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#Interview #Critique Paradise Lost – Medusa (Nuclear Blast)

#Interview #Critique Paradise Lost – Medusa (Nuclear Blast)

Note de l'auteur

Ça y est, c’est la rentrée ! C’est triste, c’est sûr, mais heureusement, Paradise Lost est là pour vous remonter le moral. Deux ans après un album que plus personne n’osait espérer (The Plague Within), les Anglais sont de retour avec Medusa : encore plus noir, encore plus brut… et toujours plus gothique ! Pour l’occasion, le guitariste du groupe, Gregor Mackintosh, nous a accordé une interview pour parler musique, entre autres. La sienne, bien évidemment, mais celle des autres aussi. Récit d’une rencontre avec un gentleman métal, en forme de punk.

Saisissant. Dès ses premiers instants, Medusa est un album qui vous prend aux tripes. Rien qu’avec ses quelques notes d’orgue, l’introduction du morceau d’ouverture, Fearless Sky, donne le ton de la chanson et du disque tout entier en une poignée de secondes à peine. Vous voilà directement projeté dans l’ambiance d’un film d’épouvante à l’ancienne.

« Ce que je voulais, c’était que ça sonne un peu comme dans une église. Au début, Nick [Holmes, chanteur et parolier du groupe] voulait la faire durer beaucoup plus longtemps, cette introduction, la rendre plus “grandiloquente”. Mais, quand la chanson a été finie, on s’est rendu compte qu’elle n’en avait tout simplement pas besoin. Tout ce qu’il lui fallait, c’était cette petite mélodie. C’était ce qui épousait le mieux son style. Ce qu’on voulait, c’était faire éprouver une sensation de froid à l’auditeur, l’emmener quelque part, ailleurs, dans une forêt ou que sais-je. Et ça fonctionne plutôt bien. »

Bras croisés, coudes sur la table, Gregor Mackintosh répond à nos questions, patiemment, en prenant soin de bien parler dans le micro de l’enregistreur. Calmement, le guitariste et compositeur quasi-exclusif de Paradise Lost vous écoute. Sur un ton presque détaché, il commente, réagit à nos propos. À l’occasion, il rectifie une imprécision, corrige une faute d’anglais. Et puis il y a ses yeux, bleu clair, qui se posent sur vous avec ce qu’il conviendrait d’appeler de la mansuétude.

Subsistent chez lui, dans son look surtout, des traces du punk qu’il a été. Avec ses cheveux courts, en vrac et teints en jaune pétant, on dirait le petit frère de Johnny Rotten des Sex Pistols, en plus propre (et en plus costaud aussi).

Il a l’air un peu las, peut-être est-ce dû au fait d’être aux crackers et à l’eau minérale à l’heure du déjeuner. À moins que ce ne soit de voir défiler des journalistes et de devoir répondre à leurs questions (un peu toujours les mêmes) depuis plusieurs jours aux quatre coins de l’Europe. S’ajoute à cela – manque de chance pour le groupe – que l’escale française de la tournée promotionnelle pour ce nouvel album tombe au tout début de l’été, un jour où le Tout-Paris se liquéfie sous l’effet d’une chaleur caniculaire.

Paradise Lost (2017)

© 2017, Paradise Lost

 

« Entre Gothic et Shades of God »

Ce caprice de la météo, qui a mis tous les voyants au rouge est d’autant plus déplacé que Medusa est vraiment un album glacial. Tout, sur ce disque appelle au souvenir et à la mélancolie. L’écoute du disque vous ramène un bon quart de siècle dans le passé.

« Si on devait décrire Medusa à un fan, sur le plan de la musique, on dirait qu’il se situe entre Gothic [1991] et Shades of God [1992]. Évidemment, c’est un peu plus que ça. On joue beaucoup mieux maintenant qu’à l’époque. »

Ce genre de propos est quand même une antienne dans le rock, et encore plus le métal. Régulièrement, des groupes un peu en perte de vitesse, quand ils ne sont pas en totale perdition, vous promettent monts et merveilles. Ils vous disent qu’ils vont « revenir à leurs racines », jouer plus vite – ou plus lentement – et plus fort, être plus méchants, plus agressifs, plus authentiques, moins commerciaux, etc. Et c’est rarement vrai.

