Incantations : le grand œuvre d’Alan Moore

Incantations : le grand œuvre d’Alan Moore

Note de l'auteur

De l’écriture envisagée comme « l’acte magique entre tous ». Lance Parkin explore la vie et l’œuvre d’Alan Moore, génie absolu du scénario de comics et du roman, mage de Northampton et explorateur de l’Espace des idées.

Le livre : Alan Moore ne se limite pas aux scénarios des séminaux Watchmen, V pour Vendetta, From Hell et La Ligue des gentlemen extraordinaires, quatre comics adaptés au cinéma (pour la plus grande peine du mage de Northampton et de ses lecteurs). Ce serait rater toute la dimension humoristique de son travail, ses jeunes années pré-USA, son intérêt pour la psychogéographie et la magie, son amitié avec David J (bassiste de Bauhaus et lui aussi originaire de Northampton), ses disques et ses propres métrages… En plus de 450 pages, cette biographie signée Lance Parkin brosse large, pose beaucoup de questions et apporte pas mal de réponses.

Mon avis : Une bio fournie et argumentée d’Alan Moore ? Quand vous voulez ! Sous sa couverture évoquant l’incontournable Watchmen (et son beau portrait de Moore par Andy Christofi), celle-ci s’en sort plutôt bien. L’auteur souligne d’abord l’ »impressionnante coïncidence chronologique » qui a vu Moore être conçu, autour de février-mars 1953, en même temps que Superduperman, une histoire parodique de Harvey Kurtzman et Wally Wood, parue au sein du magazine Mad. Une approche, des auteurs et un magazine qui auront une influence capitale sur le futur scénariste de BD, et sa technique de réécriture, de revisitation et de revitalisation d’un modèle avec humour : « Les parodies de Harvey Kurtzman étaient hilarantes parce qu’il prenait un super-héros et appliquait une logique réaliste à une situation super-héroïque absurde… Ce qui m’a frappé, c’est que si on tournait la molette dans la direction inverse, en appliquant une logique réaliste à un super-héros, on pouvait faire quelque chose de très drôle, mais on pourrait aussi, avec un petit tour en plus, faire quelque chose de poignant, de dramatique et de très fort. »

Deux revues convaincront Moore de passer de lecteur assidu à scénariste de comics : Arcade: The Comics Revue (1975-76), publié par la jeune scène underground de San Francisco (notamment Art Spiegelman et Bill Griffith), et 2000 AD, hebdomadaire britannique destiné à un public adolescent masculin (de février 1977 à nos jours).

 

V pour Vendetta et l’écriture alchimique

Dans un premier temps, Moore publie (écrit et dessine) des strips réguliers, des séries aussi souvent que possible (ce qui lui garantit des revenus réguliers). Sa première œuvre majeure, V pour Vendetta, fut publiée dans la revue Warrior. Plutôt qu’une œuvre écrite par Moore puis mise en image par quelqu’un d’autre, il s’agit réellement du fruit d’une collaboration avec un dessinateur, en l’occurrence David Lloyd : « Alan et moi tenions un peu de Laurel et Hardy quand nous travaillions là-dessus. Le courant passait parfaitement. »

D’ailleurs, l’idée de dessiner Vendetta comme un « Guy Fawkes ressuscité » vient de Lloyd. « C’était la meilleure idée que j’avais jamais entendue », dira Moore. Durant la préparation de la BD, Lloyd écrit à son scénariste : « On ne devrait pas brûler le type tous les 5 novembre, mais plutôt commémorer sa tentative d’attentat sur le Parlement… Cela nous permettrait d’éveiller les consciences en donnant l’occasion aux conservateurs de nous traiter de subversifs. »

En 1982, Alan Moore découvre avec Warrior (et surtout avec V pour Vendetta), écrit Lance Parkin, « que le comics était un médium alchimique dont le produit fini était plus que la somme de ses composants, et qu’une série régulière pouvait progresser en revêtant de nouvelles couches de sens et de résonance ».

