Hitman Saison 1 : un modèle à suivre ?

Hitman Saison 1 : un modèle à suivre ?

Note de l'auteur

Nous sommes à la fin d’année 2016, et IO Interactive a réussi son pari. Non, pas le pari habituel que l’on fait au détour d’un bar pour impressionner la jolie brune du fond, un verre de vodka à la main. On parle plutôt de livrer tous les épisodes du nouvel Hitman en temps et en heure, à raison d’un contenu par mois (ou presque). On ne sait pas si ce modèle économique a été un franc succès, mais Square Enix fait suffisamment confiance au studio pour le laisser d’ores et déjà bosser sur les saisons suivantes. IO Interactive lui-même considère le pari comme gagné. Alors que Telltale Games (The Walking Dead) ne jure maintenant que par ce moyen de distribution, la licence Hitman a-t-elle fait le bon choix ?

cf7b9d08d92937f806ef62c01065643fLa loi du silence

On se souvient de l’épisode précédent, Hitman Absolution, qui permettait au joueur de créer une mission classique en choisissant n’importe quelle cible dans un niveau. Un choix plutôt malin qui permettait d’allonger la durée de vie très facilement et de laisser libre cours à l’imagination (malsaine) de chacun. Malheureusement, les décisions « discutables » (pour être poli) de IO Interactive sur certains éléments du gameplay empêchaient le jeu de sortir du lot. En voulant transformer son jeu d’assassin atypique pour le rendre « grand public », le studio se fourvoie et le transforme en de l’infiltration basique mixée avec les codes de la saga, survolée par de rares envolées. Et je ne parle surtout pas des fameuses « Saints » dont Square Enix faisait abondamment la promo. Un apport sexiste et inutile qui essayait, dans une tentation vaguement opportuniste, de s’approprier le second degré de la série de façon vulgaire, violente et racoleuse. Un jeu mal-aimé avec de jolies choses, mais trop pourri par sa volonté de parler à tout le monde. IO l’a bien compris, et choisit de revenir aux fondamentaux pour l’épisode suivant, après l’opus avorté chez Eidos Montréal. Mais pas seulement.

1843872-iointeractiveheaderimg580pxÀ l’E3 2015, Sony annonce durant sa conférence un nouvel épisode de Hitman un peu particulier. Suivant le modèle de Telltale Games ou même de Dontnod pour Life is Strange (aussi édité par Square Enix), cet opus sera diffusé en plusieurs morceaux, à intervalles réguliers. Une nouvelle surprenante, qui fait clairement peur au joueur lambda, effrayé par l’idée de se retrouver avec un titre bancal incomplet, surtout pour une licence considérée comme triple A, où les premiers acheteurs paieront une version pétrie de bugs qui seront corrigés sur le produit final. Une réserve justifiée quand on voit la vague d’early access sur Steam qui ont autant de respect pour le joueur qu’un serveur parisien pour ses clients. Le salon de l’E3 dévoile la première mission à Paris, et IO Interactive assure que le titre sera fignolé et contiendra tous les éléments des gameplays finaux dès le lancement prévu le 8 décembre. Les joueurs restent dubitatifs, et beaucoup préfèrent attendre le jeu complet pour acquérir ce nouvel Hitman. IO Interactive tente par tous les moyens de rassurer les gamers :

« Ce n’est pas un jeu en Early Access dans la mesure où les jeux Early Access ne sont pas finis par définition – vous faites partie du développement. Tout ce qui sera lancé le 8 décembre sera complètement fini, ce sera une expérience très travaillée. […] C’est donc un très gros jeu que nous maintiendrons à jour. C’est 60 dollars, pas un de plus, pas de DLC ou de micropaiements ou de choses comme ça. Vous l’achèterez et vous aurez droit, en plus, à de l’amusement supplémentaire pendant plusieurs mois. » Hannes Seifert chez jeuxvideo.com

