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Hugh Hudson : « Je n’aurais peut-être jamais dû faire Révolution… »

Hugh Hudson : « Je n’aurais peut-être jamais dû faire Révolution… »

Capture d’écran 2015-06-02 à 17.02.14Au coeur d’un des dix documentaires diffusés au fil du printemps sur OCS Géants dans le cadre de la série Cinéastes des années 80, le britannique Hugh Hudson était passé à Paris en février dernier pour quelques interviews , en compagnie d’Alan Parker. Produits et co-réalisés par Jean-Pierre Lavoignat et Christophe d’Yvoire, les 10 volets de Cinéastes des années 80 se limitent à la sphère hollywoodienne et décryptent l’univers de 10 réalisateurs-clé de cette décennie à la fois culte et mal-aimée. Dix metteurs en scène anglo-saxons, spécialement interviewés pour la cause et dont la patte, le style et les obsessions ont à la fois défini les eighties au cinéma, tout en reflétant leurs codes. Des 10 artistes cuisinés par Lavoignat et d’Yvoire, Hudson est assurément l’un des plus meurtris par un très lourd échec personnel  : Révolution (1985), fresque historique sur la guerre d’indépendance américaine et catastrophe commerciale astronomique à sa sortie. Une blessure toujours à vif pour Hugh Hudson, âgé aujourd’hui de 79 ans et dont la carrière ne s’est jamais vraiment remise de cet accident industriel.

Hugh Hudson avec Al Pacino sur le tournage de Révolution.

Hugh Hudson avec Al Pacino sur le tournage de Révolution.

Comme il le dit lui même dans Hugh Hudson, l’insoumis, premier des dix documentaires de la série Cinéastes des années 80 diffusée depuis le 18 avril sur OCS Géants, Hugh Hudson a connu dans son parcours deux triomphes historiques (Les Chariots de feu et Greystoke), suivis d’un bide tout aussi monumental : Révolution. Assis sur un sofa dans le hall d’accueil d’un élégant hotel du quartier latin, Hudson fait preuve d’une malice ironique teintée d’une pointe de mélancolie tenace. L’homme s’en est pris plein la gueule voici trente ans et l’ex-poids lourd, toujours debout, n’en reste pas moins toujours imperceptiblement sonné. Tout en dégustant son café/croissant du matin, il me répond dans un mélange d’anglais et de traces de français héritées de ses années parisiennes, dans les sixties, où il fréquentait certains membres éminents de la Nouvelle Vague comme monteur de documentaires.

Après les 4 oscars remportés par Les Chariots de Feu et le succès critique et commercial de Greystoke, Hudson a vécu sa « Porte du Paradis » avec Revolution : produite pour prés de 30 millions de dollars, cette saga sur la Révolution américaine fut l’un des échecs les plus spectaculaires des années 80 avec à peine 350 000 dollars de recettes au box-office US ! Même si la filmographie d’Hudson compte trois autres longs métrages réalisés depuis ce foudroyant revers (Le Carrefour des innocents, My life so far et Je rêvais de l’Afrique), la trajectoire du cinéastes s’est indubitablement brisée avec Révolution. Dans Hugh Hudson: l’insoumis (diffusé le 18 avril dernier sur OCS Géants, voyez-le, débrouillez-vous !) comme dans l’interview qu’il nous a accordée, le réalisateur maudit évoque cette terrible épreuve dont il garde encore les traces, tout en plaçant de nouveaux espoirs sur un prochain film : Altamira, avec Antonio Banderas et Rupert Everett, qui n’a pas encore de distributeur français à notre connaissance.

Capture d’écran 2015-06-02 à 17.09.18DAILY MARS : Quentin Tarantino déteste les années 80 : elles représentent pour lui la pire décennie pour le cinéma. Qu’en pensez vous ?

HUGH HUDSON : Il dit parfois des conneries, Tarantino ! Certains le considèrent comme un Dieu. Il n’est pas un Dieu, il est juste un réalisateur et il n’a pas fait que des bons films. Moi je l’aime cette décennie, forcément : c’est celle où je me suis fait un nom, sur le tard d’ailleurs puisque j’avais plus de 40 ans lorsque j’ai fait mon premier film. J’ai fait quatre films pendant ces dix années, qui ont été à la fois d’énormes succès et d’énormes échecs. De tous, c’est de Révolution dont je reste le plus fier, qui fut hélas tronqué par le studio, qui a insisté pour le sortir avant le calendrier prévu alors que nous ne l’avions même pas fini. Ils voulaient aussi un happy end ridicule, mais j’ai dû accepter de tourner cette scène pour obtenir la rallonge dont j’avais besoin pour finir le film.