 

From Hell et la cartographie mentale

Alan Moore affine encore sa technique de travail avec From Hell, dessiné par Eddie Campbell. Pour cette série magnifique consacrée à Jack l’Éventreur, il épluche livres et articles pour nourrir ses recherches : « Évidemment, ces fragments ne sont jamais apparus dans From Hell, mais ils m’ont permis de me faire une projection mentale des événements de Whitechapel : une espèce de carte floue et mal définie, comme vue à travers les nuages, à travers lesquels émergeaient néanmoins certains éléments de ce paysage symbolique. Des fleuves de théories, des points culminants de conjectures et une perspective d’associations. Cette cartographie initiale m’a offert une vision d’ensemble de ce territoire dans sa totalité, sinon dans ses détails. (…) Le truc, c’est que si cette première cartographie vue du ciel est assez juste et perspicace, les détails infimes que vous dénicherez lors d’une recherche plus approfondie y trouveront forcément leur place. »

Comme pour V pour Vendetta, Moore cherche donc très tôt dans l’écriture à rassembler des notes qui lui permettent de décrire le contexte dans lequel se déroule son histoire, afin de « conjurer un sens de l’environnement, aussi exhaustivement et discrètement que possible ». Par la suite, il ne multipliera pas les versions et réécritures : « Il faut bien comprendre que tout ce que vous avez pu lire de moi était probablement un premier jet. Je ne réécris pas parce que… bon Dieu, qu’est-ce que c’est chiant ! Ça a déjà été un tel calvaire d’écrire un truc que l’idée même de le réécrire, c’est un cauchemar. » Son premier jet, cependant, est « un premier jet mûrement pesé et réfléchi ».

Ce qui ne l’empêche pas, au contraire, de se montrer terriblement précis et complet dans le scénario envoyé au dessinateur. Cela peut donner deux pages et demie de description pour une seule case, sans dialogue, où l’on voit « simplement »” des gouttes d’eau tomber sur le sol (The Killing Joke, dessiné par Brian Bolland). La longueur de ses scénarios devient d’ailleurs légendaire.

« Alan Moore » devient alors un nom (voire une marque) des plus connus et reconnus. Outre sa productivité (et, bien sûr, la qualité extrême de son travail), le natif de Northampton a eu, souligne Parkin, « la chance d’arriver au moment où les auteurs et les dessinateurs commençaient à être reconnus en leur nom, et dans un marché sur lequel se disputaient trois éditeurs de science-fiction pour lesquels il voulait écrire : Quality (Warrior), IPC (2000 AD et Eagle) et Marvel UK (de nombreux titres dont The Daredevils et The Mighty World of Marvel). L’avantage le plus évident, c’est qu’il y avait de la page à remplir. Mais en travaillant pour trois éditeurs, cela signifiait aussi que sa carrière ne dépendait pas du bon vouloir de l’un ou l’autre ou de la survie d’un magazine ou d’un autre. »

Encore fallait-il se démarquer de la concurrence. Or, Moore, souligne encore Parkin, « arriva avec une idée parfaitement originale et une vision limpide du personnage et avec le premier chapitre de sa première série régulière [Marvelman], il créa un modèle de narration super-héroïque qui s’avéra être la plus importante contribution au genre depuis le premier numéro des Quatre Fantastiques de Lee et Kirby ». À l’inverse, le monde du comics british était un monde assez guindé, où nombre d’idées reçues étaient acceptées même par la nouvelle génération.

 

Swamp Thing  et la route vers les USA

En 1983, c’est la Créature des marais qui ouvre les portes de l’Amérique à Moore. Len Wein, chez DC Comics, demande à Dave Gibbons le numéro de téléphone du scénariste afin de lui confier la relance de ce comics d’horreur. Ainsi que Moore le raconte lui-même : « On me proposait ce titre, Swamp Thing, qui était vraiment au fond du trou. À l’époque, ils étaient à deux doigts de l’annuler. Ils en vendaient 17.000 exemplaires, et en dessous de ça, on n’imprimait pas de comics. » Débute alors une longue et tumultueuse collaboration avec l’éditeur américain.

Ce qui intéresse Wein, c’est la capacité de Moore à repenser un personnage et à lui offrir une nouvelle vie, comme il l’avait fait avec Marvelman et Captain Britain. L’idée était aussi de capitaliser sur la sortie du (calamiteux) film de Wes Craven adapté de la BD. Le succès est au rendez-vous, notamment soutenu par la maîtrise visuelle de Steven Bissette et John Totleben. Mais le meilleur et le pire restent à venir.

