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[Interview] Ayerdhal : « La science-fiction, c’est un petit peu le successeur de la philosophie »

[Interview] Ayerdhal : « La science-fiction, c’est un petit peu le successeur de la philosophie »

Cette semaine est celle de la mise en lumière d’un auteur. Celle d’Ayerdhal, qui nous a offert Elyia, Ylvain, Jean-No, Jane Bond et bien d’autres. Ayerdhal est aussi un auteur qui a toujours, en 25 ans d’écriture, tissé certains fils rouges à travers ses livres. Comme l’idée, par exemple, que l’on peut lutter contre son destin.

Alors, Ayerdhal, je l’ai rencontré au salon du livre de Paris. Il arrive avec 45 minutes de retard, s’excuse. Il est très fatigué. Mais comme il a failli ne pas venir, on est plutôt content. Directement, le tutoiement vient. Pour les besoins de l’interview, on repasse au vouvoiement. Il sourit à quelques personnes qui le saluent, puis, entièrement disponible derrière son stand, il est prêt à nous répondre.

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Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars

Comment êtes-vous devenu auteur de science-fiction ?

Ayerdhal : Je crois que la réponse la plus simple, c’est de dire un peu comme Obélix : je suis tombé dedans quand j’étais petit. Mon père avait la deuxième plus grosse collection d’ouvrages de science-fiction européenne, dans les années 50. À peu près quand je suis né donc. Et j’ai grandi avec une bibliothèque énorme. 80-85 % était constituée d’ouvrages de science-fiction. Quand je prenais un ouvrage au hasard, j’avais 9 chances sur 10 de tomber sur un livre de SF. La culture s’est faite comme ça, avec en plus un attrait pour les matières scientifiques, sciences humaines et sciences exactes… Donc, le jour où j’ai voulu écrire, ce qui est venu beaucoup plus tard, il était tout à fait normal pour moi de me tester là-dedans, de rendre tout ce que j’avais reçu.
Le livre qui m’a le plus marqué est Les Miroirs de l’esprit de Norman Spinrad. C’est un travail qui est à la fois science-fictif, thriller, prospectif, et une réflexion politique telle que j’aimerai être capable d’en conduire.

À partir de quel âge avez-vous commencé à écrire ?

J’ai toujours écrit en fait. J’ai toujours écrit mais sans aucune intention d’écrire. C’était mon moyen de communication. Ça me permettait d’avoir des copines quand les autres étaient obligés de jouer au foot entre eux. Ça me permettait de faire rire toute la classe quand le prof avait collé tout le monde. Écrire, c’était mon moyen de communication. Je faisais des petits courriers sympathiques de 40/50 pages aux gens que j’aimais bien. Puis, j’ai fait beaucoup de choses très différentes : j’ai été par exemple moniteur de ski, j’ai été footballeur professionnel, j’ai été éducateur, j’ai travaillé dans le marketing, chez L’Oréal d’ailleurs. J’ai fait plein de choses bizarres, j’ai monté des entreprises… Et puis un jour, je n’ai plus eu envie de travailler pour qui que ce soit. Je n’avais plus le courage de monter quoi que ce soit. Alors, j’ai une copine qui m’a dit : « Depuis le temps que tu nous enquiquines avec tes courriers de 50 pages, il faut peut-être que tu essayes de transformer ça en quelque chose de professionnel. » Et naïf que j’étais, je me suis dit : « Mais bien sûr, c’est facile, y’a qu’à ! ». J’avais 27 ou 28 ans. Et j’ai eu une chance innommable. J’ai envoyé mon manuscrit. Plusieurs éditeurs l’ont accepté. Y’en a un qui a fait une offre ferme, j’ai dit oui, et c’était parti. Je suis tombé sur une directrice littéraire qui m’a aidé à m’améliorer un petit peu, à travailler. Puis ensuite, j’ai rencontré Marion Mazauric (la fondatrice de la maison d’édition Au diable Vauvert, NDLR)… et je travaille encore avec elle ! Cela n’arrive pas souvent.

Voilà 25 ans au moins donc que vous écrivez. Qu’est-ce qui vous inspire ?
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Le monde. Mon inspiration, c’est le monde. Tout ce que je vois, tout ce que j’entends, tout ce que je discute. Tout ce à quoi je suis confronté, tout ce qui me donne envie de hurler, tout ce qui me donne envie de rire, tout ce qui me donne envie d’exprimer des choses différentes, d’offrir des possibilités différentes. Le monde est une réserve inépuisable de choses absolument atroces. Ou gai. Au choix.

Vous avez écrit, sur un personnage au genre fluide à travers L’Histrion, où le personnage principal peut être femme ou homme. Après, vous avez écrit Rainbow Warriors où est formée une armée composée d’homosexuels. Pourquoi ces récits ?

