a retrouvé Henry (l’Alan Pangborn qu’on rencontre aussi dans Le Bazaar de l’épouvante et La Part des ténèbres), et qui fait furieusement penser à « l’ogre sous le pont » qui a donné naissance, dans l’esprit de King, au clown Pennywise de Ça.

Le générique, dans ce cadre, agit comme une note d’intention, quasiment un manifeste. S’y succèdent des références directes à : Le Bazaar de l’épouvante, La Ligne verte, Salem, La Tempête du siècle (d’où vient aussi cette image d’un homme enfermé dans une cellule, assis et ne clignant pas des yeux), Dolores Claiborne, Shining (plusieurs références, même), Misery, Cujo, Les Évadés, Ça. La multiplication des évocations de Shining prépare la fin de la 1e saison et ce qu’on peut supposer être le cœur de la 2e. Un vrai travail de dentellière, on vous dit.

On pourrait aussi parler de l’utilisation des médias modernes comme véhicules pour des fantômes technologiques : caméras de surveillance à la prison de Shawshank (où le Kid fait croire à un surveillant qu’il est sorti de sa cellule et qu’il dézingue à tout-va ; où ledit surveillant pète un câble et… on n’en dira pas plus pour éviter de tout spoiler), smartphone du fils de Henry (qui superpose, réalité augmentée oblige, des monstres au décor de la maison de sa grand-mère), dispositif d’alarme (avec caméras consultables sur un smartphone) installée par Henry dans la maison de sa mère (qui signale vocalement les ouvertures de portes), Henry visionnant les vieilles cassettes où son père le filmait marchant dans la forêt, etc.

On mentionnera plutôt cette scène terrible (voir illu ci-dessus) où le Kid au regard fixe entre dans une maison où une petite famille (qu’on ne verra pas) semble fêter l’anniversaire d’un enfant. La scène est tournée en plan fixe, la caméra braquée sur cet étrange jeune homme qui paraît incarner le Mal qui ronge Castle Rock. Il ne fait que s’approcher, s’asseoir dans un coin, indétecté, et observer la famille. Le spectateur, lui, ne fait qu’entendre la tension monter dans les voix des parents et de l’enfant, la dispute gronder, les reproches, les cris, le drame… Puissant.

On regrettera seulement, peut-être et au risque de passer pour un mécontent de nature, un certain manque d’ambition dans la trame narrative générale (quelque chose que j’ai récemment pu reprocher aussi à The Haunting of Hill House). Le matériau de base était extrêmement riche : fallait-il passer par un début si lent avant d’entrer dans le vif du sujet ? Et, surtout, on peut s’exaspérer devant cette manie qu’ont parfois les créateurs de séries d’à la fois refermer une saison sur elle-même et d’en laisser des pans entiers irrésolus. Ici, on reste carrément sur sa faim, avec ce qui ressemble davantage à une première moitié de première saison. Ces deux remarques sont bien entendu relativement subjectives… Elles coûtent néanmoins à Castle Rock le petit point qui la sépare du sans faute.

Castle Rock (Hulu) Saison 1 en 10 épisodes
diffusés sur Canal Plus à partir du 18 octobre
Série créée par Sam Shaw et Dustin Thomason
Épisodes écrits par Sam Shaw, Dustin Thomason, Gina Welch, Scott Brown, Lila Byock, Vinnie Wilhelm, Marc Bernardin et Mark Lafferty
D’après les livres de Stephen King
Épisodes réalisés par Michael Uppendahl, Dan Attias, Andrew Bernstein, Kevin Hooks, Greg Yaitanes, Ana Lily Amirpour, Julie Anne Robinson et Nicole Kassell
Avec André Holland, Melanie Lynskey, Bill Skarsgard, Jane Levy, Sissy Spacek, Scott Glenn, etc.
Musique originale composée par Thomas Newman et Chris Westlake

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