Hommage à Éric Kristy

Hommage à Éric Kristy

Le 2 février, la fiction française est en deuil à l’annonce de la disparition d’Éric Kristy. Le Daily Mars souhaite rendre hommage à cet homme bienveillant et talentueux.

 

 ©Wayne T. "Tom" Helfrich

Eric Kristy, au centre, à la guitare. ©Wayne T. « Tom » Helfrich

 

Dans le cadre de notre Mois du Polar, nous cherchions des auteurs qui viendraient nous raconter le genre, parce que, donner la parole à ceux qui font le polar, était aussi important que l’analyse du critique. Le nom d’Éric Kristy est rapidement apparu. Il symbolisait l’âge d’or de TF1, quand sa fiction policière régnait en maître absolu sur la télévision. Il répondit gentiment à notre appel et nous raconta son parcours, son expérience et le constat qu’il pouvait faire de la fiction française.

Nous découvrions la plume ciselée, le verbe haut, l’analyse fine et sans concession d’un observateur éclairé. Il nous montrait que la fiction française n’était pas prisonnière de quelques pionniers nostalgiques mais de la pensée archaïque de quelques décideurs frileux. Éric Kristy promenait son avis sur son mur Facebook où l’on pouvait ainsi suivre ses analyses enjouées ou cinglantes. Dernièrement, son enthousiasme presque enfantin sur P’tit Quinquin démontrait, si besoin était, qu’il restait à l’affût de nouvelles formes capables de bousculer les (mauvaises) habitudes. À aucun moment, il ne cherchait à imposer son opinion comme vérité du haut de sa tour d’ivoire, mais au contraire, en étant au milieu de la mêlée, nourri de son expertise.

Éric Kristy était un touche-à-tout talentueux. Il débute comme écrivain pour la célèbre collection Série Noire, puis écrit pour la télévision (ses premiers pas sur Julie Lescaut), avant de créer ses propres séries (Une femme d’honneur, Le Proc, Franck Keller) ou d’adapter Doc Martin. Il a vécu l’hégémonie de TF1 puis sa déchéance. Comme bon nombre de ses collègues, il savait où se trouvait l’émulation mais dut se confronter à une logique économique bien peu en phase avec l’aspect artistique. Son texte pour le Daily Mars montre son immense frustration, sa colère, son abnégation tout en restant optimiste sur l’avenir.

kristy10Quand il ne maniait pas la plume, Éric Kristy usait ses doigts sur sa guitare. Musicien professionnel pendant une dizaine d’années, il fit parti du groupe Bluegrass Connection accompagné de Mick Larie (mandoline), Jean-Marie Redon (banjo), Gilbert Caranhac (dobro), Hubert de Sainte-Foy (contrebasse) et Jean-Jacques Milteau (harmonica). Il travailla également avec Philippe Chatel et signa des textes pour Richard Gotainer. Il coordonnera ses deux passions en écrivant le scénario de Brassens, la mauvaise réputation dont il était admirateur.

Pour rendre honneur à Éric Kristy, il faut savoir laisser la parole à ceux qui l’ont connu, professionnellement comme personnellement. Pour le site de la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques), Didier Cohen, l’un de ses plus fidèles amis, a écrit un bel éloge. Nous avons invité Robin Barataud et Philippe Setbon à venir s’exprimer. Parce que leurs mots nous importaient, parce qu’il était indispensable de leur laisser la parole.

 

RIRIPhilippe Setbon est scénariste de BD, de télévision, de cinéma, romancier, réalisateur et photographe. Il a accepté de nous livrer ces quelques lignes marquées par l’émotion.

Éric Kristy vient de mourir à l’âge de 64 ans.

Pendant ce temps si court, il avait vécu plusieurs vies d’artiste : guitariste, chanteur, romancier, scénariste et toujours avec la même appétence, le même humour et la même envie de partager.

Éric était un indigné de nature. Il ne supportait pas le mensonge, petit ou grand, l’usurpation, l’injustice, le bidonnage. Ça le mettait littéralement hors de lui et tous ses amis des réseaux sociaux se souviendront longtemps de ses légendaires coups de gueule (toujours impeccablement orthographiés !), de ses piques ironiques, de ses déboulonnages si fins et si cruels. Mais sans aucune méchanceté. Éric, c’était l’art d’être féroce sans être méchant en somme… La lucidité, peut-être ?

Éric s’intéressait à tout. À la politique, aux copains, aux animaux de compagnie des copains, aux appareils photo des copains, aux copains des copains… Il gardait un œil vigilant sur la télévision. Il s’agaçait en visionnant des séries qu’il jugeait dépassées, mais les regardait quand même, au cas où. Il était capable de s’enthousiasmer comme un gamin devant « P’tit Quinquin » dont il louait sur tous les toits la liberté de ton.