Paradise Lost n’a pas fait exception à la règle. Ils n’étaient même pas loin d’être considérés comme perdus pour la cause… jusqu’à la sortie de The Plague Within en 2015. Ce précédent album les avait vus s’extraire de la tombe dans laquelle on les avait peut-être un peu précipitamment enterrés. Deux ans plus tard, Medusa permet à ces anciens gamins d’Halifax de siéger à nouveau en majesté sur la scène gothique, au milieu de leurs pairs et des dizaines de groupes qu’ils ont engendrés.

« L’idée d’un album comme Medusa – qui est selon mois un vrai disque de doom metal – remonte en fait à l’enregistrement de l’album d’avant. La dernière chanson que nous avions composée pour The Plague Within, c’était le titre Beneath Broken Earth. C’était vraiment un truc de dernière minute qu’on a écrit juste avant d’entrer en studio. Et le résultat final nous a vraiment plu. C’est ce qui nous a fait dire : “pourquoi pas faire un album en suivant cette ligne directrice ?”. Avec des titres vraiment lents, vraiment “doomy“. Mais on voulait aussi que l’album ait de la personnalité. Pendant l’écriture de l’album, j’écoutais pas mal de groupes différents et je trouvais que beaucoup de choses, de nos jours, dans le métal, avaient tendance à se ressembler en termes de production. C’est pour ça qu’on a opté pour quelque chose de brut, avec un son “live”. On voulait faire quelque chose de peut-être un peu “simili-rétro”. »

 

Il y a quelque chose d’incongru, presque d’enfantin, d’amusant en tout cas, à l’écouter parler ainsi. Ce musicien, à quarante-cinq ans passés, qui regrette qu’aujourd’hui tout se ressemble, que c’était mieux avant. Mais pas comme un vieux schnock, plus comme… un ado’.

« J’écoute vraiment beaucoup de musique. C’est sympa de pouvoir encore s’enthousiasmer pour des trucs récents. J’essaie en permanence de découvrir de nouveaux groupes. Bandcamp, pour ça, c’est génial, c’est un de mes sites préférés. Avec quelques uns de mes amis, on passe notre temps à s’échanger des noms de groupes qu’on a écoutés, ce genre de choses. »

Il pointe alors ses deux pouces en direction de son torse. Dans les plis de son t-shirt, on devine une illustration, dans le style fifties des couvertures des bd Tales from the Crypt. Un squelette-zombie, tenant d’une main décharnée un poignard ensanglanté, poursuit une femme en nuisette et en détresse. Au-dessus de cette scène de genre pour geeks, reproduite façon gravure en orange sur fond noir, se dessine, dans une police gothique (forcément), le nom d’un groupe.

« Ça, par exemple. Ça s’appelle Black Tomb. J’ai trouvé ça sur Bandcamp. Ça ressemble à du Black Sabbath, pour la musique, mais avec un chant black metal : une sorte de mélange des genres. C’est un groupe américain mais ils jouaient dans un club à côté de chez moi, en Angleterre alors j’y suis allé. On devait être à peine une cinquantaine de personnes dans la salle et j’ai trouvé ça super. J’ai acheté le t-shirt, le CD. Il y a ça mais j’aime aussi beaucoup un groupe comme Implore. Là, on est davantage dans un style grindcore, très bien exécuté. J’écoute aussi pas mal de musique électronique instrumentale, du genre « musique de film d’horreur au synthé » [horror synth music]. Je trouve ça vraiment cool. J’ai un pote qui en fait et qui m’a branché sur pas mal de groupes. Il m’a passé pas mal de trucs à écouter. Autant j’ai beau aimer des vieux classiques que j’écoute régulièrement, autant je pense que c’est important de rester à l’écoute de la scène musicale, de se tenir au courant de ce qui se passe. »

 

Plus rapide et plus intuitif

Après cette légère sortie de route, la discussion reprend son cours. Medusa est donc un disque volontairement « à l’ancienne ». Huit titres, épais certes, lourds mais secs, sans une once de gras, indiquent une quarantaine de minutes au chronomètre. Alors que Mackintosh, Holmes & Co. semblaient avoir perdu leur mojo à un moment pendant les années 2000, ils reviennent ici à une approche beaucoup plus directe des morceaux.

