Hommage à Ray Harryhausen : Jason et les Argonautes

Hommage à Ray Harryhausen : Jason et les Argonautes

De tous les films auxquels participa Ray Harryhausen, Jason et les Argonautes (Jason and the Argonauts, 1963) était son préféré car le plus complet selon lui. Certainement un de ses films les plus impressionnants et les plus consistants d’un point de vue narratif, il s’inspire très librement de la mythologie grecque et exploite remarquablement son imagerie dans un déluge visuel toujours aussi impressionnant de nos jours. Mis en scène par Don Chaffey, plus connu pour avoir réalisé trois ans plus tard en 1966 Un million d’années avant J.C. (One Million Years B.C.) avec Raquel Welch ou Peter et Elliott le dragon (Pete’s Dragon) en 1977 pour Disney, Jason et les Argonautes ne rencontra pas le succès escompté lors de sa sortie en salles mais devint un classique imparable du film d’aventure fantastique, vénéré par les amateurs de mondes imaginaires générations après générations.

Afin de reprendre possession du trône de son défunt père, Jason (Todd Armstrong) tente d’accomplir un exploit pour gagner la confiance de son peuple. Il décide donc de se rendre au bout du monde afin d’en rapporter la légendaire Toison d’or, artefact sacré censé procurer paix et prospérité. Embarquant sur l’Argos en compagnie d’un équipage sélectionné par ses soins, il fera face à de nombreux périls sous le regard amusé des dieux considérant cette aventure comme un symbole cristallisant une lutte de pouvoir au sein de l’Olympe.

Beverley Cross et Jane Reed écrivent le scénario de Jason et les Argonautes en s’inspirant des dessins préparatoires de Ray Harryhausen. Les dieux de l’Olympe observant les mortels dans l’eau d’un bassin, le géant de métal Talos basé sur le concept du colosse de Rhodes, les harpies, l’hydre à sept têtes, les guerriers squelettes. Ces images épiques et iconiques, contributions essentielles au scénario, viennent toutes des “Concept arts” du maître et n’ont malheureusement jamais été créditées. Ce film découle pourtant d’un projet en rapport avec la mythologie grecque datant du début des années 50 qu’Harryhausen développe activement avec le producteur Charles H Schneer lorsqu’ils commencent à travailler sur L’île mystérieuse (Mysterious Island) en 1961.

Tout d’abord connu comme Sinbad in the Age of Muses au sein de la Columbia, afin de profiter de la popularité du Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad), l’histoire devait alors conter les exploits de Sinbad aidant Jason dans sa recherche de la toison d’Or. L’Argonautica d’Apollonios Rhodios restera bien l’inspiration de base du métrage, même si bon nombre d’adaptations furent apportées à la légende afin de faire plier l’histoire à l’imagination foisonnante d’Harryhausen, maître d’œuvre sur cette production.

Dans le mythe original de Jason et la toison d’or, Talos ne mesure que 3 mètres. Harryhausen choisit de lui donner des proportions titanesques afin de le rendre plus menaçant et ainsi amplifier l’impact de la scène. Il adapte également son animation de manière à retranscrire parfaitement le poids, la taille du colosse et la raideur des mouvements du géant de métal. Des effets sonores de grincements métalliques viendront compléter l’illusion et imposer la présence physique de ce gardien dérangé dans son sommeil. L’expressivité de Talos et son imposante présence sont d’autant plus ahurissantes qu’il ne possède pas d’expressions faciales. Seul son langage corporel impose sa personnalité, comme durant sa sublime mise à mort, ou ses mouvements traduisent parfaitement la surprise et le désespoir de la créature.

Ainsi, Harryhausen parvient à hisser ses créations au niveau de véritables acteurs de chair et d’os en les dotant d’une âme véritable et d’un jeu crédible les portant bien au-delà de simples monstres sans relief censés représenter une menace. Mais Harryhausen est aussi un remarquable directeur d’acteur sur le plateau, capable de faire ressentir aux comédiens une menace alors invisible en restituant parfaitement le contexte de la scène et les actions des monstres qui occuperont l’écran après la post-production. Loin d’être cantonné à un rôle technique, il est avant tout un conteur à l’imagination débordante. Soucieux de communiquer ses visions et imposer des intentions de jeu afin de modeler ses scènes dans les moindres détails à différentes étapes de la production, il assure ainsi la cohérence globale de l’ensemble.

Mais il est aussi un immense artiste doublé d’un inventeur visionnaire. Parfaitement intégré aux images tournées en studio grâce au procédé Dynamation (en simplifiant à l’extrême : une technique combinant des prises de vue réelles et des miniatures animées), Talos est remarquablement éclairé malgré sa texture multicolore compliquant la continuité visuelle entre les plans. Harryhausen se permet même d’orchestrer une interaction extrêmement élaborée entre la créature et le bateau des argonautes dans une succession de plans mélangeant projections en studio dans un décor à taille réelle et utilisation de maquettes afin de montrer le géant se saisissant du navire. L‘harmonie visuelle de l’ensemble et la virtuosité du montage s’allient alors afin de rendre crédible cette vision épique, tour de force audacieux démontrant tout le savoir-faire d’un artiste ne reculant devant aucun défi.

Pour la séquence dantesque du combat à l’épée de Jason contre les sept squelettes invoqués par Aétès (des cadavres en décomposition dans la légende originale), Harryhausen organise des répétitions de la chorégraphie en employant sept cascadeurs portant des numéros sur leurs vêtements. Chacun d’entre eux interprète le rôle d’un squelette et répète très précisément les mouvements prévus une dizaine de fois avec les acteurs. Une fois les mouvements et le timing de la séquence parfaitement mémorisés, les acteurs sont filmés seuls, mimant le combat au centimètre prés. Afin d’assurer la rigueur et la continuité d’une prise à l’autre, le maître d’escrime Fernando Poggi incarne un des Argonautes (Castor) dans cette scène et veille à la cohérence de l’ensemble. Plus tard, la scène filmée avec les cascadeurs servira de référence pendant l’animation des squelettes, afin que leurs actions s’intègrent parfaitement dans les images « live » filmées en amont. Cette référence visuelle est indispensable pour Harryhausen afin d’orchestrer cet affrontement élaboré avec précision.

