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#Interview #Concert Blaze Bayley – Petit Bain (Paris – 11 mars 2017)

#Interview #Concert Blaze Bayley – Petit Bain (Paris – 11 mars 2017)

Note de l'auteur

Après avoir connu son quart d’heure de gloire — et près de cinq ans d’opprobre — au micro d’Iron Maiden à la fin du siècle dernier, Blaze Bayley mène une vraie vie de galérien. Toujours à la dérive vers les terres de son succès passé, cet Ulysse de l’espace nous revient ce mois-ci avec un neuvième album solo, Endure and Survive. Il nous a accordé une interview, quelques heures avant de monter sur scène pour la date parisienne de sa tournée. L’occasion de rencontrer un musicien aussi attachant que talentueux et de vivre une soirée… mouvementée.

Dans la vie de tout geek — plus ou moins discrètement — infiltré sur la planète Terre, se pose, à intervalles réguliers, la question de savoir si, oui ou non, on n’est pas « trop vieux pour ces conneries ». Est-ce que, passé trente (ou quarante ou…) ans, il ne serait pas temps de grandir un peu et de raccrocher les gants, de laisser tomber le heavy metal, la science-fiction et les comic books ? Et, dans les moments où ce questionnement se fait plus insistant (et plus déprimant) que jamais, parfois, l’Univers vous envoie un signe…

 

« Espace, frontière de l’infini… »

 

Le 11 mars dernier, Blaze Bayley accostait pour la soirée sur les bords de Seine, au pied des tours de la bibliothèque François Mitterrand, à Paris. Surtout connu dans le Landerneau des hard-rockeurs en sa qualité d’ancien chanteur d’Iron Maiden, l’Anglais est aussi celui que la plupart des amateurs de la « vierge de fer » préfèrent ne pas se rappeler. On ne soulignera jamais assez combien la mémoire du fan, cet animal étrange, est sélective. Bayley et son groupe étaient donc de passage à Paris pour défendre leur dernier album, Endure and Survive, sorti à peine plus d’une semaine plus tôt.

Quand un groupe vous raconte que « ce n’était pas le bon moment, que les chansons n’étaient pas prêtes », je n’en crois pas un mot. Je pense plutôt que c’est de la paresse !

La cinquantaine passée depuis quelque temps déjà, Bayley a pris sur lui le poids des ans… et ce n’est pas qu’une figure de style. Finis les cheveux longs, ne restent désormais que d’épais favoris tout blancs. Assis sur le toit de la péniche du Petit Bain — qui accueillera son concert quelques heures plus tard — et engoncé dans un sweat à capuche noir, il vous regarde approcher, sous ce soleil froid de fin d’après-midi, annonciateur d’un printemps prochain. Le demi-sourire qu’il arbore aurait presque l’air inquiétant s’il n’était pas contrebalancé par ce regard empreint de beaucoup de bienveillance… et non dénué d’une certaine malice. Quand on lui demande, par exemple, si ça n’est pas trop fatigant d’enchaîner deux tournées (et l’enregistrement de deux albums) en moins de dix-huit mois, Bayley répond :

« À l’origine, l’histoire de l’album précédent, Infinite Entanglement [sorti il y a tout juste un an], était censée tenir sur un seul disque. Et puis le travail avançait… et, à un moment, j’ai dit à Chris [Appleton, mon guitariste] : “on ne va pas faire un, mais trois albums ! et on va les sortir au début du mois de mars,” chaque année, trois ans de suite ! C’est comme ça que je voulais que ça se passe parce que je n’aime pas quand un groupe perd son temps et qu’il vous raconte que “ce n’était pas le bon moment, les chansons n’étaient pas prêtes”. Je n’en crois pas un mot. Je pense plutôt que c’est de la paresse ! Notre travail d’auteur, de musicien, nous, on s’y consacre pleinement. Ce qu’on veut, c’est partir en tournée. »

Blaze Bayley (noir & blanc) - Concert au Petit bain (Paris - 11 mars 2017)

Blaze Bayley – © 2017, Daily Mars

Second volet de cette « trilogie cosmique », Endure and Survive est un peu son Empire contre-attaque : un épisode plus noir et désespéré. « Pendant la phase d’écriture, Chris me disait que cet album, sur le plan musical, était très proche de Promise and Terror [paru en 2010], qui est à ce jour, l’album le plus sombre de ma carrière. Et beaucoup de fans m’ont dit la même chose depuis la sortie de l’album. »

