#Interview Amate Escalante

#Interview Amate Escalante

Note de l'auteur

C’est un des grands formalistes du cinéma, une bête de festival, le metteur en scène du paradoxe. Le Mexicain Amat Escalante (Los Bastardos, Heli) fait dans le cinéma atmosphérique pour cinéphiles distingués, mais lardé de scènes chocs, influencées par le cinéma d’horreur. Il revient cet été avec La Région sauvage. Et il n’est pas content… Rencontre.

 

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Comme ses compatriotes Alejandro Gonzálezárritu, Alfonso Cuarón, Carlos Reygadas ou Guillermo del Toro, le Mexicain Amat Escalante est un des grands formalistes du 7e art.

En 2005 avec Sangre, premier long métrage réalisé à 26 ans, il auscultait le quotidien d’un couple avec une puissante originalité. Depuis, il a filmé l’équipée sauvage de deux travailleurs mexicains clandestins à L.A. dans Los Bastardos, le destin d’une famille aux prises avec les cartels et des flics mafieux aux méthodes barbares dans Heli. Avec ce film, Escalante met le feu au festival de Cannes, notamment à cause d’une séquence de torture hallucinante dans un pavillon modeste, sous les yeux d’enfants indifférents, avec une violence frontale, clinique. Une séquence qui lui vaudra la haine de nombreux critiques mais également un prix de la Mise en scène décerné par… Steven Spielberg.

Dans son petit dernier, La Région sauvage (sortie le 19 juillet), il confronte une série de personnages à une mystérieuse créature tentaculaire venue de l’espace, dispensatrice de plaisir et de mort, tapie au fond d’une cabane.

Le cinéma d’Amat Escalante est constitué de plans-séquences immenses, dépouillés. C’est la ligne claire mexicaine dans toute sa splendeur. Avec un cinéma atmosphérique, hypnotique, Escalante bascule dans la sensation pure. Il n’y a pas de psychologie, pas de message prémâché, pas d’explication, pas de musique, très peu de dialogues. Mais aussi des scènes de violence graphique ou de tortures qui ont fait hurler dans les plus grands festivals. Entre Michael Haneke, Robert Bresson et Luis Buñuel, Escalante alterne aridité quasi-documentaire et visions surréalistes qui transforment ses films en une expérience sensorielle.

 

Daily Mars : Que faisaient vos parents ?

Amat Escalante : Ma mère est américaine, mon père mexicain et j’ai grandi entre les deux pays. Mon père est peintre et ma mère était musicienne. Mon père peignait partout dans la maison. Nous habitions dans des lieux minuscules et mon père peignait même dans la cuisine. Ce qu’il montre dans sa peinture est très proche de ce que je fais : les paysages, les corps, la violence… J’ai grandi avec cette association de la musique et de la peinture. Cela résonne encore en moi.

 

Quel est le film qui vous a donné envie de mettre en scène ?

A. E. : Le premier film que j’ai vu est Le Kid de Chaplin. Je viens de le revoir et c’est incroyablement bon, je vous le recommande. J’ai été inspiré par de nombreux films, mais celui dont j’étais fou et qui m’a vraiment poussé à aller de l’avant, c’est Orange mécanique de Stanley Kubrick. J’avais 15 ans et je n’arrêtais pas de le regarder en VHS, tous les jours pendant un an, j’étais fou de ce film, j’ai racheté la VHS quand la première fut trop abîmée. J’ai été également très impressionné par Blade Runner. J’avais peut-être six ans. La scène avec les yeux et certaines scènes violentes m’ont vraiment choqué. RoboCop était également très subversif. Ce sont des films que j’admire toujours aujourd’hui, qui me touchent.

 

Quelles sont vos influences ?

A. E. : Michael Haneke, Luis Buñuel et Robert Bresson m’ont fortement influencé. Je les ai étudiés et surtout Bresson. Sur mon premier film, j’ai distribué le livre de Bresson, Notes sur le cinématographe, à toute l’équipe. Il y a une pureté chez Bresson, quelque chose de merveilleux, et aussi dans les derniers films de Buñuel. Ce sont pour moi deux grands exemples à suivre. Cette façon dont ils disent tant avec si peu, c’est magnifique.

 

david-cronenberg-2-scannersOn vous a également comparé à David Cronenberg.

A. E. : C’est intéressant de me lier à Cronenberg, car même dans mes précédents films, Los Bastardos, Heli, Sangre, j’aime montrer une réalité transformée. Même si c’est très ancré dans la réalité, j’aime l’explorer d’un autre angle, avec un regard différent sur le corps. Dans Los Bastardos, il y a cette scène du coup de fusil dans la tête de la femme. La façon dont je l’ai filmée, c’est très lié au cinéma de genre, à l’horreur et aux premiers films de David Cronenberg comme Scanners où une tête explose. Je l’admire beaucoup et si on me compare à lui, eh bien, je suis plus que flatté.

 

losbastardos_2Pourquoi ce style violent, sans compromis ?

A. E. : Quand je réalise un film, je veux que les spectateurs soient dans un rollercoaster : qu’ils rient, pleurent, sursautent… C’est ce que j’aime quand je vais au cinéma. Je me souviens d’Irréversible de Gaspar Noé, en 2002, c’est exactement mon souvenir, un rollercoaster d’émotions !