Chaque marionnette dispose de cinq articulations, soit trente-cinq pour l’ensemble et leur synchronisation avec les mouvements des acteurs réels est parfaite. L’animateur ne tourne pas plus de treize images de cette séquence par jour, à raison de trente-cinq mouvements par image si les sept squelettes sont à l’écran, soit un peu plus d’une demi-seconde de film. Une véritable prouesse d’animation en stop-motion (184800 mouvements de marionnettes au total) restant aujourd’hui encore inégalée pour une séquence sur laquelle le maître travailla d’arrache-pied durant plus de quatre mois, contre seulement deux semaines pour les prises de vue réelles.

Les scènes mettant en scène des créatures volantes, les harpies, représentent elles aussi un incroyable défi technique. Les marionnettes sont suspendues par des fils quasiment invisibles devant un écran de rétro-projection mais ces fils doivent tout de même être peints image par image afin de s’intégrer parfaitement aux fonds projetés. Fixés à une croix en bois reliée à une bobine mobile servant à les déplacer afin de simuler leur vol, les harpies sont dotées de trois points de fixation de manière à éviter tout effet de balancier lors de l’animation.

Ray Harryhausen explique que la personnalité et le langage corporel de ces créatures émergent pendant l’animation. Une pose en entraîne une autre et la gestuelle de ces démons ailés se dessine peu à peu, dictée par leur physionomie, leurs intentions dans le contexte de la scène et avant tout par le sens de l’observation de l’animateur. Lors de séquences complexes comme celles-ci, il mime les mouvements des créatures un chronomètre à la main pour en évaluer la durée. Un procédé servant à quantifier et ressentir les mouvements afin de les rendre plus crédibles et incarnés à l’écran.

Mais la créature la plus exigeante à animer pour Ray Harryhausen reste assurément l’hydre inspirée de la légende herculéenne. Lui qui s’est toujours fixé comme règle d’or de ne jamais dessiner un concept qu’il ne pourrait pas animer se retrouve là devant un casse-tête de sa propre conception. Dotée de sept têtes indépendantes en mouvement constant, l’Hydre est un monstre incroyable imposant sa puissance et sa grâce à l’écran, mais lui donner vie s’avère être un calvaire pour Harryhausen qui en vient vite à regretter de l’avoir intégré dans le métrage. La créature présente en effet de multiples défis en matière d’animation stop-motion.

Elle demande une concentration totale, l’animateur devant mémoriser la position et le “jeu” de chaque tête sans perdre le fil une seule seconde, sous peine de devoir recommencer un cycle de mouvements entier. Comme dans toutes ses créations, la “performance” d’Harryhausen est perceptible à travers l’hydre. Loin d’être un simple monstre, ses mouvements et ses réactions sont crédibles, cohérentes. C’est certainement l’une des grandes forces du maître : comprendre une créature et la percevoir comme un personnage plus qu’une simple menace. Il est un acteur par procuration et apporte un supplément d’âme à chacune de ses créations, transformant ces marionnettes inanimées en êtres pensant.

Jason et les Argonautes nécessita deux ans de productions et un budget imposant (pour l’époque) de 3 millions de dollars. Tout d’abord envisagé sous l’appellation Jason et la toison d’or, le film fut renommé quand la Columbia s’aperçut qu’une production italienne réalisé par Ricardo Freda portait le même titre. Ironie du sort, ce Jason et la toison d’or transalpin fut lui-même retitré Le géant de Thessalie (I giganti della Tessaglia – Gli argonauti) lors de sa sortie en salle en 1960. Le film de Don Chaffey reçut généralement de bonnes critiques à sa sortie, même si certaines parutions s’étonnèrent que Ray Harryhausen ait pu réinterpréter la mythologie grecque en y intégrant par exemple “un king kong métallique à vapeur équipé d’un bouchon de vidange au talon”. Malheureusement, le grand public américain, déjà lassé par les innombrables productions italiennes exploitant la mythologie gréco-romaine au cinéma, réserva un accueil frileux au métrage.

La Columbia essaya tout de même de soumettre le film à l’American Academy of Motion Picture Arts and Sciences afin d’obtenir une nomination aux Oscars pour les meilleurs effets spéciaux, mais cette demande reçut une réponse négative. Cléopâtre (Cleopatra) de Joseph L. Mankiewicz remporta finalement l’oscar des meilleurs effets spéciaux cette année-là et certains membres de l’académie avouèrent même à Harryhausen qu’ils ne voyaient rien d’extraordinaire dans son travail sur Jason et les Argonautes. Pas si étonnant quand on sait qu’absolument rien de comparable n’avait été tenté sur un grand écran auparavant. En repoussant ses propres limites techniques et artistiques, en apportant à ses créatures un supplément d’âme, Harryhausen parvient au final à rendre des visions fantastiques plausibles et rend crédible l’extraordinaire. Cette incompréhension de l’industrie traduit certainement une certaine perplexité du métier devant l’avant-gardisme d’un pionnier dont la rigueur, le talent et les méthodes de travail influenceront techniciens et cinéastes jusqu’à nos jours. La marque d’un grand homme dont l’ombre planera à jamais sur ces mondes numériques fantastiques que nous explorons aujourd’hui dans les salles et qui lui doivent tant.

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