Déjà en 2008, on croisait, dans la discographie de Bayley, la route d’un personnage condamné à ne pas mourir (sur le bien nommé The Man Who Would Not Die). Sur Endure and Survive [littéralement « subir et survivre »], son héros, William Black, se retrouve dans une situation assez similaire. Alors faut-il voir là se dessiner dans l’œuvre une sorte d’autoportrait « science-fictionnel » de son auteur ? « Il y a beaucoup de moi dans William Black. Certains bouts sont simplement mieux cachés que d’autres. Ce personnage est un descendant du héros de l’album Tenth Dimension [deuxième album solo de Bayley, datant de 2002]. C’est son arrière ou son arrière-arrière-petit-fils. C’est un homme brisé, comme tous les personnages de cette histoire. Ils sont tous désabusés. La vie les a tous vraiment éprouvés. William Black, c’est un homme qui est revenu de toutes ses illusions. Il a vécu une tragédie et il continue d’essayer de survivre. Il vient de finir un voyage qui a duré un millier d’années (c’est ce voyage qui était raconté sur l’album précédent, Infinite Entanglement). Il a enduré ce périple et il y a survécu. Il a atteint sa destination : c’est une planète, sur laquelle il n’a pas le droit d’atterrir ! Toute l’histoire est là, dans ce sentiment qu’on éprouve quand on vous trompe, qu’on vous déçoit, qu’on vous ment. Quand on croit de tout cœur à quelque chose et qu’au bout du compte, on se rend compte que c’est une non-vérité. Voilà la vie du Capitaine William Christopher Black. »

 

Albert Einstein, Niels Bohr et Ken Loach sont sur une péniche…

 

« C’est assez universel. On a tous des défis à relever dans la vie. On rencontre tous des difficultés : dans notre vie personnelle, avec nos parents, notre compagnon, ou au travail avec nos collègues. Et au bout du compte, on se retrouve à faire des choses qu’on n’a pas envie de faire… simplement parce qu’on a un loyer à payer ! Ce sont des choses élémentaires auxquelles tout un chacun doit faire face dans notre société occidentale. »

Nous voilà face à un représentant d’une espèce de lumpenprolétariat du rock’n’roll. Un type qui sillonne l’Europe avec son van, donne une centaine de concerts par an, passe des heures tous les soirs après chaque concert avec les fans, pour leur parler, signer des autographes, se faire prendre en photo avec eux… et ce, gratuitement, jusqu’à ce que la salle ferme ou que le dernier péquin qui traînait au bar soit parti.

(Blaze Bayley) - Concert au Petit bain (Paris - 11 mars 2017)

Karl Schramm – © 2017, Daily Mars

Mais le plus étonnant, chez Bayley, c’est que, en miroir du côté très terre-à-terre de l’homme de la rue, qui est né à Birmingham, dans une ancienne région industrielle, il y a un autre Blaze qui, lui, a littéralement la tête dans les étoiles. Au milieu de tout ce fatras « space-opératique », il réussit à caser, en vrac, des références à tout un tas de concepts et des notions scientifiques assez pointus, des espaces à n-dimensions à la mécanique quantique, en passant par la vitesse de libération.

« L’histoire [d’Infinite Entanglement] se passe dans l’espace parce que c’est ça le prochain “Nouveau Monde”, la prochaine frontière. Ce que je raconte dans ces albums, ça s’est déjà produit sur la Terre. Regardez les Conquistadors. Une civilisation, à un certain degré d’évolution sur le plan technique, se rend dans des endroits moins avancés pour les conquérir. Ça se passera de la même façon dans 1 000 ans qu’il y a 200 ans, quand on a découvert un “Nouveau Monde”. On sait déjà qu’il existe des planètes semblables à la Terre. On ne sait pas si elles abritent des formes de vie ni à quoi elles pourraient ressembler. »

