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« En dessinant Jessica Jones, je voulais la rendre réaliste, normale » (interview de Michael Gaydos, dessinateur de Jessica Jones)

« En dessinant Jessica Jones, je voulais la rendre réaliste, normale » (interview de Michael Gaydos, dessinateur de Jessica Jones)

Alors que la série Jessica Jones déboule bientôt sur tous les écrans télé du monde et continue à développer l’univers Marvel à la télévision, la Galerie Arludik expose jusqu’au 2 janvier le travail de Michael Gaydos. Papa du personnage avec Brian Bendis, le dessinateur a raconté les aventures de la détective à travers les 28 épisodes d’Alias. A l’occasion de sa venue en France, celui-ci a bien voulu répondre à toutes nos questions.

C’est la première fois que vous exposez votre travail à Paris ?

Michael Gaydos : C’est ma toute première fois à Paris, et seulement la deuxième fois que je montre mes planches. La dernière fois, c’était il y a six mois, à New York, pas loin de là où je vis. J’étais plutôt contre cette idée : ici, en Europe, on porte un regard différent sur le travail de l’illustrateur de comics. On ne trouverait pas quelqu’un qui montre ses planches dans une galerie aux États-Unis. Et cette expo s’est faite en coordination avec la sortie de la série. En fait, c’est marrant parce que quand on m’a proposé ça, je pensais ne pas avoir assez de planches à exposer. J’en ai vendu beaucoup d’Alias, et je craignais de ne pas avoir assez de pages qui paraissent exposables de cette manière.

Donc lorsqu’on est venu vous voir, vos tiroirs étaient un peu plus vides qu’il y a 15 ans ?

Exactement, et c’est drôle parce qu’il y a six mois, l’exposition qu’on a organisée à New York n’avait pas que des planches d’Alias. C’était aussi pour d’autres comics. J’en avais quelques-unes que j’ai conservées pendant un certain temps, et j’ai décidé que je n’allais rien en faire. Donc je les ai exposées, et quelques-unes se sont vendues ! Et quand on m’a appelé pour faire cette expo ici, je me suis dit : « Oh, si seulement je les avais encore ! ».

Il y a beaucoup de planches extraites d’Alias, mais aussi d’autres séries où apparaît le personnage de Jessica Jones…

Il y en a de Pulse, de Young Avengers, de la petite histoire qu’on a écrite spécialement pour Netflix, et qui a été distribuée au Comic Con de New York et à celui de Paris. En fait, Brian [Bendis] était censé être au Comic Con Paris, mais il a été contraint d’annuler à cause d’un souci sur la série TV Powers.

Est-ce qu’Alias a été un des premiers projets sur lesquels vous avez œuvré, ou avez-vous fait d’autres choses avant ?

Juste après la fac, un ami m’a fait embaucher sur le comics Les Tortues Ninja. Kevin Eastman avait créé Tundra, et j’ai travaillé pour eux. Cages de Dave McKean est sorti chez eux, et c’était une compagnie façon Vertigo, avec des artistes qui voulaient faire des œuvres plus orientées fine art. Mon premier livre, Scorched Earth est sorti chez eux, et à la fac, j’avais fait une petite version de cette série. C’était censé sortir sur 6 numéros et seulement 3 ont pu paraître.

Marvel_Jessica_Jones_Michael_Gaydos_5Donc Tundra a fermé ses portes avant que vous ayez pu tout publier…

Exact. Et le quatrième numéro était bouclé, mais jamais paru. J’ai fait quelques numéros des Tortues Ninja pour Archie, et aussi des illustrations pour Turtle Soup (récits anthologiques autour de l’univers des Tortues Ninja, ndlr)… Ensuite, je suis rentré chez Caliber Comics au milieu des années 1990. Beaucoup d’artistes y ont débuté : Brian Bendis, Mike Carey, Guy Davis… J’ai travaillé sur un comics, Inferno, avec Mike Carey là-bas, qui est un de mes projets préférés dans ma carrière. On a ensuite fait un mini-arc de Batman pour DC avec Brian Bendis, et aussi quelques illustrations pour Jinx. Brian est très bon pour écrire pour des personnages féminins, et il avait proposé à Marvel de m’enrôler pour des publications. Marvel faisait une série de publications plus adultes et ils lui ont demandé s’il était intéressé pour faire une série dans ce cadre. C’est comme ça qu’il a créé Alias.

