Assimilation et communautarisme : le débat d’ In The Flesh saison 2

Assimilation et communautarisme : le débat d’ In The Flesh saison 2

In the Flesh de Dominic Mitchell, c’est cette série qui reprend l’idée du zombie mais utilise cet être fantastique pour parler de problèmes de société. Comme l’a analysé Nicolas Robert, la saison 1 était celle du secret. Secret d’avoir un zom… pardon, un survivant du syndrôme de la mort partielle (SSMP), sous son toit, secret entre Rick et Kieren…

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Photo BBC

(Attention, le texte contient des spoilers.)

La saison 1 est avant tout basée sur la famille, qu’il s’agisse de celle de Kieren (Luke Newberry) ou de celle de Rick. La saison 2 élargit le débat à l’ensemble de la population SSMP de Roarton, aux politiques à mettre en oeuvre quand il faut accueillir une population différente, traumatisée et fantasmée.

Les Survivants du Syndrome de Mort Partielle : une communauté
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La tenue orange des SSMP. Photo BBC.

Il n’est pas du tout audacieux de parler d’une communauté formée par des SSMP dans la série In the Flesh. Par essence, et même physiquement, les zombies sont différents des humains. Ils ne mangent pas, sont pâles, ont les yeux blancs ou jaunes… Mais au-delà d’un physique, ils ont aussi une histoire et des souffrances communes. Il doivent vivre avec la mémoire d’actes dont ils ne sont pas responsables, tout en étant obligés de prendre des médicaments pour rester normaux. De plus, un culte, une religion, se met en place au sein des SSMP, ce qui cimente encore plus leur altérité (culte auquel se met à croire même certaines personnes « vivantes »). Les SSMP sont aussi considérés comme « autres » au sein de la société britannique, au point que le gouvernement les oblige à porter des vestes oranges lors de travaux d’intérêts généraux obligatoires, et à réciter un monologue rassurant lors de leur rencontre avec des « vivants ».

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Gary et la peur des SSMP. Photo BBC.

La deuxième saison prolonge de façon assez logique les pistes de réflexions lancées dans le dernier épisode de la saison 1. On se souvient, Amy la zombie (Emily Bevan) est jetée à terre par Gary et obligée de se maquiller « comme une humaine », alors même qu’elle est chez elle. Elle part alors chercher une protection et un réconfort dans une communauté de SSMP hors de Roarton. Et elle revient dans la saison 2, accompagnée de Simon (Emmet J. Scanlan), un des douzes disciples du prophète Non-Mort, gourou d’un nouveau culte, défendre un mode de vie plus « libre ». À partir de ce moment, deux postures sont présentées au cours de la série. La voie du communautarisme. Ou la voie de l’assimilation.

Kieren et l’assimilation
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Amy, Kieren et Simon. Photo BBC.

Kieren, au début de la série, est l’exemple-même du « parfait » zombie, conformément aux attentes de la société dans laquelle il vit . Il obéit à sa famille, aux ordres. Quand il lui faut travailler pour, officiellement, rembourser la société des dégâts commis lorsqu’il était « enragé », Kieren le fait  presque sans râler et porte la veste siglée « SSMP ». Lors de la visite sans maquillage d’Amy et Simon dans le pub où il travaille, il leur reprochera le fait qu’ils sortent au « naturel » et leur remise en cause du Statu Quo qui existait entre les deux saisons. Au début de la saison, Kieren croit avoir atteint une sorte de paix, une vie qui n’est pas idéale, mais qui lui permet d’être avec sa famille et de trouver sa place :  la preuve, la patronne du Pub veut même lui donner plus de responsabilités.

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Steve Walker. Photo BBC.

