#Interview Aurélien Allin & Twin Peaks

#Interview Aurélien Allin & Twin Peaks

Aurélien Allin est le cofondateur et rédacteur en chef adjoint du magazine CinemaTeaser. Pour le Daily Mars, il a accepté de nous raconter sa découverte de Twin Peaks et son rapport à la série de Mark Frost et David Lynch.

(Toutes les illustrations sont issues de la relecture photographique de Twin Peaks par Sébastien Gerber)

Twin Peaks

©Sebastien Gerber

« Une cinéphilie, et donc une sériephilie, ça ne tient à rien. Un geste inconsidéré, presque fou, de parents audacieux – un geste qui ferait s’arracher les cheveux aux pédopsychiatres contemporains. Une cinéphilie, et une vie entière qui lui est dédiée, peut tenir à des parents qui emmènent leur fils de 3 ans voir E.T. au cinéma ou, lorsqu’il a 12 ans, le laissent regarder Twin Peaks lors de sa diffusion sur La Cinq. Et peu importe que la série ait un meurtre ultraviolent au cœur de son récit, qu’elle soit hautement sexuée ou qu’elle mette en scène des personnages aussi troubles qu’inquiétants. Voilà un mystère jamais résolu : Patrick Sébastien ou Michel Drucker, non –  » Va au lit, y’a école demain ! » « Twin Peaks ? Mais évidemment, installe-toi bien au chaud sur le canapé à côté de ton frère. »

Quand on a 12 ans, et même si l’on va déjà au cinéma toutes les semaines, que l’on loue constamment des VHS au vidéoclub du quartier, que l’on dévore toutes les BD possibles dans les étagères de son père (Alix ! Lucky Luke ! Blake & Mortimer !) ou les romans américains dans celles de sa mère (Steinbeck ! Hemingway !), Twin Peaks ne marque pas un imaginaire au fer rouge pour son importance dans l’évolution du genre sériel. Ni pour l’audace des hybridations formelles et narratives. Avant toute chose, à 12 ans, devant Twin Peaks, on flippe. Et en serrant les dents, en silence, de peur de se voir refuser le droit de regarder l’épisode suivant la semaine d’après. Mais aussi, entre deux effrois, on connaît un de ses premiers véritables émois érotiques.

C’est con à dire et ça sonnera sans doute affreusement sentimental, mais il est parfois bon de rappeler que si un journaliste culture a choisi de donner une si grande place dans sa vie à l’analyse – intellectuelle – du travail d’artistes qu’il ne rencontrera peut-être jamais, c’est parce qu’il a au préalable connu l’enchantement sensoriel, un élan du cœur et des tripes inexplicable. Qu’il a vu sur un écran la réification de ses émotions les plus sincères. Alors non, il n’y a sans doute pas besoin de rappeler pourquoi Twin Peaks a révolutionné le genre série puis enfoncé le clou en ouvrant la porte à X-Files ou aux Soprano. Pourquoi elle demeure terriblement actuelle vingt-cinq ans après. Pourquoi son retour pourrait être autant une épiphanie qu’une catastrophe.

Twin Peaks

©Sebastien Gerber

L’importance qu’a Twin Peaks pourrait se résumer à deux personnages et deux scènes très précises. Bob le Tueur et un canapé. Audrey Horne et une queue de cerise. Deux instants fugaces, l’un de moins de trente secondes au début de la saison 2 – dans l’épisode Coma – et l’autre d’une petite minute à peine, dans la première saison – épisode Realization Time. Bob, ce boogeyman parfait aux longs cheveux argentés, marchant lentement vers la caméra en plan fixe, enjambant le canapé pour finir par dévorer l’œil de la caméra avant que l’on bascule subitement sur le contrechamp d’une Maddy terrifiée, c’est la quintessence même du cauchemar lynchien. Un appel à des peurs primales incontrôlables, malsaines et universelles, que le cinéaste a toujours su redoutablement mettre en images – et en son. Une scène fondatrice, un monument horrifique auquel les cinéastes japonais et sud-coréen Kiyoshi Kurosawa et Na Hong-jin ont rendu respectivement hommage dans Kairo et The Strangers – pour des rendus tout aussi terrorisants, ultime témoignage de la puissance d’évocation intacte de ces quelques secondes.

Mais comme le prouvait le très chaud Journal secret de Laura Palmer écrit par Jennifer Lynch, Twin Peaks n’avait pas pour unique mission de terrifier. Lynch et Frost convoquent avec insistance la morbidité qui réside parfois (souvent ?) dans la tension sexuelle – parlez-en à De Palma, Verhoeven, Polanski et d’autres. Du terreau mortifère que constitue l’intrigue de Twin Peaks émerge un érotisme assumé, une parodie porno light des soap à brushing, à l’image de cette scène mémorable où Audrey Horne, sur une musique digne d’un téléfilm carré blanc des 80’s, mange une cerise. Puis en extrait nonchalamment de sa bouche la queue, dont elle a fait un nœud avec sa langue. On est vite impressionnable, quand on est un garçon de 12 ans. Surtout devant Sherilyn Fenn.

Le revival de Twin Peaks peut-il être à la hauteur de son run originel ? Impossible à dire : on ne sait pas grand-chose, si ce n’est rien, de ce qu’ont concocté David Lynch et Mark Frost. Une chose est sûre, toutefois : s’ils parviennent à des moments même à moitié aussi forts que ceux de Bob enjambant un canapé et Audrey mangeant une cerise, Twin Peaks 2017 planera à mille lieues au-dessus de la production télé actuelle. Sinon… Si non, eh bien… les souvenirs, c’est pas mal aussi. Surtout ceux qu’on s’est forgés à 12 ans, devant la télé, en famille. »

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