#Interview : Álex de la Iglesia

#Interview : Álex de la Iglesia

Note de l'auteur

Les clients d’un petit café madrilène sont abattus dès qu’ils tentent d’en sortir. Terrorisme, contagion et humour noir : la nouvelle bombe du grand Álex de la Iglesia. À l’occasion de la sortie de l’inédit Pris au piège en DVD, rencontre avec le génial trublion espagnol.

 

Au tableau d’honneur (d’horreur) du cinéaste espagnol Álex de la Iglesia, une série de films secoués et absolument tordants : Action mutante, Le Jour de la bête, Perdita Durango, Le Crime farpait ou le récent Pris au piège (El Bar en V.O.), véritable bombe cinématographique qui ne sortira pas dans les salles françaises, mais qui est déjà disponible en VOD et en DVD.

Ultra-talentueux, drôle et subversif, Álex de la Iglesia filme inlassablement depuis plus de 20 ans les monstres et les sorcières, les mutants et les losers, le gore qui tache et le rire qui serre la gorge du spectateur. Contrebandier du 7e art, l’Ibère en colère travaille le cinéma de genre au corps (la SF, l’horreur, le western…), y greffe ses obsessions persos et aborde des sujets importants de façon allégorique : la guerre d’Espagne dans Balada Triste, les dérives de l’info spectacle dans Un jour de chance ou aujourd’hui le terrorisme dans l’épatant Pris au piège. Huis clos infernal, Pris au piège se déroule dans un bar typique de Madrid. Il y a un clodo zinzin, un homme d’affaires cynique, une belle jeune femme en mal d’amour, un hipster barbu… Soudain, un client qui vient de sortir du bar s’effondre sur le pavé, une balle en plein front. Impossible de sortir, un sniper invisible empêche le moindre mouvement des clients hystériques. Bientôt, la police intervient, mais les clients ne peuvent toujours pas s’enfuir. Ils vont découvrir une mystérieuse histoire de virus tueur et devoir faire front commun pour tenter de survivre, avant de s’affronter dans une lutte à mort…

Attention, cet entretien a été réalisé avant le tragique attentat à Barcelone en août.

 

Daily Mars : Quelle est l’origine du film ?

Álex de la Iglesia : J’ai eu l’idée de Pris au piège avec mon coscénariste il y a huit ans. J’aime cette idée d’enfermer une série de personnages dans un lieu étroit, un huis clos avec un drame, mais il manquait l’élément déclencheur. Et quand il y a eu l’irruption du virus Ebola à Madrid en 2014, tout s’est mis en place. Une missionnaire qui travaillait en Afrique a été soignée en Espagne, mais aucun hôpital n’était prêt pour soigner une telle maladie. Tout a été improvisé, ils ne savaient pas quoi faire, une infirmière a même été infectée. Tout est rentré ensuite dans l’ordre. Mais ce fait divers a remis mon film sur les rails. Ensuite, il suffisait de regarder les personnages réagir : il y a ceux qui sont prêts à tout pour survivre, même écraser les autres… Il ne reste plus qu’un défi : rester en vie.

 

Vous faites rire avec une histoire de terrorisme, puis de virus tueur. Vous n’avez pas eu peur de perdre vos spectateurs avec des histoires très sensibles, autant en France qu’en Espagne ?

Á. I. : Non ! Et parfois je regrette de ne pas avoir centré totalement mon film sur le terrorisme. Attention, je ne ris pas du terrorisme. C’est la situation qui est grotesque et qui fait rire, pas le terrorisme. La meilleure arme, défense, contre un problème, ici le terrorisme, c’est le rire, pour prendre un peu de distance. L’Espagne a beaucoup souffert du terrorisme, depuis les années 70 avec l’ETA. Malheureusement, nous connaissons très bien cette folie qui ravage le monde, et nous savons nous attendre au pire.

 

On pense beaucoup à Luis Buñuel pendant Pris au piège et à son film, L’Ange exterminateur.

Á. I. : Bien sûr. D’ailleurs, Buñuel, vers la fin de sa vie, après Cet obscur objet du désir, devait mettre en scène deux films sur le terrorisme, mais il n’a pas eu le temps de les tourner. Mais les scénarios existent et je les ai lus.

 

Il y avait des terroristes dans Le Charme discret de la bourgeoisie.

Á. I. : Et aussi à la fin de Cet obscur objet du désir. C’est normal que Buñuel s’y soit intéressé. Le terrorisme, c’est l’explosion du non-sens, dans une société bourgeoise définie par le sens ou le bon sens. Et le non-sens, c’est le cœur du cinéma de Buñuel.

 

Pourtant, je n’avais jamais autant ressenti l’influence de Buñuel dans votre cinéma.

Á. I. : Depuis le début de ma carrière, j’ai Buñuel dans un coin de ma tête. Quand vous faites du cinéma, c’est obligatoire d’avoir Buñuel dans un coin de votre tête ! Son cinéma est surréaliste, fantastique. Ce qui est faux, c’est l’apparence de réalité que nous donne la société. Buñuel donne à voir la réalité.

 

Dans Pris au piège, il y a un très grand nombre de scènes où des personnages sont prisonniers d’orifices d’où ils n’arrivent pas à s’extraire, comme une (re)naissance très difficile.

Á. I. : Dans un film américain, l’héroïne passerait parfaitement à travers le trou. Mais dans la réalité, cela ne marche pas aussi facilement. Le trou est étroit et les personnages ne passent pas, ils s’arrachent la peau, se blessent, c’est horrible. Mais ils doivent passer, et ils sont prêts à tout pour tenter de survivre. Mais oui, c’est aussi une histoire de renaissance. Pour renaître, mes personnages doivent d’abord se dénuder, passer aux enfers par ce fameux trou. C’est un processus de purification, comme un fœtus qui retournerait dans le liquide amniotique.

 

Vous êtes toujours fou de Breaking Bad et de séries TV ?

Á. I. : Je suis fou de l’histoire de Breaking Bad, mais pas tant des séries. C’est vraiment Breaking Bad car l’histoire est dingue. C’est contraire à toute convention sociale. Le niveau d’amoralité, de violence y est extraordinaire. C’est une des créations les plus courageuses et réalistes que j’ai vue depuis très longtemps. Walter White sait que la vie est absurde. Il sait qu’il va mourir, que sa mort est programmée car il a le cancer. Il tombe dans le côté obscur, mais il découvre qu’il y a une autre manière de vivre, d’autres lois et réalise également que faire l’amour avec sa femme est bien plus excitant quand tu viens de survivre à une fusillade. Le niveau d’intensité de sa vie est beaucoup plus fort. À la fin, c’est un monstre. La morale déjantée de la série, c’est qui si tu veux une vie intense et excitante, il faut que tu deviennes ce genre de personnage. C’est juste dingue !

 

Pris au piège (El Bar), VOD, en DVD et Blu Ray.

Éditeurs : L’Atelier d’images et Condor Entertainment

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