« On avait déjà commencé à changer notre manière de travailler sur l’album précédent. Et sur celui-ci on a vraiment tout changé. Avant, j’avais l’habitude de composer les chansons du début à la fin. Une fois qu’elles étaient finies – complètement finies – je les donnais à Nick. Il chantait par-dessus et c’était plié. Mais ça prenait énormément de temps. C’est pour ça qu’on a modifié notre façon de procéder. Cette fois-ci, au lieu de tout écrire à l’avance, j’envoyais quelques riffs à Nick – un ou deux pour chaque morceau – en lui disant de poser le plus de lignes de chant possible par-dessus. Du chant guttural [du “growl”], du chant clair, des harmonies, ce qu’il voulait… et comme ça je récupérais assez vite cinq ou dix mélodies vocales. Ensuite, j’éclatais tout ça et je reconstruisais les chansons, un peu comme des puzzles. En très peu de temps, ça permet d’avoir cinq ou dix “brouillons” pour un même titre. Ça rend les choses beaucoup plus rapides et beaucoup plus intuitives. Je peux renvoyer cinq versions différentes – totalement différentes – d’un morceau à Nick et lui demander : “laquelle tu préfères ?”. À partir de là, on développe ces idées. On a écrit cet album en six ou sept mois alors qu’en général, ça nous prenait plus d’un an. Je suis le premier surpris de ne pas avoir pensé à fonctionner comme ça plus tôt. Ça m’aura pris presque trente ans pour améliorer ma technique de composition. »

« Mais, paradoxalement, le résultat est peut-être – encore plus que sur les albums précédents – l’œuvre de moi et de Nick… et de Waltteri [Väyrynen, leur nouveau batteur] aussi. On a beaucoup travaillé avec lui pendant la phase d’écriture. L’un de ses points forts, c’est qu’il est très doué pour l’improvisation. Beaucoup de batteurs dans le metal trouvent ça difficile. Ils sont super forts “en metal”, mais c’est tout. Waltteri lui, il peut jouer dans beaucoup de registres différents. Alors, pendant que je composais, on a pas mal improvisé, pour déconner mais aussi pour voir ce qui pouvait fonctionner. D’habitude, on a des rythmiques très carrées. Là, c’était cool de pouvoir changer un peu. On n’avait jamais vraiment fait ça avant. Ça s’entend pas mal sur la deuxième piste du disque, Gods of Ancient. Il y a pas mal d’improvisation mais c’est fait avec goût, il n’en fait pas trop. »

 

« Quand on a enregistré The Plague Within, on ne voulait pas de producteur. On voulait un ingénieur du son parce qu’à chaque fois qu’on embauchait un producteur, on finissait par lui dire ce qu’il avait à faire. C’est pour ça qu’on a embauché Gomez [Jaime Gomez Arellano] à l’origine. Mais il nous a tellement aidés à façonner le disque qu’on s’est dit qu’on devait le créditer en tant que producteur. Alors quand on a décidé que cet album serait comme une continuation de Beneath Broken Earth, en quelque sorte, on s’est dit que c’était l’homme de la situation. En plus, il adore expérimenter, jouer avec le son. Dans son studio, il y a tout un tas d’amplis, de batteries. On a essayé plein de choses. Ce n’est pas un producteur du genre “Pro Tools” qui a ses yeux rivés sur l’écran en permanence. Il écoute, vraiment. Ça a l’air évident dit comme ça mais il n’y a pas tant de producteurs comme ça. »

 

« Ce qu’on voulait, c’était avoir le son de l’album fini avant de jouer la moindre note »

