Incarner Batman à l’écran, c’est possible ?

Incarner Batman à l’écran, c’est possible ?

Dans une interview pour Playboy, Ben Affleck est revenu sur la polémique qu’il a généré cet été. Rappel des faits : Ben Affleck est coupable, aux yeux des fans, d’avoir accepté un rôle qui n’est absolument pas fait pour lui, Batman. L’acteur avoue avoir très longuement hésité avant d’accepter le rôle. Il a fallu, pour ça, que Snyder le convainque que sa vision de Batman n’avait rien à voir avec ce qui avait été fait avant, tout en restant dans l’esprit du personnage (1).

Qu’est-ce qui a été fait avant, justement ? Au début, il y eut d’obscurs serials, avec les illustres inconnus Lewis Wilson et Robert Lowery. On saluera le look de Wilson (à gauche sur la photo), et on essaiera de ne pas trop se moquer de celui de Lowery (à droite, avec les oreilles qui partent en biais et la tronche bovine). Après les années 40, on retrouvera le Batman option tissu, avec sa plus mémorable incarnation : Adam West dans la série Batman des sixties.

Oula (à gauche). Oulala (à droite).

Cette série qui paraît aujourd’hui hallucinante de kitcherie était à l’époque un succès monumental. Et pour cause, il s’agissait de la seule incarnation en mouvement de Batman à l’époque. Avec le recul, la série est drôle, irrévérencieuse, bourrée de clins d’oeil.

« Pour lui, c’est un jeu. Jeu de Cartes. Cartes. Joker. C’est le Pingouin, Robin ! »

Mais il est impossible de la prendre au sérieux une seconde (les jeux de mots, les résolutions débiles de Batman, les expressions toutes faites de Robin… on vous conseille à ce sujet le génial numéro du joueur du grenier consacré en partie au film de 1966). Adam West reste pourtant dans la mémoire des geeks comme un monument. Jamais comme un exemple à suivre pour les futures interprétations du chevalier noir, mais un bon souvenir tout de même.

Il faudra attendre 1989 pour connaître la première incarnation sérieuse et moderne du Caped Crusader. Près de 11 ans après le Superman de Donner, c’est au tour de Batman d’être mis en image. Pour la réalisation, on choisit le petit génie Tim Burton, pourtant pas très connaisseur du personnage ni lecteur de comics. Burton compensera par son sens du visuel et par sa touche de poésie. Très légèrement sur un premier opus à moitié réussi, parfaitement sur un second magnifique, et pourtant transgression ultime du matériau d’origine.

« Ahem… je peux pas baisser le bras… »

Revenons à nos Batmans. C’est Burton qui impose Keaton, qu’il trouve parfait pour le rôle. Keaton se trouve aussi parfait… parce qu’il imagine que Batman, c’est la séries des sixties ! Donc, plutôt orienté comédie. C’est quand il se met à lire le Dark Knight Returns de Miller qu’il prendra totalement la mesure du rôle. Mais du côté des fans, c’est le tollé absolu. Lettres, menaces… tout y est passé pour que Keaton ne revêtisse jamais le costume. Lui-même le racontait dans une interview dans le Times en 2011 : « On n’avait aucune garantie que ça allait fonctionner. Il n’y avait jamais eu de film de ce type avant. Entre Jack Nicholson maquillé comme il l’était et moi qui changeait complètement de style… Il y avait une pression monumentale. »

Et au final ? Pour beaucoup, Michael Keaton est le visage de Batman au cinéma. Il n’était pourtant pas une bête physique, ne possédait pas un charme de play-boy, n’était pas si grand que ça… et pourtant, depuis son regard jusque dans ses attitudes, on arrivait à lire les composantes principales du personnage : son asociabilité, son incapacité à interagir correctement avec les autres en tant que Bruce Wayne et une profonde mélancolie mêlée de colère. Pour se démarquer totalement de la série des sixties, qui reste encore dans les mémoires, Burton et le production designer Anton Furst optent pour un costume noir intégral.

Un costume qui semble peser une tonne, qui offre des muscles saillants à Keaton, qui l’empêche de tourner la tête (d’où les scènes de combat ampoulées ; un détail auquel il est fait allusion dans The Dark Knight de Nolan quand Bruce Wayne demande à Lucius Fox de lui concevoir un masque avec lequel il puisse tourner la tête) et qui lui impose d’entourer ses yeux de fard à paupières noir. Car au cinéma, contrairement aux comics ou aux séries animées, on voit les yeux de Bruce Wayne derrière le masque de Batman. Une faute de goût pour beaucoup, qui a le défaut de rendre Batman identifiable et moins terrifiant. Les yeux le rendent humain, ce qui va à l’encontre de l’idée de départ (2).