 

Le Mexique est un pays très violent, le pays le plus violent au monde après la Syrie. C’est une malédiction, mais est-ce que cela peut être aussi une source d’inspiration ?

A. E. : Mon inspiration vient vraiment du cinéma. Je fais des films car je veux raconter des histoires. J’habite au Mexique où la violence est très présente et je ne sais pas parler d’autre chose. Ce n’est pas que c’est inspirant, mais je veux en parler dans mes films pour la justice, pour que les choses s’améliorent.

 

Est-ce que le Mexique est un pays en état de guerre ?

A. E. : Il y a 10 ans, le gouvernement a déclaré la guerre aux Narcos. Je ne sais pas si c’est une guerre, mais c’est un système fracassé. C’est l’anarchie, une anarchie très violente. 99, 75 % des crimes ne sont pas résolus, vous vous rendez compte. Il n’y a plus de loi pour protéger les gens, même si c’est un très beau pays, un pays de contraste où l’on peut vivre très bien, en paix, comme dans la ville où j’habite, Guanajuato. Mais il n’y plus de justice.

 

Comment expliquez-vous le côté visionnaire de certains cinéastes mexicains comme Alejandro Gonzálezárritu, Alfonso Cuarón, Carlos Reygadas ou Guillermo del Toro ?

A. E. : Cela a peut-être à voir avec ce que nous buvons ou nous fumons (rires). C’est également la proximité des USA, d’Hollywood. Il y a peut-être une façon de regarder les choses typiquement mexicaine…

 

Pourquoi rester dans ce pays en proie à tous ces conflits, contrairement à d’autres réalisateurs qui vivent maintenant aux USA ?

A. E. : Je reste au Mexique et j’espère ne jamais en partir. Je comprends que des journalistes ou des réalisateurs partent. Il ne m’appartient pas de les juger. Personne parmi mes proches n’a jamais été kidnappé, je touche du bois ! Je ne sais pas ce que je ferais si cela arrivait…

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Quelle est la genèse de votre nouveau film, La Région sauvage ?

A. E. : L’idée originale m’est venue de deux articles d’un journal local de Guanajuato. L’un parlait d’une jeune femme qu’une de ses connaissances avait tenté de violer en pleine forêt mais elle avait réussi à lui résister. À l’arrivée de la police, ils avaient tous les deux été placés dans la même chambre d’hôpital ! Quelques temps après, on la traitait de « pute ». De victime, elle était transformée en prostituée ! Plus tard, l’accusé a fui la ville, ce qui a rendu sa culpabilité évidente ; il est maintenant en prison. J’avais été étonné de toutes ces rumeurs, tous ces ragots et l’injustice que cette femme avait dû endurer. Le second article montrait une photo du corps supplicié d’un homme flottant dans un ruisseau avec en gros titre « Une tarlouze retrouvée noyée ». Cela m’a scandalisé. C’était un infirmier qui travaillait dans un hôpital public. Maintenant, à la place d’un homme qui a dévoué sa vie aux autres, les lecteurs de ce journal se souviendront de lui comme d’une « tarlouze ». Ces gros titres ont été le déclencheur de La Région sauvage. J’ai cherché une raison de les rassembler ; c’est comme ça que j’ai fini par faire appel à quelque chose qui ne serait pas de notre monde.

Il m’est très difficile d’expliquer le niveau de violence au Mexique, les raisons. Quand j’écrivais le scénario de La Région sauvage avec Gibrán Portela, je ne trouvais pas d’explications et c’est pour cela que j’ai emprunté le chemin de la science-fiction et de l’horreur. Avec le cinéma de genre, on peut exprimer de nombreuses choses que l’on ne comprend pas dans la réalité. Certains films de série B ont beaucoup de succès car ils expriment un sentiment, comme Walking Dead, ou La Nuit des morts-vivants de George Romero qui nous connectent réellement avec notre société. C’est ce que j’essaie de faire.

 

Capture d’écran 2017-07-07 à 10.16.52Votre film semble sous influence d’Andrzej Zulawski.

A. E. : Mon film est inspiré par les films de genre, notamment Possession de Zulawski à qui j’ai dédié mon film. Il n’est pas seulement inspiré par le cinéma, mais aussi la littérature ou la photo, notamment le Japonais Araki. Il avait une expo à Paris, avec des photos très frappantes de femmes avec des pieuvres. La créature de mon film est inspirée par le monde du cinéma.

Il faut frapper le public, qui a l’habitude de voir tellement de choses. Il faut le confronter à des images fortes, le faire réagir. J’aime toucher le public, qu’il sorte du cinéma transformé. Je n’ai fait que quatre films et je vais tenter maintenant de faire autrement pour empoigner les gens.

 

 

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La Région sauvage
Réalisé par Amat Escalante
Avec Rut Ramos, Simone Bucio, Jesus Meza.
Sortie en salles le 19 juillet 2017

Avis aux cinéphiles parisiens, Amat Escalante présentera son film au Ciné Cité les Halles, mardi 11 juillet à 20h 15. 

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