« Ça m’a toujours intéressé de savoir comment les choses fonctionnaient. Quand j’étais gamin, je bricolais des vélos. Puis je suis passé aux motos et, de fil en aiguille, je me suis intéressé aux théories d’Einstein et à la controverse avec Bohr au sujet de la mécanique quantique et de la nature de la réalité. Einstein, sa conception de l’imagination comme étant plus importante que la connaissance, et beaucoup d’autres choses qu’il a dites, m’ont encouragé. J’étais dyslexique et ça m’a fait me dire que je pouvais quand même accomplir de grandes choses, même avec ce problème… ou n’importe quel autre gros problème. Je pouvais les surmonter. Et puis je me suis penché de plus en plus sur ces travaux et je suis tombé sur cette théorie de l’intrication quantique [“quantum entanglement” en anglais, qui a donné son titre à la trilogie et] qui dit que deux électrons, par exemple, à partir du moment où ils sont liés — qu’ils sont “imbriqués” sur le plan quantique — peu importe la distance qui les sépare, ils vont toujours “savoir” ce que l’autre est en train de faire, dans quel état il se trouve. Ç’a été une épiphanie pour moi. Je me suis dit que si j’étais dans un vaisseau spatial, à l’autre bout de l’univers, et si j’étais était vraiment lié avec quelqu’un, je pourrais ressentir cette “intrication”, cet “enchevêtrement” dont il est question dans Infinite Entanglement. »

Enfin, avant de partir, Bayley insiste pour conclure l’entretien par un « merci beaucoup [en français dans le texte] à tous ses fans français, qui ont rendu possible la réalisation de son dernier album ». Parce que des fans, il en a quelques-uns, le bougre. Il y en a même qui font le pied de grue sur le quai devant la péniche depuis trois heures de l’après-midi. Ils sont là, sagement, à parler fort et à faire des blagues. Tous plus ou moins âgés (enfin, plutôt plus que moins, il faut être honnête) et tous arborant leurs plus beaux t-shirts Iron Maiden.

I am Blaze Bayley, and I’m here to destroy you!

Finalement, sur les coups de 18 h 30, on laisse entrer les fauves dans l’arène. Malgré une entrée en scène sur une version électrifiée du thème de New York 1997 et une reprise plutôt bien sentie de Doctor Doctor d’UFO, Dreamcatcher — le groupe qui assure la première partie – peine à convaincre tout à fait. La faute sans doute à un manque d’expérience et d’assurance, peut-être aussi à un mixage assez moyen et des compositions un peu trop prévisibles. Bref, ils quittent la scène, annonçant l’arrivée prochaine de Bayley et le qualifiant, assez improprement au passage, de « légende ».

 

« No More, Mister Nice Guy »

 

Or, quand ce dernier entre en scène sur les coups de 20 heures, il n’a rien d’une légende. Il est là et bien là : en chair et en rouflaquettes (et en sueur aussi, un peu). Tombant le sweat-shirt de tout à l’heure à la manière d’un boxeur qui enlève son peignoir, il déboule sur le ring et lance un tonitruant : « I am Blaze Bayley and I am here to destroy you… with the power of metal! ». Alors qu’avec presque n’importe qui d’autre, une phrase comme celle-là aurait suffi à faire chavirer la soirée dans un océan de clichés dignes du meilleur album de Manowar, là, on assiste à un véritable tour de force. Blaze parvient à suspendre l’incrédulité de toutes les personnes dans la salle.

Et là, d’un coup, la charge est lancée. « No more Mr Nice Guy » comme dirait l’autre. L’être affable de tout à l’heure n’est plus et semble avoir cédé la place à un gorille tout droit évadé de l’enfer. Bayley sonne son public, round après round, chanson après chanson, enchaînant les coups sans répit, battant l’air avec ses poings, haranguant et galvanisant la foule. Pendant plus d’une heure et demie, sabre au clair, il va faire feu de tout bois et nous balancer à la figure, dans le désordre, des titres de ses derniers albums, d’autres, tirés de ses deux albums avec « Maiden » (dont The Clansman) et une reprise de son premier groupe, Wolsbane : Manhunt, interprétée ici dans une version absolument cataclysmique.

Chris Appleton (Blaze Bayley) - Concert au Petit bain (Paris - 11 mars 2017)

Chris Appleton – © 2017, Daily Mars

Parce ce que si Bayley a des fans, il a aussi gardé un deuxième as, dans l’autre manche de son hoodie : des musiciens ! En débauchant les trois-quarts des effectifs du groupe anglais Absolva, il a, mine de rien, réalisé une belle manœuvre. Les trois musiciens — Chris Appleton à la guitare, Martin McNee à la batterie et Karl Schramm à la basse — ont l’habitude de jouer ensemble et ça se sent. Tout le set défile de manière impeccablement fluide à un rythme endiablé. Ce ne sont plus des musiciens, ce sont des alchimistes à qui on a affaire, tant ils arrivent à changer en or des morceaux qui, sur album, ont parfois tendance à traîner derrière eux leurs semelles de plomb.