Pourtant, le malaise s’installe rapidement, dans les relations qu’entretiennent humains et SSMP et dans le quotidien de Kieren. Au-delà d’une volonté de « passer pour humain », Kieren a aussi honte de ce qu’il est. Tous les matins, Kieren se maquille. Il cache son statut de victime et de malade, de SSMP, sous une tonne de maquillage, et il le cache surtout à lui-même, occultant de façon volontaire le miroir tout les matins. Il n’observe jamais son visage tant qu’il n’a pas l’air humain. Kieren cache aussi à son père les actes qu’il a commis lorsqu’il était enragé, il lui ment clairement, avec la bénédiction de sa soeur, Jemima (Harriet Cains). Il est honteux d’être un « survivant », honteux d’avoir tué, honteux d’être encore là. Il ne passe jamais de temps avec les autres victimes du syndrome de mort partielle et est le seul à ressentir fortement, plus encore que les humains, le décès de Ken, tué dans un attentat de l’Armée de Libération des Non-Morts dans le premier épisode. Il a intégré et incorporé au plus profond de lui les préjugés et les stéréotypes liés à sa situation de non-mort. Pour lutter contre ces stéréotypes, il se coupe des SSMP et de ce qu’il est.

Kieren souhaite devenir « comme les autres ». Être humain, alors que ça lui est impossible.

Simon, Amy et le communautarisme
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Le culte du Prophète Non-Mort : dans l’attente d’une seconde vague. Photo BBC.

Au début de la saison 2, Amy revient à Roarton, accompagnée de Simon. Ils reviennent avec une mission secrète, mais aussi la volonté de s’émanciper des diktats de la société des « vivants », des humains. Ils refusent de se maquiller, vivent ensemble dans une maison. Simon porte non-seulement le message religieux du prophète non-mort mais aussi et avant tout un message de fierté. Il veut abolir la honte, arrêter que les SSMP se sentent coupables de ce qu’ils ont fait avant, quand ils n’y pouvaient rien. Simon transmet un message positif tout en instillant la méfiance contre l’ordre établi et les « vivants ».

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Simon, l’amour ou la foi. Photo BBC.

Certains zombies vivent ensemble dans des communautés religieuses, d’autres font partis de mouvements extrémistes… Simon, lui-même, a trouvé refuge dans une de ces communautés après voir été rejeté par son père. La communauté est alors l’endroit où être protégé des autres, mais aussi celui où on se coupe volontairement du reste de la société. Ainsi, le médicament permettant de rester conscient, la Neurotriptyline est produite artisanalement dans certaines de ces communautés, ce qui leur permet d’éviter de passer par les circuits de distributions des « vivants ». Simon et Amy organisent même des soirées et cultivent ainsi un « entre-soi », un entre-SSMP, par le biais de la fête. Ils vont dans un lieu interdit, séparés du reste de la ville par des barbelés, dans une vieille grange abandonnée, pour enfin être eux-même, libres. Ils se nourrissent ensemble de cervelle de mouton, partageant la même nourriture et vivant une expérience hallucinée. Une soirée où seuls les SSMP sont invités. Les « jeunes » zombies, encore collégiens, sont aussi influencés par les modes de consommation de leurs ainés et intrigués par le Blue Oblivion, voulant tester cette drogue pour faire « comme les grands ». Une blague d’adolescents qui aura des répercussions bien plus graves que prévues dans un contexte de crise.

Pourtant, Simon acceptera de se maquiller par amour pour Kieren, lorsqu’il acceptera de rencontrer la famille de ce dernier. Il le fait avec beaucoup de réticences et semble être très mal à l’aise de se « cacher ». Au contraire, Amy sortira avec Philip (Stephen Thompson) sans jamais avoir à cacher qui elle est, et avec l’approbation de la mère de ce dernier.

La solution proposée par Dominic Mitchell
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Amy et Philip. Photo BBC.

Au fur et à mesure des six épisodes de la saison 2, les partisans de chaque camp se radicalisent. L’assimilation ne devient bientôt plus qu’un vain mot pour cacher une politique de la ségrégation menée par le parti Victus. Pourtant, Dominic Mitchell montre qu’une autre voie est possible, même dans une série aussi sombre humainement que l’est In the Flesh.