1441615878-1837-cardLe monsieur arguera pour convaincre les récalcitrants que les niveaux seront bien plus gros que ceux de Blood Money (pas forcément en surface, mais en densité) et que le contenu sera très régulier. Mais il faut se faire une raison : avec autant de casseroles dans la communication, pas moyen pour les joueurs de passer à la caisse. Si la mission dévoilée en vidéo rappelle bien plus la finesse d’un Blood Money que les moments gênants d’Absolution, le modèle économique n’aide pas à faire confiance. IO Interactive annonce alors que cette « saison 1 » contiendra six missions réparties tout au long de l’année. Nouvel esclandre : « Seulement six ? » rétorqueront les râleurs et les habitués de la twittosphère. Tandis que les autres épisodes en proposaient facilement plus du double, il est vrai qu’un contenu aussi maigre ne pousse pas à faire confiance facilement. Très vite, ce nouvel opus se taille une sale réputation d’épisode opportuniste, simplement développé pour ces pauvres ouailles donnant leur argent les yeux fermés quand il s’agit de la saga Hitman. En bon marchand de tapis désireux de sauver son investissement, l’éditeur Square Enix vient à la rescousse :

« Quand vous êtes dans les derniers mois de développement, c’est à ce moment que les développeurs ont le plus d’idées créatives. C’est à ce moment qu’ils comprennent la chaîne de compilation, comment créer de bons contenus. […] Avec les développeurs d’Hitman Absolution, IO a réalisé que sa créativité a atteint un pic et qu’ils pourraient continuer à délivrer plus de contenu. Cela a fait germer l’idée que, avec le prochain Hitman, il pourrait y avoir un monde évoluant en permanence, toujours plus profond. » Phil Rogers au micro de MCVUK.com

1441615838-1664-capture-d-ecranPhil Rogers appuiera ses arguments sur la tendance du moment à annoncer les jeux quelques mois avant sa sortie, comme Bethesda avec Fallout 4. Il considère que les joueurs sont de moins en moins patients, et veut essayer de proposer autre chose sur la licence Hitman, une sorte de service continu pour jouer régulièrement et prolonger la durée de vie d’un titre sur plusieurs mois. Le mot est lâché : « une expérience Hitman« . Un choix risqué, surtout sur un titre qui n’a jamais été sur le devant de la scène. La mode des jeux en kit disparaît peu à peu grâce à la colère des joueurs qui ne veulent pas de titres charcutés et incomplets. Pour autant, Hitman assume ce choix jusqu’au bout, mais en faisant de cette réflexion sa force de frappe. L’expérience proposée par Hitman serait en adéquation avec ce modèle économique, dixit les développeurs.

En septembre 2015, le jeu est reporté à mars 2016, sous prétexte de vouloir ajouter plus de contenu. Pour rassurer les joueurs, IO Interactive illustre la première mission de Paris avec une « arme fatale » : les chiffres. Ici, on assure que le niveau sera six fois plus vaste que la plus grande mission d’Hitman Absolution. Là, on se trémousse devant le nombre ahurissant de cibles potentielles comparé à l’épisode précédent. De bien belles paroles, encore faut-il le sortir, ce premier contenu. Quelques jours plus tard, les détails du lancement sont fixés : le jeu sortira donc en mars 2016 avec trois premiers lieux (Paris, Sapienza, Marrakesh) et les trois missions suivantes le reste de l’année (Bangkok en avril, Colorado en mai, Hokkaido en juin). Le modèle économique est fixé, avec le package complet pour 60 dollars, et plusieurs formules pour ceux qui voudraient tester le jeu à moindres frais. Certains éditeurs concurrents ne se gêneront pas pour donner un petit coup dans la nuque sur ce choix marketing.

hitman-2016-tutorialSauf que voilà. En janvier 2016, IO Interactive se rend compte qu’ils ont eu les yeux plus gros que le ventre concernant leur deadline. Après avoir annulé les précommandes en catastrophe, Square Enix revoit son planning. La sortie du jeu est toujours prévue pour mars, mais ce ne sont pas trois missions qui seront disponibles, seulement une : celle de Paris, accompagnée du tutoriel qui fera office de beta pour les joueurs ayant précommandé. Le reste des missions sera réparti entre avril (Sapienza), mai (Marrakech) et un vague et obscur « 2016 » pour le reste des missions. Un changement qui apparaît comme un nouveau coup de poignard pour les fans, se retrouvant avec un seul niveau sur les trois annoncés au départ. Comble du comble, Square Enix se permettra de marchander une édition collector, avec une figurine et une cravate, mais avec un simple code de téléchargement. « On l’avait pas vu venir », diront les plus cyniques.