Je pense que c’est dû à mon histoire. J’ai eu une vie à la fois simple et compliquée. J’ai grandi dans un quartier qui s’appelle Les Minguettes, banlieue rouge de Lyon, à une époque où c’était assez difficile, mais où tout se passait merveilleusement bien. Il n’y avait pas de problèmes de racisme ou de sexisme ou de quoi que ce soit. J’ai grandi dans une famille qui était plutôt sympathique et je voyais bien qu’autour, ça ne se passait pas tout à fait aussi bien. Donc les décalages se sont créés. A un moment, j’ai eu envie de dire aux autres : « Mais, ça ne va pas la tête, on ne va pas s’enquiquiner avec ça, c’est rien. Chacun a le droit de faire ce qu’il veut. » Et puis, il y a les expériences personnelles, il y a les envies personnelles et toujours, comme guide, cette phrase que j’ai déjà citée des milliers de fois : « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent » de Jean-Paul Sartre.
Donc, je décris le monde. De temps en temps, je triche un petit peu avec, en essayant de le montrer soit plus beau, soit plus réaliste qu’il n’est. Ce qui est très drôle avec Rainbow Warriors, publié il y a trois ans, c’est qu’il est paru à un moment de réflexion sur l’ouverture au mariage pour tous, mais totalement par hasard. Ça faisait un moment que je bossais dessus, le bouquin était terminé depuis deux ans quand il est sorti. C’était une période un petit peu bizarre dans ma vie. Mais pour moi, c’était normal. Il me paraissait évident, comme quelques années après avoir publié L’Histrion et Sexomorphose, de devoir écrire Rainbow Warriors et de mettre un petit coup de pied dans la fourmilière, dans plusieurs fourmilières différentes d’ailleurs, parce que les thèmes principaux ne sont pas forcément ceux qui apparaissent au grand jour.

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Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars

Vos ouvrages sont aussi souvent des réflexions politiques, vous êtes très engagé comme auteur. Utilisez-vous la SF avec la volonté plus ou moins affichée de taper un grand coup ?

Plus ou moins détourné, je m’éloigne de plus en plus de la SF et passe plus au polar. Probablement parce qu’à un moment, j’ai eu envie d’avoir un public plus large. La science-fiction, c’est bien, il y a un public captif, il est sympa, mais il est relativement limité et j’ai eu envie d’avoir plus de lecteurs. Il me semblait avoir plus de choses à dire à plus de gens, qu’à seulement ceux qui partageaient déjà mes connaissances dans les domaines scientifiques, humains ou exactes. Le thriller, ça m’a paru sympa. Je me suis lancé là-dedans. Et j’ai eu de la chance. Encore une fois. Ça a super bien marché. Donc j’ai continué. Ça me permet de faire passer des idées tout aussi complexes, mais en étant ancré dans le monde réel. Parfois, c’est plus efficace.

Malgré tout, vous retournez sur les aventures de Cybione, notamment sur le volume 5. Pourquoi avoir eu envie de revenir sur les aventures d’Elyia ?
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Ça fait très longtemps que j’ai envie de refaire un vrai bouquin de science-fiction. C’est-à-dire un space opera pur et dur. Et il me manquait deux petites choses. La première, c’est une sécurité financière, parce que je sais que quand je fais de la science-fiction, j’en vends nettement moins que quand je fais un thriller. Et la deuxième chose, c’est que j’ai de plus en plus peur d’être en retard sur la science. C’est embêtant pour un auteur de science-fiction. Ça nécessite de travailler davantage, davantage, davantage. J’ai donc voulu redémarrer la science-fiction par un cycle qui est plus un roman d’aventure qu’autre chose. La crédibilité scientifique, elle existe mais elle est quand même relativement réduite, me paraissait plus sympa, plus pratique pour redémarrer. Puis, j’avais envie de jouer avec ce personnage. Ça faisait longtemps que je l’avais abandonné lâchement dans une mort atroce. Encore.

Le premier volume de Cybione date d’il y a un moment. La réécririez-vous pareil si vous deviez recommencer le cycle aujourd’hui ?

Je ne sais pas du tout. Par contre, les quatre livres du cycle ont été réécrits. C’est de la reprise légère, entre guillemets. Je suis passé des temps passés au temps présent au niveau narratif. J’ai allégé un certain nombre de gadgets sciences-fictifs. Donc il y a eu une réécriture. J’aurai bien aimé m’en passer. Je n’aime pas retoucher les bouquins. Une fois qu’ils sont écrits, ils sont écrits. Mais là, en réfléchissant un peu avec l’éditeur, en réfléchissant avec les lecteurs qui l’avaient déjà lu et qui le connaissaient par cœur, on s’est dit que ce serait bien de lui donner un petit coup de fouet.

Comme vous écrivez énormément, quel livre conseilleriez-vous à quelqu’un qui ne vous a jamais lu ?

crédit Déborah Gay/ Le Daily Mars

crédit Déborah Gay/ Le Daily Mars

Paradoxalement, ce serait le premier, La Bohème et l’Ivraie. C’est le premier publié et je crois qu’il y a déjà tout dans ce livre, qui sera développé différemment, autrement, de manière plus fouillée ou moins dans d’autres romans. Mais tout est déjà dans La Bohème et l’Ivraie. Cela dit, j’essaye de faire des expériences nouvelles, j’essaye de faire des choses de plus en plus inclassables, que l’on ne sache pas si c’est du fantastique, de la SF, du polar, du thriller. J’essaye de jouer, de me faire plaisir et d’avoir encore des choses à dire. Mais ça, ce n’est pas très compliqué.