Une fois que Brian Bendis est venu vous voir et vous a proposé Alias, quel a été votre apport pour que le monde de la série devienne ce qu’il est ?

Evidemment, j’ai dit oui (rires) ! Je voulais travailler avec Marvel. Surtout au début des années 2000, et ce n’était pas ce qu’ils avaient l’habitude de faire, j’étais étonné qu’ils aient donné leur aval pour que je travaille dessus. J’ai discuté du personnage avec Brian, et il m’a donné carte blanche pour la développer et lui faire prendre forme.

Marvel_Jessica_Jones_Michael_Gaydos_6 (2) (814x1280)Dans la série, il n’y a pas beaucoup de compromis, surtout concernant le ton de la série, très adulte. Vu que Marvel faisait cette série pour adultes, est-ce qu’ils vous ont laissé libres pour garder ce ton intact ?

Oui. Il y a eu des cas où je ne pouvais pas dessiner des fesses, et où j’ai dû recadrer. Sinon, le premier numéro commence avec le mot « fuck » et une scène de sexe… Je pense que c’est le moment où Scott Lang et Jessica étaient au lit dans une des scènes, mais c’est tout. Mais ils nous ont laissé aller aussi loin qu’on voulait dans la violence.

Le personnage endure beaucoup de traumatismes, mais les lecteurs se sont pris d’affection pour elle au fur et à mesure de la série. Est-ce qu’au cours de la série, à en juger par la réaction des lecteurs et du public, vous pouviez déjà voir que Jessica Jones était là pour rester bien au-delà de la fin d’Alias ?

Honnêtement, je ne le voyais pas, parce que je ne vois pas au-delà de la production d’un numéro par mois. Donc je dessine et dessine encore, et ensuite je dois dessiner pour le numéro suivant. En dessinant le personnage, je voulais m’assurer que j’avais les expressions correctes, et la rendre très réaliste et très humaine, pas la super-héroïne Marvel typique. Une personne très normale… ce que beaucoup de gens n’ont pas apprécié (rires).

Donc c’était plus inspiré des héroïnes de films noirs des années 1940 et 1950, des Veronica Lake, etc. ?

Non, c’est plus la façon dont je dessine. J’aime les artistes comme les expressionnistes allemands, tous ceux qui travaillent avec le noir, l’encre, etc. Des artistes dont on peut voir l’énergie couchée sur papier, la figure, l’expression. Tout ça, ce sont des choses que j’aime. Par ailleurs, Brian et moi, on est très fans des romans graphiques de films noirs, les choses de Frank Miller, l’utilisation du noir, du blanc, et les contrastes.

Alias prend vraiment racine dans un environnement urbain, à savoir Hell’s Kitchen. Il y a vraiment un esprit du lieu, même si cela se passe dans un quartier fictif. Est-ce que vous avez été inspirés par des quartiers en particulier, à New York, ou Chicago ?

Brian avait plusieurs idées, sur pas mal de parties de la série. Je me souviens qu’il m’avait parlé d’un truc sur un costume et que j’ai noté « ref » en bas de case pour aller chercher à quoi il faisait référence.

Vous avez souhaité recréer le centre de New York ?

Oui, j’étais suffisamment près pour pouvoir me rendre en ville, prendre des photos et me balader pour trouver des petites ruelles ou d’autres choses dont j’avais besoin.

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D’autres séries démythifient les super-héros à l’instar d’Alias dans votre œuvre : Powerless ou plus récemment, Black Hood. Vous souhaitiez illustrer quelque chose de réaliste ?

Oui, j’aime observer les gens, interagir avec eux et il est très important pour moi de rendre mes créations très réalistes. Dans Black Hood, les expressions, les dialogues doivent être réalistes. C’est comme être un acteur et avoir un rôle intéressant, il y a beaucoup de choses à étudier, à décortiquer.

Est-ce différent de travailler avec Brian Bendis et Duane Swierczynski sur Black Hood. Avaient-ils des sensibilités différentes ?

Le travail était similaire. Ils font tous les deux confiance en leur artiste et leur laisse faire leur truc. Brian est un artiste avant tout, il était ouvert à mes propositions. Parfois, je changeais certaines choses sans lui dire et il aimait cette fraîcheur et les nouvelles perspectives que je lui apportais. Très souvent, il enlevait même le dialogue après la découverte des pages terminées, parce que l’image suffisait. Le dialogue était superflu. Duane est pareil. Il est très enthousiaste à mes propositions. Il me disait : « vas-y, fonce ! J’aime ton idée, je n’y avais pas pensé ». J’étais libre dans mon travail. Par exemple, pour une scène de combat, je pouvais trouver une solution, seul, et tous appréciaient mon implication. Je ne dessinais pas uniquement ce qui était écrit, j’allais plus loin dans la démarche, car c’est un ensemble et je voulais que ce soit crédible.

