Hitman Episode 1: Armé et chauvin

Hitman Episode 1: Armé et chauvin

Note de l'auteur

Dans un précédent article sur la bêta du jeu, j’émettais des doutes légitimes quant au mode de distribution particulier de ce nouvel Hitman, à savoir diffuser chaque niveau mois après mois, à l’image d’une série, et concevoir le titre comme un service régulièrement mis à jour avec nouveaux contrats à la clé. Ce premier épisode, le « Intro Pack » comme ils veulent bien l’appeler, est donc sorti et propose tout le tutoriel déjà disponible via la bêta, ainsi que le premier niveau de Paris. Est-ce que cette première plongée est suffisante pour justifier l’achat préventif du pack complet ?

HITMAN™_20160312155915L’homme en costume

Petit rappel du principe pour les deux du fond : Hitman est un jeu d’assassinat où l’on dirige un chauve tatoué d’un code-barres, appelé plus communément 47. Oui, à 5 chiffres près, cet homme aurait pu être le sens de la vie. Quoi qu’il en soit, cet homme en costume a pour particularité de pouvoir se déguiser comme bon lui semble pour s’infiltrer dans les niveaux et pouvoir s’approcher de plus en plus de sa cible. L’une des caractéristiques de la série est de laisser une liberté totale au joueur, en lui proposant plusieurs opportunités pour s’occuper de son contrat, certaines étant bien plus cocasses que d’autres. Voilà pour les bases.

Ce concept de déguisement sert principalement à déambuler parmi les nombreux personnages non-joueurs qui peuplent les niveaux, et à observer la cible au plus proche pour analyser ses faits et gestes et choisir le moment le plus propice pour agir. Il faut alors jongler entre les costumes pour passer inaperçu, en évitant d’éveiller les soupçons à cause d’actions un peu louches, comme verser du poison dans un verre à la vue de tous. Croyez-le ou non, ce genre de facétie est apparemment punissable par la loi. Mais le must étant de faire en sorte que personne ne soupçonne la mort de votre proie, et donc de l’attirer dans un coin à l’abri des regards indiscrets, tapi dans l’ombre. On a donc la possibilité de mettre en place un plan sournois pour abattre sa victime en y prenant un certain plaisir, et l’épisode Blood Money avait réussi à proposer une expérience totale, fournissant au joueur des situations vraiment marquantes, que ce soit par le contexte ou les décors en eux-mêmes. À noter que le jeu n’est jamais malsain à ce sujet, car il bénéficie toujours d’un certain second degré dans ces situations, même si l’épisode Contracts tentait une approche plus crue et sordide (vite oubliée, d’ailleurs).

HITMAN™_20160312000259Dans le premier niveau de ce nouvel Hitman, 47 a donc la tâche d’assassiner deux cibles. La première est le propriétaire d’une marque de fringues qui présente sa dernière ligne de vêtements lors d’un défilé pendant une soirée dans un somptueux palais parisien, où vous vous infiltrez en tant qu’invité. La seconde cible est sa collaboratrice, chargée d’organiser une vente aux enchères au deuxième étage avec plusieurs guests de marque. Pour justifier le meurtre de ces deux personnes, on apprend très vite qu’elles sont derrière une organisation criminelle d’espionnage à grande échelle, et qu’elles utilisent cette société comme une façade pour leurs opérations. Comme quoi, on peut être génie du mal et avoir bon goût en matière de fringues.

Premier constat lorsqu’on arrive sur ce niveau de Paris : le level-design est exemplaire. Le palais est absolument gigantesque et toutes les pièces sont accessibles, du sous-sol avec les cuisines et les postes de surveillance jusqu’au grenier où sont postés les gardes en renfort. Et je ne parle même pas de l’extérieur avec ses jardins au bord de la Seine, histoire que ces meurtres se passent dans un cadre agréable et bucolique. Résultat : la première heure est surtout l’occasion de visiter les lieux, d’observer les cibles et les accès possibles. C’est un vrai travail de repérage, et ça permet d’apprécier la justesse de l’éclairage et le boulot admirable sur le décor. Si le jeu n’est pas fantastique techniquement, il se rattrape aisément par une superbe lumière et une justesse artistique, notamment sur les intérieurs, avec des détails à foison. Entrer dans un cabinet royal et étrangler un garde avec sa corde à piano tout en admirant les vermoulures au plafond est un passe-temps somme toute agréable.