À gauche le Batman tel que dessiné par Doug Moench, à droite, Val Kilmer avec beaucoup de maquillage.

Quand Burton quitte la franchise, Keaton lui emboîte le pas, pas satisfait du tout du scénario écrit pour Batman Forever (3) et du nouveau réalisateur : Joel Schumacher. La Warner ira jusqu’à lui proposer 15 millions de dollars pour le rôle, sans succès. La production se tourne alors vers Val Kilmer, qui possède un seul avantage : il a la carrure (physique) pour le rôle. Le résultat est calamiteux, Kilmer semble engoncé, statique au possible, pas du tout concerné. Le film est consternant de laideur, empile les contre-sens concernant le personnage de Double-Face…

Malgré le succès relatif de Forever, Kilmer ne reviendra pas. Schumacher opte alors pour la nouvelle star à la mode à l’époque : George Clooney. Sur le papier, c’est intelligent. Clooney brille dans Urgences, et vient de jouer un rôle bien badass dans Une nuit en Enfer de Robert Rodriguez. Malin. Et soudain, George Clooney s’épanche sur sa vision du personnage de Bruce Wayne : « Pourquoi est-ce qu’il serait torturé ? Il est riche à millions, est entouré de belles filles et il a une Batmobile »… Voilà. Le rôle n’est déjà pas évident à jouer, mais Clooney décide d’en rajouter une couche dans la difficulté en extirpant le seul élément d’intérêt, qui ancre le personnage, et qui le justifie, tout simplement.

Bouh.

Clooney peut aujourd’hui jouer le martyr, en admettant qu’il a failli tuer la franchise, que le film a failli détruire sa carrière… Il peut garder une photo de lui en costume sur son bureau pour se rappeler de ne plus accepter un rôle pour l’argent. Il peut se plaindre de Schumacher en déclarant que « c’était un film où il était difficile d’être bon », trouvant un écho chez O’Connell quand ce dernier raconte que Schumacher gueulait avant chaque prise : « N’oubliez pas, les gars, on filme un dessin animé ». Il peut dire tout ça, oui. Il aurait pu prendre le rôle au sérieux dès le départ, aussi.

Ne blâmons pas trop ce pauvre George, qui à l’époque, avait un emploi du temps de taré. D’un côté des studios Warner il tournait Urgences, drama d’une heure hebdo où il tenait l’un des rôles principaux. De l’autre il enfilait son costume de vengeur masqué et faisait face à Schwarzenegger peint en bleu. La période Schumacher de Batman, c’est un retour non avoué au Batman des sixties, sans l’humour mais avec le kitsch. Un foirage absolu, autant thématiquement (Batman gay ? Pourquoi pas. Mais pourquoi le mettre en scène aussi horriblement ?) qu’esthétiquement (les tétons, le visage de double-face, les couleurs qui feraient dire à Lady Gaga : « c’est un peu too-much à mon goût »…).

Et Schumacher était parti pour faire un 5e opus. Faisant amende honorable, il est arrivé avec un scénario de Mark Protosevich qui revenait à un Batman plus sombre. Batman Triumphant devait faire revenir Clooney et O’Connell, les mettre face au Scarecrow et au retour de Nicholson en Joker (en hallucination). Rien n’y fit. Bye-bye Schumacher.

« Make my day, punk, I’m Batman ! »

Le problème de Batman, c’est qu’il est censé être interprété par un acteur qui n’existe pas vraiment sur le marché. Il faut qu’il soit charmeur, bâti comme un menhir, agile, et terrifiant. Tout ça en même temps. Sans le masque, c’est Bradley Cooper, avec, c’est Kurt Russell. Pas évident. On a failli connaître le geekasme absolu dans les années 90. Après le désastre Batman et Robin, la Warner s’est penchée sur la possibilité d’adapter le Dark Knight de Miller avec Clint Eastwood devant et derrière la caméra. Niveau de crédibilité en playboy : check. Niveau de crédibilité mâchoire serrée avec un malfrat chopé par le col : check. Eastwood aurait fait un parfait Batman vieillissant. Projet avorté.