Black Hood n’est pas encore sorti en France, pouvez-vous nous en parler ?

C’est aussi un personnage écorché vif, à qui il arrive un drame. Il est flic à moto à Philadelphie. Il tue le Black Hood original par accident et se retrouve défiguré. Il est traumatisé, accro aux antidouleurs et a des remords d’avoir tué cette personne et prendre cet alias. C’est l’histoire de sa vie suite à ce traumatisme, comment il est regardé par les gens qui se moquent de lui.

Black Hood parle d’addiction, d’affaires policières, est-ce que le personnage a quitté la police suite à cet incident ?

Non, il conserve son poste. Après l’accident, il retourne travailler dans la police mais il est mis à l’écart à cause de ses cicatrices. Son thérapeute et ami tente de le motiver, il découvre que porter la “black hood” et être un vigilante le fait se sentir bien.

C’est une série en cours, où en êtes-vous dans la publication ?

Le premier arc est terminé, je pense qu’ils vont attendre un peu avant de faire le suivant. Il y aura sûrement une édition collector. Il y aura un peu de temps entre les deux numéros.

Vous comptez revenir pour les prochains numéros ? En 2016 ?

Oui, tout à fait.

Brian Bendis est producteur consultant sur la série Jessica Jones. Avez-vous eu l’occasion de voir les épisodes ?

J’ai vu le premier épisode à la Comic Con de New York. Je l’ai adoré, il était super. J’ai pu rencontrer les acteurs, dont Krysten Ritter. On était tous les deux très contents de se rencontrer. Elle m’a demandé ce que j’avais pensé de l’épisode, comment elle était. J’ai beaucoup apprécié de les rencontrer.

Vous a-t-on demandé des conseils supplémentaires, des informations de l’équipe de tournage ?

Pour le premier épisode, ils se sont servis de panneaux que j’avais dessinés pour la série. Tout ce que j’avais à leur donner était dessus (rires)… C’était génial pour moi de voir tous les détails. Par exemple, ce qu’il y a d’écrit sur les murs de Jessica était identique à mes dessins dans le comics ; son lit, le hall sont identiques. Tous ces détails sont fantastiques.

La série reste dans cette veine visuelle, avec deux ou trois intrigues différentes racontées en même temps mais où tout reste limpide et où on est vite plongé dans le monde de Jessica.

L’actrice est incroyable, elle a une palette énorme. Elle est parfaite pour le rôle.

Est-ce que Marvel avait une idée spécifique sur la façon d’utiliser ou non le personnage de Luke Cage, tout en respectant le comics ?

Non, c’était un personnage de second plan, un personnage de l’ombre guère utilisé. Brian aime ramener certains types de personnages, comme dans Pulse, il utilise un obscur personnage, D-Man et s’amuse avec. Brian adore jouer avec les personnages, les embêter, les amener à faire des choses différentes.

Le personnage de Jessica Jones est apparu plus tard dans le comics, seriez-vous intéressé à faire plus d’histoires de Jessica Jones, maintenant qu’Alias est terminée ?

Brian a décidé. On voulait terminer Alias quand nous étions à un pic créatif. 28 numéros, c’est un super run, je n’aurais jamais imaginé en faire autant. On a fait quelques numéros depuis, Pulse et Avengers par exemple. Et il n’y aurait qu’un projet très spécial qui nous éloignerait de celui que l’on a aujourd’hui.

Vous travaillez sur autre chose hormis Black Hood ?

Oui, je fais un roman graphique (graphic novel) pour Random House. Une nouvelle adaptation d’un roman de Jonathan Kellerman, un écrivain de romans policiers dont j’ai déjà adapté deux romans.

Propos recueillis à Paris le 4 novembre. Interview préparée et réalisée par Jérôme Tournadre et Lordofnoyze. Transcription et traduction : Élodie Mahé et Lordofnoyze.

Exposition L’Art de Marvel’s Jessica Jones, jusqu’au 2 janvier 2016 à Galerie Arludik, 12-14 rue Saint-Louis-En-L’Ile, Paris 04. Entrée libre.

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