Qu’entendez-vous par « tout » ?

C’est une réflexion politique. C’est une réflexion sur le monde. C’est une réflexion sur l’humanité… La science-fiction, c’est un petit peu le successeur de la philosophie. Elle est née avec la philosophie et c’est à peu près le dernier domaine où l’on réfléchit à l’humanité telle qu’elle est en anticipant un petit peu sur telle qu’elle peut devenir. Pour moi, c’est fascinant.

Avez-vous déjà une idée, après Cybione, de ce que vous voulez-écrire ?

Yep. Les cinq prochains romans sont déjà là. Le prochain sera un thriller utopique. Enfin, au départ, c’était une utopie qui se finit bien. Enfin, un truc qui n’existe pas, quoi. Et j’ai eu envie de tourner ça façon thriller. Donc, je suis un peu dessus en partie. Il y a aussi un thriller pur, assez dur et assez violent, sur ce que c’est d’être un créateur et jusqu’où ça peut-être odieux. Enfin, il y a trois romans jeunesse. Enfin, on va dire young adult parce qu’il paraît que c’est le terme qu’on utilise maintenant, sur une ville dans laquelle je vis et qui s’appelle Bruxelles, et sur les relations très particulières qui existent dans ce qu’on croit être la capitale européenne et qui en fait est juste la capitale de la Belgique. Et encore.

51vNfizFtvL._SX325_BO1,204,203,200_Y a-t-il encore de l’avenir pour la SF en France ?

Oui, bien sûr. Partout dans le monde d’ailleurs. Mais en France particulièrement, parce qu’on est en train de redécouvrir les vertus de « l’aspect aventure » avec toutes ces étoiles où l’on soupçonne de voir des planètes qui pourraient être habitables. C’est un petit peu le phénomène de colonisation quand on a commencé à aller un petit peu en Inde, aux Etats-Unis, etc. Il y a un sens de la découverte qui ré-augmente beaucoup. Mais ça va nécessiter des auteurs qu’ils soient de plus en plus pointus techniquement et scientifiquement, parce que la crédibilité scientifique, c’est le premier moteur de la science-fiction.

Vous avez beaucoup parlé de la colonisation dans vos romans, et aussi de l’écologie. C’est une question à la mode ?

De toute façon, dès qu’on s’intéresse au monde et à l’humanité, on est obligés de prendre tout en compte. Et l’écologie c’est important, surtout la façon dont on peut s’inscrire dans un écosystème et avant tout les uns avec les autres. Comment on peut interagir et en faire ce qu’on en veut. Ça m’est très important. J’ai beaucoup écrit sur les colonies, oui, finalement… C’est peut-être parce que j’ai l’impression de vivre dans un monde colonisé.

Par qui ?

Ça ne va pas plaire à tout le monde. Mais par les capitalistes.

On change totalement de sujet. Vous êtes malade du cancer, et sur votre page Facebook, vous le dites et vous tenez votre lectorat au courant. Pourquoi ce choix ?

Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars

Crédit : Déborah Gay / Le Daily Mars

D’abord, il se trouve que je fais un métier public. Et comme je m’engage assez régulièrement dans un certain nombre de choses, quand je ne suis pas disponible, il y a toujours des petits problèmes et on me pose des questions. Comme je réponds aux questions, les informations se répandent. Donc je préfère, « contrôler l’information », et pouvoir expliquer que là, pendant quelques mois, on ne va pas pouvoir compter sur moi, je ne suis pas dispo. Je ne suis pas sûr d’être là au prochain salon, je ne serai peut-être pas en forme, je serais peut-être hospitalisé. Donc, j’ai préféré faire ça.
Et j’ai, par ailleurs, un certain nombre d’amis, dont Pat Cadigan, qui est une auteure anglaise qui a un cancer depuis très longtemps et qui est dans la phase terminale. Il lui reste à peu près deux ans à vivre. Et je l’ai vue créer une relation avec les gens qui est tellement positive, enthousiaste. Il y a vraiment un échange qui se produit. Je me suis dit que ça serait dommage de s’en priver. Cette force qu’elle donne aux autres, les autres là lui rendent et ça fonctionne. Du coup, elle est bien. On fait de belles choses ensemble. Du coup, allons-y. Les gens sont d’une générosité extraordinaire, c’est étonnant. Ça fait du bien au cœur. Et puis, ça aide, c’est une motivation supplémentaire pour me battre. Je l’ai déjà, mais zut. Il y a des gens qui m’aiment.

Remerciements à Marion Mazauric, Clélie et l’équipe du Diable Vauvert d’avoir permis cette interview.

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