 

Watchmen  et l’humour éclipsé par la tragédie

« Pour le meilleur et pour le pire, Watchmen a défini les changements qu’allait connaître le marché du comics dans la deuxième moitié des années 1980 », écrit encore Lance Parkin. « Le titre propulsa Alan Moore au rang de demi-dieu dans le cœur de nombreux fans et attira un nombre sans précédent de lecteurs qui n’avaient jamais ouvert un comics de leur vie. »

Il est pourtant un détail à côté duquel beaucoup de lecteurs passent complètement : l’humour de Moore. « À vrai dire, le travail de Moore est à ce point pris au sérieux que même quand il écrit une histoire qui s’appelle The Killing Joke, qui finit en voyant le Joker – un homme qui se déguise en clown – raconter une blague dans une fête foraine avant de s’effondrer dans une crise de fou-rire… ses fans les plus endurcis et ses critiques les plus avisés n’y voient que tragédie. »

Côté Watchmen, son dessinateur, Dave Gibbons, a lui-même décrit le plan du super-méchant de la série comme étant « une blague, un canular, une plaisanterie mortelle, et c’est exactement ce que représente le badge » du Comédien, le badge jaune arborant un sourire… et une tache de sang.

« En traitant Watchmen comme une œuvre solennelle », ajoute Parkin, « les chercheurs, les futurs imitateurs et l’adaptation cinématographique passent presque tous à côté d’un détail fondamental : Alan Moore plaisantait. » Cela explique aussi les générations de comics plus déprimants et gratuitement violents et nihilistes les uns que les autres, qui se référeront plus ou moins ouvertement à l’œuvre de Moore et Gibbons. Au grand désespoir de ces derniers.

En 2002, Moore déplorait ainsi la manière dont les histoires de super-héros singeaient son approche de Watchmen : « Passez à autre chose. Oubliez Watchmen. Oubliez les années 80. On n’a pas besoin de s’infliger une sinistrose aiguë jusqu’à la fin des temps. Ce n’était qu’un pauvre comics, pas une peine de prison. » Il fait au passage une distinction entre sa version du glauque et du sinistre, et ce qu’on en a fait : « Aujourd’hui, tout ce que je vois, ce sont des justiciers psychotiques qui tuent comme ils respirent ! Vous voyez de quoi je parle ? Et sans l’ironie que j’espérais avoir insufflée à mes personnages. Et ça m’a un peu déprimé de me dire que j’étais involontairement responsable d’avoir plongé les comics dans une nouvelle ère de ténèbres… Aujourd’hui, il y a une forme de nihilisme qui traverse tous les comics. Et ce n’est pas un problème si vous êtes un adulte intelligent et cynique : cette violence vous fera glousser. Mais à 9 ou 10 ans, je me demande quelles valeurs ils transmettent. »

L’humour est pourtant omniprésent dans Watchmen. La BD ne se contente d’ailleurs pas de rire en pointant le ridicule des super-héros, en multipliant les gags visuels provoqués par des détails secondaires, ou les jeux de mots. La série baigne plus largement dans une ironie mordante et un humour très noir. « Je ne crois pas être un de ces clowns qui cultivent une tristesse intérieure, je suis plutôt un tragédien qui rit sous cape », indique Moore. « Mes tragédies préférées sont celles qui vous feraient presque rire. Celles qui sont tellement horribles qu’elles vous l’imposent. »

 

Filles perdues  et les recoins pleins de monstres

Avec Filles perdues (dessiné par Melinda Gebbie), où il réunit une Alice (d’Alice au pays des merveilles) en aristocrate âgée, une Wendy (de Peter Pan) d’âge mûr et une Dorothy (du Magicien d’Oz) en jeune campagnarde, Moore veut donner ses lettres de noblesse à la BD pornographique. Produire une œuvre artistiquement valable, qui porterait un certain degré d’aboutissement technique.