On se connaissait depuis longtemps, mais la vie nous avait rapprochés ces dernières années. Avec son grand ami Didier Cohen, scénariste comme lui et Christian Rauth, auteur et comédien renommé, nous avions fini par former un petit groupe de potes. On se parlait souvent, on se voyait chez les uns ou les autres. Un peu comme dans un film de Claude Sautet remis au goût du jour. Ou comme dans une chanson de Brassens, dont Éric avait récemment écrit le biopic. Vous devinez quelle chanson…

Éric Kristy était un mec bien, avec des opinions tranchées, des goûts et des dégoûts, un sens de l’humour aiguisé et un gros appétit de vivre et de déconner.
Sa disparition est trop proche aujourd’hui pour épiloguer davantage et appréhender le trou béant que va laisser son absence, alors je préfère laisser la parole à Brassens :

« Au rendez-vous des bons copains,
Y’avait pas souvent de lapins,
Quand l’un d’entre eux manquait a bord,
C’est qu’il était mort.
Oui, mais jamais, au grand jamais,
Son trou dans l’eau n’se refermait,
Cent ans après, coquin de sort !
Il manquait encor. »

Philippe Setbon

 

RIRI3Robin Barataud incarne l’évolution de la fiction française. Il nous raconte comment il a fini par rencontrer Éric Kristy…

J’ai connu Éric en 1999 ou 2000, dans ces eaux-là. Il cherchait des sujets pour Une femme d’honneur, avec mon camarade Jean, on lui en a proposé un qu’il a accepté. Sauf qu’on avait à peine signé notre contrat qu’il quittait la série ! Du coup, on a écrit l’épisode sans lui. Rencontre avortée.

On s’est revu quelques temps après pour un projet de série qui, lui, a été stoppé avant même que d’exister. Encore raté.

Troisième tentative : on se retrouve pour un épisode de Le Proc qu’il a créé sur TF1. On écrit sous sa direction et… la chaîne arrête la série après la diffusion de l’épisode précédant le nôtre ! Du coup, je crois bien que notre épisode commun n’a jamais été diffusé en France (juste en Suisse).

L’aventure du Proc avait au moins permis de se côtoyer plus longtemps que les deux premières fois. De cette époque, on est resté en contact et avec l’arrivée des réseaux sociaux, on arrivait à se parler quasiment tous les jours, avantage d’être toute la journée devant l’ordinateur.

On n’a jamais abdiqué l’espoir de faire un épisode entier, diffusé et tout et tout. La quatrième tentative a eu lieu au printemps dernier : nommé directeur de collection d’une série de France 3, il m’a demandé si je voulais écrire un épisode. J’ai foncé, proposé un sujet, accepté par Éric, la prod et la chaîne et… Éric est parti ! Véridique, 15 ans après notre première tentative, il a quitté la série à peine avais-je commencé à écrire. Je suis allé au bout, sans lui. Il ne sera pas là lorsque l’épisode sera diffusé…

Au final, peu importe qu’on ait jamais réellement réussi à aller au bout d’un épisode. Parce que ces tentatives ont créé un lien, qu’on se parlait pendant des heures et qu’au final, ces souvenirs resteront quand les épisodes auront quitté ma mémoire.

On parlait de télé, évidemment, Éric pouvait être très dur (ceux qui le suivaient sur Facebook peuvent en témoigner), mais il savait aussi être enthousiaste. Ainsi, il adorait Candice Renoir, que j’ai co-créé – même si je pense que son enthousiasme était plus lié à la présence de Cécile Bois qu’à la qualité du concept.

Il parlait aussi de musique, son autre passion et le tout jeune grand-père qu’il était évoquait fréquemment et fièrement sa petite-fille. Il parlait également de ses amis, Didier (Cohen, NdlR), Philippe (Setbon, NdlR), Christian (Rauth, NdlR) que je connais maintenant grâce à lui.

Ces derniers mois, il était fatigué par le milieu de la télé, tiraillé entre le plaisir intact d’écrire et la difficulté de le faire pour les gens en place. Il parlait de plus en plus de retraite, ce qui était assez étonnant chez lui, mais la lassitude du métier le poussait vers ça.

Il est mort beaucoup trop jeune mais il est mort entouré d’une famille qu’il aimait plus que tout et d’amis fidèles qu’il chérissait.

Robin Barataud

Photo ©Philippe Setbon

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