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#Interview #Critique Cradle of Filth – Cryptoriana… (Nuclear Blast)

#Interview #Critique Cradle of Filth – Cryptoriana… (Nuclear Blast)

Note de l'auteur

Délaissant l’Allemagne de la fin du Moyen-Âge pour l’Angleterre victorienne, Cradle of Filth revient avec l’automne et un nouveau disque, Cryptoriana – The Seductiveness of Decay. Avec une distribution inchangée par rapport à l’album précédent (l’étonnamment bon Hammer of the Witches), les troubadours du métal extrême nous présentent la nouvelle collection exposée dans leur petite boutique des horreurs. Et nous avons même eu droit à une petite visite guidée par le taulier, Dani Filth, en personne !

Le bien, le mal, la morale, les sentiments ?
Pures « fictions victoriennes » !”
Michel Houellebecq,
H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie (éd. J’ai lu)

De la littérature française contemporaine au black metal symphonique anglais en un coup : ça, c’est fait ! Il faut dire que le passage par la case Lovecraft constitue souvent un raccourci élégant, même s’il peut s’avérer un peu périlleux pour la psyché de celui qui l’emprunte. Mais vous savez bien qu’au Daily Mars, notre santé mentale, on s’en fait du petit-bois pour les longues soirées d’hiver, alors en selle !

VICTOR VICTORIANA

De fictions victoriennes, il n’est pratiquement question que de ça sur le dernier Cradle of Filth. Après Nymphetamine (2004) et Thornography (2006), Cryptoriana est donc le nouveau titre en forme de mot-valise à ajouter à leur discographie. « Parce que c’est le genre de chose que Cradle fait » lâche malicieusement, au détour d’une question sur le nom de l’album, Dani Filth, meneur et unique rescapé de la formation d’origine du groupe qui porte son nom (enfin son pseudonyme… à moins que ce ne soit l’inverse). Forgé à partir des adjectifs « cryptique » et « victorien » (victorian), Cryptoriana est surtout une vraie malle des Indes dans laquelle Dani et son gang ont fourré tout un bric-à-brac : un casque colonial, quelques ossements humains ou encore une collections des lacrymatoires (ces petites fioles en verre dans laquelle quelques Britanniques excentriques de la fin de l’avant-dernier siècle conservaient d’authentiques larmes).

« D’abord, pourquoi ça se passe à l’époque victorienne ? Parce que, pendant qu’on écrivait l’album, je lisais énormément de livres, surtout des recueils d’histoires de fantômes. Et parmi ces nouvelles, toutes les meilleures dataient de la fin du XIXe siècle : E.F. Benson, H. Rider Haggard, Sir Arthur Conan Doyle, Robert Louis Stevenson, M.R. James (même s’il est édouardien en fait, il est venu un peu plus tard mais bon vous savez, c’est kif-kif). Et puis j’ai commencé à me poser des questions au sujet de l’album : à quoi il pourrait ressembler, à quoi on pourrait se raccrocher… Qu’est-ce qui pourrait en être “l’âme et l’esprit” ? Et je me suis rendu compte que ça devait être l’époque victorienne. Ça collait parfaitement avec l’imagerie macabre qu’on voulait lui donner. C’était une époque littéralement enrobée dans la mélancolie. Et puis ce n’est pas si vieux que ça. J’habite une maison victorienne, par exemple. Mon arrière-grand-mère était victorienne. Ça fait une-deux-trois-quatre-cinq générations [dit-il en dépliant successivement les doigts de sa main], si on compte ma fille. C’était l’âge d’or de la science : l’électricité, le gaz, la vapeur. On pourrait remonter dans le temps et y vivre à peu près heureux. Ce n’est pas comme si on retournait plusieurs siècles en arrière, à une époque où il fallait vraiment lutter pour survivre… comme la France médiévale de Godspeed on the Devil Thunder [album concept sur la vie et les crimes de Gilles de Raie, sorti en 2008, ndlr], par exemple ! »

 

Dani Filth est un gamin. Un sale gosse. Depuis près d’un quart de siècle, il joue à essayer de nous faire peur, aidé dans sa tâche par une troupe d’évadés du Grand-Guignol. Il a tout de l’ado gothique, plutôt doué en lettres classiques mais un peu cancre sur les bords. C’est le genre de petit mec, en noir de la tête aux pieds avec des bagues et des piercings partout, pas très bon en vie de tous les jours, mais capable d’aligner des épithètes incongrus et de discourir pendant des heures sur des sujets invraisemblables. Ajoutez à cela le débit de parole d’un fusil d’assaut et un accent anglais à couper au couteau de chasse. Entaillez sporadiquement ses réponses d’éclats d’un petit rire strident et oui, vous vous retrouverez bien en tête-à-tête avec votre neveu cyclothymique de 18 ans, chose dont il convient assez aisément.

Il y a quelque chose d’étonnant chez lui. De détonnant aussi, au sens où il détonne vraiment dans son environnement. Il faut le voir se bagarrer avec une clim’ qui s’obstine à dysfonctionner, l’une des deux journées de l’été où Paris est frappée par la canicule1.