hitman1-noscaleL’as des assassins

Mais lors de la sortie du premier épisode à Paris, force est de reconnaître que ce premier niveau opère un vrai retour aux sources. Certes, le jeu possède pas mal de bugs, de lourdeurs d’interface et une obligation de rester connecté aux serveurs qui occasionnera quelques cheveux blancs lorsque votre chat fera mine de dormir sur votre box Internet, tout près du bouton « on/off ». Mais tout ce que le fan de la licence était en droit d’attendre est bien présent : la totale liberté d’action, le grand nombre de possibilités et un niveau incroyablement grand et détaillé, avec un accès à toutes les pièces d’un niveau. Dans les semaines qui suivirent, IO Interactive multipliera les patchs pour rendre l’expérience plus agréable, tout en ajoutant des missions Escalade, qui permettront à chacun d’essayer des assassinats originaux en augmentant de plus en plus les contraintes. Une trouvaille bien pensée qui rallonge allègrement la durée de vie déjà conséquente quand le joueur assidu voudra poncer la mission de fond en comble.

hitman-sapienza-4C’est d’ailleurs le danger pour les nouveaux joueurs qui ne connaissent rien à la saga. Terminer une première fois la mission de Paris demandera deux petites heures. Le fan de Hitman n’arrêtera évidemment pas là et relancera très vite le niveau pour tester de nouvelles possibilités grâce à une vraie rejouabilité. Quand au nouveau venu, il finira déconfit devant une cinématique de fin qui le laissera de marbre, se demandant pourquoi il vient de balancer 60 euros pour deux heures de jeu et une histoire qui ne lui aura rien appris. C’est là que le modèle trouve ses limites : si le joueur a été convaincu par le premier épisode, il devra attendre un mois pour jouer au suivant. Une méthode de distribution au compte-gouttes, non linéaire, qui casse le plaisir de ce premier aperçu. Mais Hitman ne s’expédie pas en un seul run. C’est en s’appropriant le décor, les possibilités, le niveau entier, que le jeu révèle toute sa saveur. Savoir observer, suivre sans se faire repérer, connaître l’emplacement de chacun des objets dont on a besoin. Chaque mission d’un Hitman, c’est comme maîtriser un personnage de jeu de combat : on tâtonne, on teste des techniques et très souvent on se loupe. Puis on maîtrise le level design jusqu’à trouver LE garde « facile », celui que l’on peut aisément attirer dans le recoin des toilettes en laissant déborder l’évier. Planqué dans l’armoire de la pièce, sa tenue sera le sésame vers votre prochaine victime. Et c’est au bout de trois-quatre essais que l’on commence à rentrer dans une routine, qu’on se mêle à une foule fonctionnant sur un mécanisme parfaitement huilé pour s’adapter et réussir sa mission.

3671415714711-599-8392a99fe6eae5230844674439ff7d0cCe nouvel épisode introduit de plus les « Opportunités », des chemins à suivre pour réaliser des assassinats originaux. On peut donc facilement suivre un objectif grâce à des marqueurs tout en laissant le joueur trouver la bonne technique pour y arriver. Un bon moyen de tester les possibilités, sans pour autant sacrifier la liberté totale dans la façon de procéder. C’est cette rejouabilité qui est au cœur du modèle économique de Square Enix, c’est cet aspect qui rend ce mode de distribution viable, puisqu’il pousse le joueur à profiter à fond de chaque nouveau contenu. Ce n’est pas un jeu linéaire, mais un titre qui demande au joueur de s’investir pour découvrir tous les petits secrets de son épisode mensuel. Et le jeu nous le rend bien : sous couvert d’une légèreté de ton et même parfois d’un second degré assumé, l’écriture des niveaux est un régal et profite du background de chaque cible pour mieux la piéger et donner envie de s’y replonger. Que ce soit un parrain de la mafia obsédé par le fantôme de sa mère, d’un chef militaire bourré de TOC, accroc au prototype de sa montre explosive ou d’un banquier corrompu adepte de massages suédois, tout est bon à prendre pour désamorcer les situations. Voir cet assassin froid et méthodique jouer les psychologues avant de loger une balle dans la tête de son patient, ou enchaîner des poses improbables de yoga afin de pousser sa victime dans un ravin est un délice d’humour noir qu’il est dommage de louper.