Regrettez vous aujourd’hui d’avoir tourné ce happy end initial ?
H.H : Oui je n’aurais jamais dû le faire. Je n’aurais peut-être même jamais dû accepter de faire Révolution, ça m’aurait évité l’échec de ma carrière. Et en même temps, Révolution est mon film préféré, mon plus atypique, dangereux, aventureux… Ca m’a pris beaucoup de temps pour trouver le ton juste, la narration. Et soudainement, tout a été gâché parce que le studio a exigé qu’on accélère le montage pour sortir le film plus vite, parce qu’ils avaient besoin de faire rentrer l’argent dans les caisses. Le bide fut total.

Capture d’écran 2015-06-02 à 17.14.56Tout comme dans le documentaire qui vous est consacré sur OCS, on sent bien que trente ans après, la plaie reste à vif…
H.H : Oui, c’est une blessure ouverte. Al Pacino est quand même devenu un bon ami, et le film a fini par ressortir en DVD dans le montage que je désirais. Mais oui, la blessure est toujours là. Si le planning de sortie du film avait été différent tout aurait peut être changé. On aurait pu le sortir d’abord en France et, pourquoi pas, passer au préalable par le festival de Cannes et ça aurait bouleversé le destin du film. Révolution était aussi en avance sur son temps dans la forme, trop peut-être : aujourd’hui, presque tout est filmé caméra à l’épaule depuis les films de Paul Greengrass mais Révolution faisait déjà ça à l’époque. Bernard Lutic, le chef opérateur de tous mes films depuis Les Chariots de feu, a capturé l’énergie visuelle que je voulais pour les batailles, c’était exactement le style qui convenait mais à l’époque, tout le monde m’a attaqué pour ça. Et tout le monde applaudit Paul Greengrass maintenant ! Mais je pense surtout vraiment que si Révolution était d’abord sorti en France et dans son montage d’origine, il aurait reçu de très bonnes critiques et il ne se serait pas fait descendre aussi violemment aux Etats-Unis. Mauvais timing…

 

« Même David Lean a refusé de voir Révolution »

 

Révolution n’était peut-être pas non plus un film à faire en plein milieu des années 80 aux Etats-Unis…
H.H : Exactement, en plein pendant les années Reagan. Révolution parle de l’échec d’une grande puissance comme l’Empire britannique à mater la rébellion d’un peuple – les Américains. Exactement comme les Américains se sont plantés au Vietnam, le parallèle était volontaire – les critiques l’ont bien vu et ils n’avaient pas la tête à ça à l’époque. On était en plein dans les années Rambo 2/Rocky 4. Meme si Révolution est davantage le récit d’une famille plutot qu’un film politique, un film sur un homme et son fils, c’est devenu un film politique. David Lean aimait beaucoup Greystoke mais il a refusé de voir Révolution, je ne saurai jamais pourquoi. Je ne suis pas amer, mais toujours en colère contre la presse de l’époque.

Dans le documentaire de Jean-Pierre Lavoignat et Christophe d’Yvoire, vos mots sont très forts contre le producteur Irwin Winkler, que vous traitez de “lâche”.
H.H : Oui un lâche, mais comme beaucoup de producteurs hein. Quand un film est un succès, ils sont les premiers à s’en attribuer le crédit et quand il se plante, ils disparaissent. Winkler, lui, il a disparu du jour au lendemain dés que Révolution s’est planté aux Etats-Unis. C’était pourtant son idée, il est venu me voir avec ce script…

Capture d’écran 2015-06-02 à 17.19.29H.H : Qu’est ce qui avait à l’époque motivé votre choix d’Al Pacino dans le rôle de Tom Dobb ?
Il était tout simplement la star numéro 1 à Hollywood quand je lui ai parlé du film pour la première fois ! Depuis Le Parrain 2, il était un colosse ! Révolution était un gros risque pour lui mais, juste avant, il avait montré qu’il savait en prendre avec Cruising et Scarface. Je lui ai proposé Révolution parce que je trouvais qu’il était totalement le personnage de Tom Dobb : un homme de la rue, originaire du Bronx… On est devenu amis et on se parle toujours dés que possible. Je serais ravi de retravailler avec lui. On l’a souvent évoqué mais il faut trouver le bon projet et le bon rôle pour lui.

Révolution n’est-il pas un peu réhabilité depuis sa ressortie en DVD/Blu-ray ?
H.H : En Angleterre, il est toujours ignoré. Mais bon, c’est le prix à payer de la vie d’artiste. Il faut accepter l’échec, on en apprend l’humilité et l’urgence de se ré-examiner, savoir ce qu’on veut faire.

Entre autres “scoops”, vous révélez aussi dans le docu que George Lucas vous avait proposé de réaliser L’Empire contre attaque ?
H.H : Oui, juste après Les Chariots de feu. Je l’ai rencontré à Londres alors qu’ils étaient en phase de pré-production. J’avais aimé Star Wars, mais accepter de faire L’Empire contre attaque c’était se plier à 100% à la vision de Lucas et je ne voulais pas la suivre.