« On a beaucoup travaillé en amont – l’écriture, la pré-production – mais l’album a été enregistré très vite. Ça a pris beaucoup de temps pour trouver le “bon son”. Par exemple, j’ai enregistré les guitares – toutes mes parties de guitare – de l’album en deux jours et demi mais on a dû passer trois ou quatre jours avant à chercher les bons réglages. Même chose pour la batterie : trois ou quatre jours pour avoir un son de batterie qui nous plaise et en moins de deux jours, on avait tout mis en boîte. On voulait avoir le son de l’album fini avant d’avoir joué la moindre note. On ne voulait pas remplacer la grosse caisse au mixage par une autre grosse caisse avec un meilleur son. Ce que vous entendez sur l’album, c’est la batterie en studio – sans coupe, sans rien – directement le son dans la pièce où on a enregistré. Pas de reverb’. Juste le son de Waltteri qui joue dans cette grande pièce avec ses murs en briques. Mais pour arriver à ce résultat-là, vous devez y consacrer beaucoup de temps d’abord. »

« C’est Hammy [Paul Halmshaw], le patron de Peaceville Records, qui produit notre premier album. Pendant qu’il était en studio, il était en train de lire un bouquin intitulé Comment devenir producteur de disques. C’est lui qui nous a dit : “on enregistre les guitares sans la distorsion, et on la rajoutera après”. Nous, on était là – “hein, quoi ?” – mais on ne savait pas. C’était la première fois qu’on enregistrait un disque et les premières fois, parfois… Résultat, je n’ai jamais vraiment aimé le son du premier album. J’aime bien les chansons qui sont dessus mais je préfère les démos. Les démos avaient un son super. On voulait que l’album sonne pareil… mais ce type, de Peaceville Records, il nous a un peu arnaqués sur ce point-là. »

S’il fallait reconnaître un défaut à Medusa, ce serait peut-être d’être un peu trop respectueux – pour ne pas dire prisonnier – des codes de son propre genre. Tout cela est très sérieux, très premier degré. Derrière sa pochette colorée (rappelant les affiches de films de la Hammer), l’album est plutôt monochromatique. Les nuances existent mais disons qu’elles sont subtiles. À une ou deux exceptions près – comme court et nerveux Blood & Chaos – l’album écouté d’une oreille distraite peut sembler un peu monotone.

« C’est vrai que, musicalement, l’album est plutôt oppressant, dans un sens. Je n’aime pas ce mot mais il est “écrasant”. C’est dans les paroles, qu’on essaie toujours de mettre une petite lumière au bout du tunnel. La chose à retenir de ce qu’on dit c’est “si vous ne profitez de votre vie maintenant, après, c’est fini ; alors vous devez faire ce que vous pouvez maintenant, parce que c’est tout, il n’y a rien d’autre après”. C’est ça la petite lueur. »

« Mais aussi, c’est ce qui nous plaît, tout simplement. Un auteur ne doit pas forcément être le personnage qu’il est en train de décrire. On essaie de créer une musique qui vous fait cogiter, qui vous emporte ailleurs. C’est une échappatoire. J’aime la musique triste. J’aime la musique déprimante. Quand j’écoute de la musique. Quand j’écoute un groupe, ou la BO d’un film ou quoi que ce soit d’autre, j’aime me concentrer sur ce que ça me fait ressentir. C’est tout l’intérêt. Donc il n’y a pas du tout besoin d’être un nihiliste complet pour créer une musique comme la nôtre. C’est quelque chose qu’on essaie de représenter. C’est vraiment comme peindre un tableau. »

Le réalisateur de La Jetée, Chris Marker a dit que « l’humour était la politesse du désespoir ». Et si, avec Paradise Lost, la réciproque était vraie ? Et si le désespoir était une forme mal élevée d’humour potache ? Un humour pratiqué par des ados avec des manières de gentleman déguisés en punks qui racontent des histoires qui font peur, simplement parce que ça les amuse.

 

Paradise Lost - Medusa (pochette)Medusa, de Paradise Lost
Sortie le 1er septembre
chez Nuclear Blast
Disponible ici

 

 

 

 

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