L'un de ses choix est plus discret que l'autre...

L’un de ces choix est plus discret que l’autre…

HITMAN™_20160312162308Amour, gloire et beauté

Mais l’une des choses qui marque dans ce niveau, c’est l’incroyable écriture du lieu, sur son background et les personnages qui le peuplent. Hormis les cibles elles-mêmes qui possèdent une vraie profondeur scénaristique à travers les dialogues entendus ici et là (ce ne sont pas juste des cibles lambda à éliminer), c’est sur la cohérence de l’univers que le boulot est colossal. En écoutant les personnages secondaires, on en apprend énormément sur ce qui se passe dans les coulisses, sur les relations et les déboires de chacun. On apprendra au détour d’un couloir qu’une taupe a été repérée dans le cercle proche d’une des cibles, mise en place par une journaliste opportuniste persuadée qu’il se trame quelque chose dans l’ombre. Et lors d’une opportunité pour abattre sa victime, on pourra se servir de cette taupe, l’une des secrétaires, qui, de peur de s’être fait griller, s’enfuira avec un des gardes du corps, laissant notre proie seule dans la pièce histoire permettant ainsi de lui coller une balle en toute impunité. Ce genre de petites histoires est légion dans le niveau. On pourra se faire passer pour un des mannequins (et même défiler !) et découvrir un complot fomenté par l’un des personnages à abattre, ou se servir d’une blogueuse avide d’interviewer le maître des lieux afin de rendre la rencontre plus explosive. On a véritablement le sentiment d’arriver à un moment précis dans la vie de ces personnages et d’y mettre son grain de sel.

HITMAN™_20160312211541Plus encore que dans les autres épisodes, on se surprend à vouloir éliminer ces cibles sans éveiller les soupçons, histoire que la vie continue, ou au contraire à opérer un assassinat bien visible, afin de voir comment tout ce petit monde va réagir. C’est la force de ce Hitman : se servir de la passivité du héros qui fait tout pour ne pas se faire repérer et changer le cours de l’histoire mais totalement dans l’ombre, de sorte que tout le monde pense à un accident. Le petit plaisir de quitter le niveau une fois le travail bien fait alors que la fête bat encore son plein est bien là. On est dans la peau de ce mec qui s’incruste dans la soirée et qui sabote les tonneaux de bière pour voir ce qui va se passer. Un jeu de voyeurisme et de vice caché, une sorte de plaisir à titiller un engrenage parfait qui ne demande qu’à être démoli. Et plus encore, le côté presque « cartoon » de certaines tentatives ou les petits détails pour assommer un PNJ (essayer de trouver le piano à queue) rend ce premier niveau parisien aussi fou et réussi que ses homologues précédents, tout en empêchant le titre de tomber dans un cercle sale et malsain à vouloir trop rentrer dans de l’ultra réalisme.

Pour attirer un plus large public, Hitman laisse le choix d’utiliser ou non des opportunités. Dans la partie, vous aurez l’occasion d’écouter des conversations qui vous donneront des indices afin d’utiliser une méthode pour approcher votre cible. Qu’il s’agisse de préparer le cocktail préféré de monsieur ou d’un rendez-vous avec un ancien agent des services secrets, tout est là pour vous donner la possibilité d’être au plus proche de votre victime afin de l’éliminer discrètement, ou de faire une sortie un peu, disons, plus explosive. Évidemment, ces aides sont désactivables, mais il est agréable, lorsque vous avez bien retourné le niveau, de découvrir ces petites scénettes cachées qui rajoutent un peu de background au niveau. Le jeu propose des options bien plus classiques pour tuer votre cible (le droguer pour le noyer dans les toilettes, lui faire tomber un lustre sur la tronche ou la classique mais efficace corde de piano) ou même pour attirer n’importe quel PNJ (ouvrir des robinets, allumer un aspirateur), en laissant au joueur le soin de mélanger à sa guise telle ou telle méthode. On ne compte même plus les potentiels pièges placés ici et là comme les bonbonnes de gaz dans les couloirs ou des enceintes géantes qui ne demandent qu’à être décrochées. « La créativité s’arrête lorsque le chauve sort son flingue » disait un grand homme.