hitman_ep_5_colorado-1Et encore une fois, il faut reconnaître à IO Interactive un suivi exemplaire sur le titre. On aura droit régulièrement à de nouveaux contrats Escalade, mais aussi aux fameuses Cibles Fugitives. Dans un temps limité, il s’agira de retourner sur des lieux connus pour trouver votre cible sans l’aide de l’instinct de 47. Au joueur d’observer tout ce petit monde en se servant des maigres indices à disposition. Mais gare à celui qui voudra forcer les choses : le moindre échec sera définitif, sans possibilité de sauvegarde, ce qui rend la tâche aussi délicate que d’éliminer un prêtre corrompu en visite dans une église italienne fermée de toutes parts. La pause estivale aura permis d’ajouter deux épisodes bonus, sous forme de variantes savoureuses dans des environnements déjà sortis (Marrakech et Sapienza). On soulignera aussi les retours critiques et les subtiles modifications de gameplay apportées au fil des contenus pour affiner la formule de plus en plus. Pierre après pierre, IO Interactive construit son bébé et prend note de tous les retours, positifs comme négatifs. Si on se plaindra toujours de certains menus bien trop longs à s’afficher, le jeu s’en trouve bien plus clair sur les indications en cours de partie, et empêche les déconnexions brutales en cas de surchauffe des serveurs (ou d’un chat ayant décidé de vous pourrir la partie).

hitmanbonusepisode_marrakeshPlus encore, ce modèle économique aura permis de garder l’intérêt pour un jeu durant plusieurs mois. L’arrivée d’un nouvel épisode ou même d’une petite cible Fugitive (alerté via une application, attention aux regards indiscrets à chaque notification) permet de relancer le titre pour quelques heures de plaisir non dissimulé. Certes, l’écart des sorties ne permettra jamais de s’intéresser à un scénario qui finira de révéler son intrigue que sur les deux derniers épisodes, quand bien même celui-ci serait intéressant. Malgré un cliffhanger en fin de saison et des cinématiques fort jolies, on ne peut pas dire que l’histoire soit inoubliable. Le fil rouge scénaristique n’est qu’un prétexte pour visiter des lieux atypiques, et même si les choses se bousculeront sur les futures saisons, on joue rarement à un Hitman pour son histoire, mais bien pour voir sa cible exploser en frappant une balle de golf explosive. C’est la grosse différence des autres productions suivant ce schéma épisodique, qui sonne comme un comble pour le chauve assassin : alors que le terme de « Saison » convient parfaitement à des séries comme The Walking Dead, ne jurant que par le scénario, Hitman préfère utiliser la formule pour en tirer toute la quintessence de son gameplay déjà éprouvé jusqu’alors. On se rend compte en jouant que c’était évident : chaque niveau d’un Hitman est un puzzle à lui tout seul, un monde à part qui fonctionne en totale autonomie, un Cluedo géant qui rendrait la tâche impossible pour tout inspecteur qui se respecte. IO Interactive a simplement poussé tous les curseurs au maximum pour y créer un mini open-world pop et exotique à chaque épisode, en plaçant le joueur directement au cœur de tout ça sans les préliminaires.

hitman_ep6_screen1IO Interactive et Square-Enix ont-ils fait le bon choix en choisissant cette distribution au compte-gouttes ? Oui, mille fois oui. L’expérience Hitman est parfaitement adaptée à ce mode de consommation, où chaque épisode est un véritable microcosme virtuel qui ne demande qu’à être bousculé par vos petites frasques d’assassin et deux-trois balles silencieuses bien placées. Les niveaux sont bien plus riches que les épisodes précédents, et IO Interactive aura tiré parti de cette situation avec un brio assez insolent, remisant au placard les mauvaises langues qui leur prédisaient un ratage en règle. Des mauvaises langues que l’on comprend aisément tant la communication du titre avant sa sortie n’aura jamais rassuré les joueurs. Malgré quelques défauts comme certaines lourdeurs d’interface encore présentes et une IA qui fait un peu des siennes, le modèle roule parfaitement, et il serait dommage de se priver d’un titre qui épouse complètement ce fonctionnement, en récompensant le joueur exigeant et patient. Le revers de la médaille, c’est toute la frange de gamers qui attendent patiemment la sortie de la saison complète, et qui ne seront absolument pas dans le même état d’esprit pour apprécier le jeu à sa juste valeur. Ils verront juste un titre contenant six missions et quelques défis, payés au prix fort. Pendant ce temps-là, les vrais, les poilus, attendront patiemment la suite des opérations. Pourvu que ça arrive vite !

Retrouvez les critiques épisode par épisode :

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