Y a-t-il des cinéastes actuels que vous suivez particulièrement ?
H.H : Jonathan Glazer, dont j’ai adoré Under the skin et Sexy Beast. J’aime beaucoup aussi David Fincher. The Social network méritait bien plus d’avoir un Oscar que le Discours d’un roi.

 

« Je me suis senti inutile et désespéré »

 

Vous dites dans le documentaire que chacun de vos films est aussi un moyen pour vous de régler des comptes avec votre propre background familial. Vous êtes toujours gêné par vos origines bourgeoises ?
H.H : Plus maintenant, et puis je ne pourrai jamais les changer donc à quoi bon s’en faire ? Mon prochain film, Altamira, touche à un sujet très personnel, mais caché. C’est un film sur la découverte du tout premier peintre du monde…Hey, Maryam ! (Il s’interrompt pour embrasser son épouse, Maryam d’Abo, ex-James Bond Girl dans Tuer n’est pas jouer, qui s’assoit à coté de nous quelques minutes pour avaler un café – ndlr). Le film repose sur la découverte des plus vieilles peintures au monde en 1870, en Espagne, par un scientifique dans une grotte située sous des terrains dont il était propriétaire. Une découverte qui va lui attirer beaucoup d’ennuis : il fut rejeté par les archéologues de l’époque qui l’accusèrent d’escroquerie, d’avoir lui-même contrefait les peintures, jusqu’à ce que 20 ans plus tard, son nom soit enfin réhabilité. Altamira montre comment lui et sa famille, sa femme, ses filles, vont devoir gérer la perte de sa dignité, comment son nom a été sali. C’est ma connexion personnelle au sujet : j’ai été mis au ban à cause de Révolution et je suis devenu un réalisateur inutile.

Inutile, c’est carrément ce que vous avez ressenti ?
H.H : Oui ! Dans les mois qui ont suivi, je lisais partout que le film n’avait aucune valeur. On me surnommait Hugh « Revolution » Hudson pour se moquer, j’étais constamment attaqué et désespéré. J’ai utilisé ces émotion pour faire Altamira, qui est un film sur l’art et aussi une histoire familiale sur la destruction de cet homme.

C’est votre premier film depuis plus de dix ans. Que ressentez-vous : de l’excitation ? De la peur ?
H.H : Non, je sais comment faire des films, j’ai toujours confiance dans ma capacité à raconter une histoire. J’ai fait des documentaires entre temps. Antonio Banderas joue le role principal et j’ai hâte de montrer Altamira, il est tourné et sortira cet automne, c’est une production espagnole à 100%. S’il marche, je suis totalement prêt à remonter sur le ring et en faire d’autres. Mais sans doute pas pour un grand studio américain.

Propos recueillis à Paris, le 13 février 2015. Remerciements : Isabelle di Costanzo et Jean-Pierre Lavoignat.

 

REVOLUTION : LE FILM MAUDIT DES ANNEES 80

Produit par la société Goldcrest et distribué par Warner, Révolution suit le parcours d’un trappeur new yorkais, Tom Dobb (Al Pacino) mêlé contre son gré avec son fils au tumulte de la guerre d’indépendance des colonies américaines contre l’empire britannique. Au fil des événements malgré ses réticences initiales, Dobb finira par prendre fait et cause pour les sécessionnistes. Révolution est sorti aux Etats-Unis le 25 décembre 1985 et en France le 12 février 1986. Nanti d’un budget de blockbuster pour l’époque (28 millions de dollars) et d’une distribution de luxe (Pacino, Donald Sutherland, Nastassja Kinski…), il a souffert d’un premier montage tronqué dû une date de sortie en salles précipitée. Massacré par la critique, ignoré par le public, il faillit bien torpiller la carrière d’Al Pacino, qui ne tourna plus rien les quatre années qui suivirent (jusqu’au polar Sea of Love en 1989). Quant à Hugh Hudson, il ne se remis jamais vraiment de cette humiliation publique. Le cinéaste peut aujourd’hui se consoler en partie : en 2009, Révolution est ressorti au Royaume-Uni et aux Etats-Unis en DVD dans un « Director’s cut »  (Revolution Revisited) conforme à la vision de son auteur. Une édition complétée en 2012 par un blu-ray proposé par le British Film Institute . Archétype du film maudit, Révolution est aujourd’hui considéré par les historiens comme l’un des films les plus authentiques et crédibles sur son sujet.

 

REVOLUTION, de Hugh Hudson (1985) : BANDE-ANNONCE

 

CINEASTES DES ANNEES 80, de Jean-Pierre Lavoignat, Christophe D’Yvoire et Cyril Bron. Bande-annonce :


Les cinéastes des années 80 – chaque samedi sur… par OCS

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