Début 2000, après la découverte par des scientifiques hollywoodiens du terme « reboot », la Warner décide de repartir de zéro avec un nouveau réalisateur, le brillant Christopher Nolan. Un nouvel univers ancré, réaliste, loin du baroque expressionniste de Burton ou de la gerbe colorée de Schumacher. Et un nouvel acteur. Un compromis presque parfait : Christian Bale. Beau gosse, très physique, et surtout, très intense. Peut-être un peu trop quand on y repense. En costume, Bale a toujours la bouche mi-close (ne semblant pas pouvoir respirer par le nez avec son masque), et parle avec un ton guttural un peu… appuyé. Une conversation entre Bane et Batman dans Dark Knight Rises est un défi auditif (rajoutez Mr Freeze joué par Schwarzie et on aurait besoin d’un traducteur).

Malgré sa voix « sinusite et trachéo », Bale fait un très bon Batman.

Après avoir lié son destin à celui de Nolan, Bale décide de ne plus inarner Batman après Dark Night Rises. Si Bale a tenu parole, Nolan n’a pas lâché pas la bride. Sa vision, très intéressante en soi dans ses trois films, possède toujours une influence sur la franchise. Nolan est resté producteur sur Man of Steel, et son scénariste, le grotesque David S. Goyer, reste aussi aux manettes de l’Univers DC qui est en train de se construire en réponse à celui de Marvel. Dans l’optique d’un film Justice League censé se mesurer à Avengers en terme de popularité, un nouveau Batman sera introduit dans le deuxième opus des aventures de Superman.

« Je me demande si je ne viens pas de faire une gigantesque connerie, moi. »

Ben Affleck est donc l’élu. À l’image, le choix est cohérent. Brun, très grand, hyper carré… l’acteur semble parfait. Dans les faits, Affleck n’a jamais prouvé qu’il était un excellent comédien, capable de nuance. Il a fait preuve, en revanche, d’un grand talent pour la réalisation, école Eastwood (on y revient). Or, ce Batman Vs Superman sera réalisé par l’honnête tâcheron Zach Snyder, garçon d’une compétence remarquable dans les scènes d’action (un des rares réals hollywoodiens à rester très lisible dans le mouvement), mais inepte dès qu’il doit transmettre une émotion.

Un acteur très peu charismatique, un réal qui ne sait pas mettre en scène les émotions… ils se sont peut-être bien trouvés, au final. Ben Affleck, toujours dans cette interview pour Playboy, dit regretter Daredevil. Il adorait le personnage et ne supporte pas ce qui en est ressorti. Affleck est peut-être un acteur limité, mais il n’est pas idiot. S’il revient aux affaires en interprétant un personnage mythique adoré d’un immense contingent de fans, on peut croire qu’il sait ce qu’il fait. Ou qu’il a fait une croix sur ses ambitions en tant que comédien, et qu’il assure ses arrières avec le monumental chèque qu’il va recevoir.

Qui serait un Batman parfait aujourd’hui ? On a déjà parlé de la difficulté de réunir toutes les composantes du personnage dans un seul acteur. Clive Owen ? Idriss Elba ? (Oh non il est noir ! Bruce Wayne, il est pas noir ! Non ! Euh… en fait on s’en fout, il serait parfait), Michael Fassbender ?

Après on peut aller chercher ailleurs, un peu plus loin. Des acteurs qui ont déjà revêtu le costume comme… Sam Rockwell :

ou Danny Pudi :

Il existe aussi le fantasme de l’illustre inconnu. De cet acteur qu’on n’attend pas, qu’on ne connaît quasiment pas, qui se perd dans le rôle et s’investit tellement qu’il le redéfinit. Un peu à l’image du travail de Heath Ledger sur le Joker. Et pourtant, souvenez-vous du tollé. Accepter le rôle de Batman, ou de n’importe quel autre personnage aussi marquant (James Bond, Superman…), c’est accepter d’en prendre plein la tronche avant. Et croiser les doigts pour que la performance fasse taire tous les détracteurs.

(1) : On va peut-être apprendre, que, à l’instar du S sur le costume de Superman qui n’est pas un S dans Man of Steel mais un symbole qui veut dire « espoir » sur Krypton, le symbole de chauve-souris sur le costume de Batman n’est pas une chauve-souris mais un symbole qui veut dire « justice ». Ou « honneur ». Ou « tarte tatin ».

(2) : Et pourtant, dans la série de jeux Arkham, alors que rien ne les y obligeait, les designer ont mis en scène un Batman dont on voit les yeux.

(3) : Maintenant encore, ce titre sonne comme une chanson de Take That ou un autre boys band…

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