Appleton, surtout, fait des miracles, assurant le show en plus de toutes les parties de six-cordes (et de l’installation et du démontage du matériel, des interviews…). L’énergie déployée par ce bonhomme est proprement impressionnante. Et, pour ne rien gâcher, il est d’une humilité incroyable par-dessus le marché, déclarant, en interview, avec son savoureux accent mancunien : « Blaze, c’est le patron. Le Blaze Bayley Band, par définition, c’est son groupe. C’est lui qui a le dernier mot. On écrit les chansons ensemble. Je l’aide autant que possible : pour la composition, l’enregistrement, la production… Quand on enchaîne les concerts, dix ou quinze soirs de suite en tournée, je m’occupe de son matériel, je vérifie son micro. De temps en temps, je fais les balances à sa place pour qu’il puisse se reposer. Et, à la fin, on se bat tous pour la même chose. »

 

Alors, bien sûr, c’est loin d’être parfait. Est-ce que Endure and Survive est un chef-d’œuvre ? Non. Est-ce que le concert du 11 mars était l’un des plus grands concerts de tous les temps ? Non plus. Mais les gars y vont tellement à fond, ils ne lâchent tellement rien qu’on est obligé de s’incliner. Chaque mot, chaque note, est investi d’une telle puissance et d’une telle conviction que, même si le son est brouillon, c’est le résultat qui compte. Peu importe comment la boule de démolition s’abat sur la maison, à la fin la maison se retrouve par terre et c’est ça qui compte.

Enfin, Blaze Bayley, c’est aussi l’incarnation d’un serpent de mer qui revient régulièrement faire des vagues dans les pages du Daily Mars : la question des œuvres de genre. Parce que le mec officie au sein d’un genre, c’est indéniable. Sa marotte, depuis plus de quinze ans, c’est de sortir des albums-concept de heavy metal sur des thèmes de SF. Cette forme de monomanie seule devrait suffire à lui assurer une entrée dans un dictionnaire amoureux (ou médical) des amateurs de ce type de récits juste à côté de Jean Rollin1 et de sa fascination pour les histoires de vampires.

Au cinéma, la production de ce type-là tiendrait de la « série B » — au sens le plus noble qui soit — eu égard déjà à ses conditions de production (petit budget, avec des sessions de studio courtes) et au respect des codes du genre. Tous les tropes, à la fois du space opera et du hard rock, sont passés en revue, avec une honnêteté et une sincérité absolue. C’est ce qui empêche l’entreprise — malgré tous ses défauts — de tomber dans les clichés. Pour filer la métaphore cinématographique, c’est ce qui différencie Jean Rollin d’Uwe Boll.

Alors non, au sortir de tout ça : nous ne sommes pas trop vieux. Et nous ne sommes pas ridicules non plus. Ni ce bonhomme chauve et un peu empâté qui s’agite sur scène, ni ceux qui ont attendu trois heures devant la salle avant que les portes s’ouvrent, ni ceux qui sont restés après le concert pour avoir leur photo-souvenir. Plus tôt dans la soirée, au milieu d’un break, coincé entre un chapelet de remerciements et une exaltation des vertus cathartiques du heavy metal, Bayley exhortait son public à « oublier tout ce qui se trouve à l’extérieur de cette salle, parce que tout ce qui compte, c’est d’être ici, maintenant ». Et effectivement, samedi dernier, l’important, c’était d’y être.

Blaze Bayley - Endure and Survive (2017) [pochette de l'album dessinée par Andreas Sandberg]Blaze Bayley
Endure and Survive

sortie le 3 mars 2017 sur le label
Blaze Bayley Recordings
et en concert à Saint-Étienne
le 17 mars 2017, Luynes le 18,
Nancy le 1er avril,
Bourg-en-Bresse le 5,
Grenoble le 7
et Clermont-Ferrand le 8
www.blazebayley.net

 

Blaze Bayley Setlist Petit Bain, Paris, France 2017, Endure and Survive

 

 

 

1 Pour ceux à qui ce nom n’évoque rien, allez faire un tour par là.

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