« Je suis un peu comme Peter Pan. Physiquement, je vieillis mais, mentalement, je pense plutôt que je régresse [pour ponctuer sa phrase, il pousse alors un de ces petits gloussements – “hi hi hi” – très étranges]. Dans ma tête, je n’ai tout simplement pas grandi. Je continue à collectionner des jouets. La plupart du temps, je me comporte comme un enfant. Beaucoup de mes amis sont plus jeunes que moi […]. On ne voit pas la vie de la même façon… et on en rigole entre nous. On se fait des blagues du genre : “ah, mais moi je me souviens d’une époque où on avait une vie. On grimpait aux arbres. On faisait du vélo. On était assis là à glander ou à jouer aux jeux vidéo…”. »

Il conclut ensuite sur son rapport avec le réel, en s’enflammant un peu au passage, virant presque « Dani le rouge » :

« Mais sinon, je paie mes impôts. Je fais le plein de ma voiture. Je paie mes factures… et je pense que ma connexion avec le monde réel s’arrête là. À tout ce qui a trait à l’argent, en fait : faire des courses, ce genre de choses… À part ça, je vis un peu dans une sorte de monde imaginaire. Je bosse beaucoup mais j’ai beaucoup de chance. Je n’ai jamais eu de “vrai” travail. Jamais. De toute ma vie. Après, ça dépend aussi de ce que vous considérez comme normal. Je ne trouve pas que travailler de neuf heures à cinq heures tous les jours, ce soit normal. Je ne pense pas qu’on puisse appeler ça du “boulot”. Je pense plutôt que c’est des travaux forcés. Personne ne choisirait de faire ça s’il pouvait faire autrement, s’ils n’étaient pas obligés. »

DAMNATIO AD BESTIAS

De leurs déboires passés, Cradle of Filth semble avoir retenu quelques bonnes leçons : les vertus de la concision et de l’irrespect des codes trop strictes de certains styles musicaux. Cela fait un bail que Cradle n’est plus un groupe de black metal – fût-il « symphonique » – dans l’acception la plus orthodoxe du terme. Aujourd’hui, ils pratiquent davantage une sorte de heavy metal… ou, si on est mauvaise langue, de « métal extrême tendance easy listening ».

Dani Filth (2017)

© 2017, Daily Mars

L’ensemble de l’album est une collection de miniatures, chacune exécutée dans les règles de l’art. Sur les tréteaux de leur petit théâtre de la cruauté, Cradle of Filth nous propose une sélection de saynètes, ou de mystères (de petites pièces médiévales infusées de mythes, de croyances et de culture populaires). On traverse donc une série de tableaux évoquant directement l’époque victorienne (sur un morceau-titre, The Seductiveness of Decay) ou d’autres davantage infusés de victorianisme (Heartbreak and Seance raconte l’histoire de deux amants séparés de force par la guerre des Boers, en Afrique du sud).

Mais surtout, ils ont su garder le meilleur pour la fin. Pour le grand final, ils nous livrent leur réinterprétation d’un des piliers de la musique de chambre romantique : La Jeune Fille et la mort de Franz Schubert. Revu et corrigé à la sauce Cradle, ça donne Death and the Maiden. Et la pénultième piste de l’album, You Will Know the Lion by His Claw – qu’on pourrait traduire approximativement par « on ne joue pas à saute-mouton avec une licorne » – est sans doute la chanson la plus accrocheuse que le groupe a composée depuis Lilith Immaculate (sur l’album Darkly, Darkly, Venus Aversa, paru en 2010). Parfois, il suffit d’un titre pour élever un album honnête en un disque plutôt bon.

« Les paroles de la chanson parlent de l’annexion du Transvaal, en Afrique du sud, par l’Angleterre de la Reine Victoria. En gros : c’est le combat de l’industrialisme contre la nature. Le chemin de fer traverse l’Afrique, les républiques des Boers, et l’homme se retrouve sur le même terrain de chasse que les lions. La nature se rebelle. Bam. C’est une métaphore pour dire “bas les pattes”. On ne caresse pas un lion sans risquer de se faire arracher la tête. À l’origine, c’est une citation du latin. Je l’ai tatouée ici [il montre, sur l’intérieur de son avant-bras, l’inscription : “tanquam ex ungue leonem” – nous reconnaissons le lion à sa griffe (sa marque)]. C’est ce qui a été dit à Sir Isaac Newton par l’un de ses pairs [Jean Bernoulli, mathématicien et physicien suisse de la seconde moitié du XVIIIe siècle]. C’était une sorte de “private joke” que lui adressait Bernoulli. Il lui avait donné un problème à résoudre. Ce que Newton a fait. Et il y est allé de bon cœur, à tel point qu’il a même trouvé la solution d’un autre problème en cours de route. Et ça veut dire… bah… “You Will Know the Lion by His Claw”. Si vous ne voulez pas vous faire humilier par un esprit supérieur, ne lui demandez pas de démêler un problème qui vous semble inextricable, parce qu’il risque d’y arriver. »

 

Cette véritable fête foraine grotesque affiche tout ce qu’elle peut d’ornementations pompières : solos de guitares, grandes orgues, chœurs en latin et en grec… Les travaux d’arrangements, réalisés par Martin Skaroupka (également batteur du groupe) sont, à ce titre, exemplaires. À ce jour, Cradle connaît peut-être son incarnation, sinon la meilleur, au moins la plus solide. En tout cas, c’est la seule à avoir enregistré deux albums consécutifs sans subir de modification. Sous-titré littéralement « du caractère séduisant de la décadence » (tout un programme), Cryptoriana est effectivement « le genre de choses que Cradle fait… ». C’est même ce qu’ils font de mieux, serait-on tenté d’ajouter. Ni plus, ni moins. Et le tour de train fantôme vaut bien le prix du billet.

Cradle Of Filth - Cryptoriana The Seductiveness Of Decay - PochetteCryptoriana
The Seductiveness of Decay

de Cradle of Filth
Sortie le 22 septembre 2017
chez Nuclear Blast
Disponible ici
En concert à Saint-Étienne
le 14/2/2018, Limoges le 18,
Paris le 19, Lille le 20
et Besançon le 21 (plus d’infos ici)

 

 

 

 

1 l’autre étant celle où nous avons réalisé l’entretien avec Gregor Mackintosh de Paradise Lost.

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