"Ces soirées chez l'ambassadeur sont toujours un succès"

« Les soirées de l’ambassadeur sont toujours un succès »

HITMAN™_20160315001346Sur la corde de piano raide

Jusque-là, le constat est positif, me direz-vous. On va donc s’attaquer au point qui fâche : l’IA des ennemis. Déjà pointée du doigt lors de la bêta sur des niveaux nettement plus petits, l’immensité du palais parisien a des conséquences désastreuses sur l’intelligence de vos adversaires. Que ce soit votre couverture qui saute alors que le garde est à l’autre bout de la pièce, ou des multiples bugs de collisions et d’animation (je suis tombé sur un garde qui regardait vers ses pieds à chaque quart de tour qu’il faisait), on se trouve devant un beau florilège de scripts qui plantent. Le jeu est très mécanique dans sa construction : on lance une pièce, un garde va entendre et jeter un œil. Les ennemis ont leur propre tour de garde défini et un schéma bien spécifique sur les réactions à avoir. Ils ont une palette plutôt conséquente (un garde pourra juste vous faire sortir de la zone si vous ne faites rien de réellement suspect) et bien trouvée, mais ça ne réagit pas toujours très bien. Je n’ai jamais rien eu de susceptible d’empêcher la mission de bien se dérouler, mais parfois des scripts non déclenchés bloquaient une opportunité, par exemple.

Le gros souci, c’est que l’IA est tellement mécanique, à cause du concept même du jeu, que celui-ci en devient presque trop facile. Car même si certains scripts ne fonctionnent pas, il est très simple de tourner les ennemis en dérision. Mais paradoxalement, Hitman ne pourrait pas être ce qu’il est sans une IA aussi « contrôlée ». Mettez un comportement aléatoire et autonome aux ennemis comme celui des derniers Splinter Cell, et Hitman deviendra une vraie plaie tant la préparation de votre assassinat sera un calvaire sans nom, avec des ennemis investissant toutes les pièces à la moindre alerte et changeant leurs rondes comme de chemise. C’est triste à dire, mais Hitman (et j’inclus les épisodes précédents) fonctionne parce que l’IA est un simple obstacle mécanique qui réagit de façon purement binaire à ce que vous faites, sans jamais prendre de décisions autonomes. Oui, comme des robots.

HITMAN™_20160313174729On pourra aussi pester sur le faible nombre d’équipement au début du jeu, puisqu’il se débloque en remplissant des défis et en montant sa jauge de « maîtrise » du niveau, qui déverrouille également de nouveaux points d’entrée, des objets placés dans des endroits stratégiques ou un déguisement de base. Parfait pour retenter le niveau dans des situations plus variées, et de commencer avec un bon vieux pistolet mitrailleur des familles. À ce sujet, le mode Escalade est plutôt bien conçu : le but est d’assassiner les mêmes cibles mais à cinq niveaux de difficultés variables. Au début, il suffira d’assassiner vos cibles avec le déguisement et l’arme adéquate, puis des contraintes comme des caméras ou l’impossibilité de neutraliser des ennemis viendront compliquer la tâche. Cet épisode permet aussi de s’essayer au mode Contrats, permettant de sélectionner n’importe quel PNJ et d’en faire une cible pour créer votre propre mission. Ces contrats créés par les joueurs sont mis à disposition et les meilleurs mis en avant par le studio.