Rien de moins qu’une déclaration politique, en réalité : « Je pense que si on sectionnait ce lien qui rattache l’excitation à la honte, on arriverait à quelque chose de libérateur et de socialement utile. Ce serait bien plus sain pour tout le monde, et on arriverait peut-être à la situation qui existe en Hollande, au Danemark ou en Espagne, où la pornographie s’étale partout – et je parle de pornographie assez hardcore – mais où le taux de criminalité sexuelle est relativement bas. »

Lutter contre cette honte associée au sexe est au cœur de son projet : « Plutôt que de pouvoir entretenir un rapport sain à notre propre imagination sexuelle, on nous fait ressentir une honte et une culpabilité qui nous enferment dans de sombres recoins. Et c’est dans ces recoins que se créent toutes sortes de monstres. » Filles perdues, contre toute attente, sera un succès phénoménal.

 

La solution d’Alan Moore pour “sauver” l’industrie des comics

Glycon

Dans sa passionnante biographie, Lance Parkin évoque également Big Numbers, série qui fera long feu (et qui pourtant faisait preuve d’une ambition encore plus grande) ; le rapport de Moore à la magie (et à sa divinité presque personnelle, Glycon), l’écriture étant envisagée comme « l’acte magique entre tous » ; l’importance de la psychogéographie et du culte intime de Glycon en tant que méthodes pour explorer « l’Espace des idées » ; les fractales et la théorie du chaos, etc.

La magie occupe une place centrale dans la vie de Moore, et ce, depuis de nombreuses années. Loin du folklore ou de l’illusion volontaire, il s’agit, pour lui, d’une façon d’explorer des territoires où la science ne suffit plus : « L’art est un bien meilleur outil et, si on se concentre sur ce concept de conscience, eh bien je ne vois vraiment pas pourquoi un artiste, ou une personne créative, devrait se limiter à la conception somme toute assez stérile et aride de la conscience telle que la science est capable de la formuler. Pour moi, la magie est une autre approche de la conscience. »

Sans oublier le rapport conflictuel de Moore à l’adaptation de ses œuvres au cinéma : « Est-ce qu’on a vraiment besoin de plus de films de merde en ce monde ? Il y en a déjà bien assez. Ces 100 millions de dollars pourraient servir à aider Haïti. Et de toute manière, les bouquins sont toujours mieux. » Avec, cependant, ce petit bonheur des options acquises sur ses œuvres, options qui tombent et sont ensuite rachetées, et qui lui offrent des revenus réguliers (et parfois considérables).

Pour boucler sa biographie, Lance Parkin a interrogé (ou cite des propos déjà publiés de) nombre de personnes qui ont travaillé avec Moore, qu’il s’agisse d’éditeurs, de dessinateurs, de collègues scénaristes, d’amis et de membres de sa famille. Il pose d’intéressantes questions au fil de l’existence relatée de Moore, et offre de nombreuses réponses possibles. Car il n’est pas toujours facile de démêler le vrai du faux lorsqu’on envisage une créature aussi complexe que le mage de Northampton. Le système de références est néanmoins plutôt complexe à suivre, et il reste dommage que le texte souffre d’autant de coquilles… bien que la magie opère. Et l’on suit le parcours étrange d’un homme étrange, au fil de serpents et d’échelles, de va-et-vient entre le texte et la vie, le magique et le matériel, le tragique et le comique, entremêlés comme deux serpents autour d’un bâton enchanté.

Difficile de ne pas citer Moore lui-même en conclusion de cette chronique, et avec “sa” solution pour sauver les comics par-dessus le marché :

« Le truc qui pourrait sauver l’industrie, je pense, ce qu’il nous faut vraiment, c’est un bon gros incendie. Je pense que si on cramait toute l’industrie, en bloquant peut-être au préalable les issues de secours de toutes les grosses maisons d’édition, on finirait avec une terre brûlée, riche en nitrates et prête à accueillir de nouvelles pousses. C’est un peu apocalyptique comme proposition, mais je trouverais ça assez sain de renvoyer les comics à l’état d’obscurité totale dans lequel ils se portaient très bien avant que des mecs comme moi débarquent et viennent tout gâcher. »

Incantations : le Grand Œuvre d’Alan Moore
Écrit par
Lance Parkin
Édité par Hachette Heroes

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