La solution est montrée par petites touches dès la saison 1, par le biais de la mère de Philippe, Shirley (Sandra Huggett). Infirmière, si elle aide dans la première saison la famille de Kieren a donner les soins nécessaires à ce dernier, elle devient apôtre de la tolérance dans la saison 2, accueillant Amy par un sourire et faisant « comme si » tout était normal. De plus, si le tableau sociétal peint par la série est sombre, il recèle ses héros cachés. Ainsi le docteur Tom Russo (Paul Warriner) refuse de donner les coordonnées d’Amy Dryer aux agents d’Halperin & Weston venus l’interroger. Alors même qu’Amy refuse de venir lui demander de l’aide quand elle se met à changer, de peur de sa réaction. Ces petites lumières d’humanité et de tolérance mettent d’autant plus en valeur la transformation effectuée par le père de Kieren, Steve (Steve Cooper), au cours de la série.

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Kieren enragé. Photo BBC.

Au début, Steve refuse de voir la vérité en face. Son fils n’a jamais tué, son fils n’est pas comme les autres. Cette tension entre la vérité et le mensonge est à son comble lorsque Kieren invite Simon à manger, alors que sa soeur est venue avec Gary. Simon fait tous les efforts nécessaires pour être accepté, complimente Steve, se comporte « normalement », contrairement à Gary, ivre à table et vulgaire. Pourtant, Steve prendra le parti de ce dernier. Jusqu’au dernier épisode, il se voilera la face, jusqu’à sa discussion avec Shirley qui lui montre que les problèmes qu’il a avec son fils sont les mêmes que ceux que tous les pères ont avec leurs fils. Que Kieren soit un SSMP n’y change rien. Il va alors accepter et défendre Kieren, alors même que ce dernier est sous l’emprise du Blue Oblivion. Kieren est enragé, il n’est pas maquillé, il ne parle plus, il est agressif. Pourtant, son père décide de l’accepter enfin tel qu’il est, même dans le pire état qui soit.

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Jemima, prête à intervenir. Photo BBC.

Dominic Mitchell fait aussi une critique féroce de la religion, responsable dans cette série de tous les replis sur soi face à un danger fantasmé : le deuxième soulèvement. Et cela, qu’il s’agisse de la religion catholique ou celle du Prophète Non-Mort. Rien ne prouve qu’il existera de nouveaux SSMP. Pourtant, tout le monde en a peur et le justifie par des textes ou des paroles sacrées.

À la fin de la série, les partisans des deux cultes, des SSMP et des humains, se retrouvent dans un bar. Malgré leur méfiance, ils  essayent de vivre côte à côte, les SSMP en commandant des bières qu’ils ne boiront pas, les vivants en ne disant rien face à des visages non-maquillés. De son côté, Kieren arrive à prendre sa soeur dans les bras avec son « vrai » visage, et assiste avec Simon à l’enterrement d’Amy sans avoir besoin de se cacher. Kieren retrouve une certaine fierté, une acceptation d’être gay et d’être SSMP, accepté par sa famille sur ces deux tableaux. Il n’a plus besoin de fuir, de partir en France, de chercher un endroit où être le bienvenu. Il n’y a plus besoin de secret.

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« Nous comprenons les Survivants du Syndrome de Mort Partielle » Halperin et Weston. Photo BBC.

In the Flesh est une série très intelligente, qui réussit à poser des questions contemporaines dans une histoire fantastique. L’intégration du SSMP dans la société est l’intégration de n’importe quel autre, n’importe quel étranger, dont le mode de vie diffère du notre. Si le propos est sombre, les personnages finement décrits, les traumatismes crédibles, les peurs réelles, Dominic Mitchell pousse les propos presqu’à l’absurde (la peur du second soulèvement pour justifier de toutes les hypocrisies) pour faire passer un message de tolérance, à l’intention des partisans des deux camps. Espérons que ce message soit entendu par les habitants de Roarton, si retour il y a dans une troisième saison. Mais bizarrement, je ne pense pas que nous en ayions terminé avec le Prophète Non-Mort ou avec le parti Victus.

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