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« Je vous jure, messieurs dames, c’était juste les lentilles… »

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Contrats de l’année

Mais qu’en est-il de l’intérêt de dévoiler le jeu épisode par épisode ? L’appréciation de ce premier pack va énormément dépendre de vos attentes et de votre façon de jouer. Pour ma part, j’ai facilement passé plusieurs heures sans jamais ressentir de lassitude car je profite du niveau pour observer, tester, expérimenter. De ce côté-là, le jeu réussit son coup. Ce Hitman nouveau cru retrouve bel et bien les sensations de Blood Money, avec une vraie liberté et un plaisir de jeu intact. Il se permet même de développer encore davantage le contexte et le background du niveau. Et ça devient hyper plaisant de se balader dans ce palais parisien pour observer ce qui s’y passe et y créer le chaos, de façon plus ou moins voyante. Maintenant, si vous n’êtes pas du genre à recommencer immédiatement un niveau pour préférer faire le jeu d’un seul bloc, ce système épisodique n’est clairement pas fait pour vous. Une première partie prendra approximativement deux à trois heures, histoire de bien faire le tour et de réussir son coup parfaitement. Dans ce cas, autant attendre la sortie de la version complète.

Malheureusement, le jeu tombe dans des travers techniques qui auraient largement pu être évités. Tout d’abord, l’obligation d’être connecté si l’on veut profiter des défis et autres à-côtés du jeu. Celui-ci vous propose un mode offline, mais vu qu’en l’état actuel le contenu n’est pas énorme, on y perd beaucoup. Il faut aussi compter sur la fragilité des serveurs de Square Enix, du moins lors du lancement. Si les serveurs coupent la connexion en pleine partie, le jeu vous le signale et quitte la session, manu militari. Et bien sûr, impossible de recharger votre partie tant que vous n’êtes pas reconnecté. Dernier point, les temps de chargement affreusement longs. Le jeu étant basé sur un système de sauvegarde manuelle, on peste lorsqu’on doit recharger une partie, non pas à cause d’une bourde que l’on a faite, mais bien à cause du temps à attendre avant de reprendre votre partie.

HITMAN™_20160313201935Tous ces points noirs sont vraiment dommage car le jeu est clairement solide sur son gameplay, plus fluide et plus travaillé qu’auparavant. Square Enix a tenté le diable avec cette distribution économique, et il fallait que ce premier niveau soit un sans-faute pour ne pas prendre le joueur pour un con. Si on peut reprocher à IO Interactive une IA aux fraises mais bizarrement en accord avec les codes de la série et une optimisation des chargements foireuse (un petit bouton Quick Save, s’il vous plaît), on rage contre Square Enix et sa politique du tout connecté, capable de vous faire perdre une partie d’une façon bien dégueulasse. Maintenant, est-ce que dépenser 60 euros pour un jeu qui n’est pas terminé est indispensable ? Pas nécessairement, car rien ne vous oblige à payer la totalité d’un coup. Ce niveau se suffit à lui-même et permet de s’amuser avec ce premier pack, pour peu que vous aimiez y revenir plusieurs fois car il a tout ce qu’il faut pour ne pas lasser complètement le joueur. Maintenant, il faut attendre le reste des épisodes pour voir si le travail accompli reste constant et si, soyons fou, l’éditeur donne la possibilité à IO Interactive de corriger le tir sur plusieurs éléments. Ce qui est sûr, c’est que si le studio propose des niveaux d’aussi bonne qualité toute l’année, la version complète sera probablement l’un des meilleurs épisodes de la franchise Hitman.

 Hitman

Développeur : IO Interactive
Éditeur : Square Enix
Prix (uniquement en numérique) : 15 euros pour l’Intro Pack / 60 euros pour l’Intro Pack + les niveaux à venir

 

 


HITMAN 2016 – Legacy Opening Cinematic Trailer…par XboxViewTV

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