• Home »
  • INTERVIEWS »
  • Interview des créateurs de Série Noire, Jean-François Rivard et François Létourneau
Interview des créateurs de Série Noire, Jean-François Rivard et François Létourneau

Interview des créateurs de Série Noire, Jean-François Rivard et François Létourneau

Lors de l’édition 2014 de Séries Mania, nous avons eu la chance de converser avec les deux créateurs d’une de nos séries coup de cœur, la québecoise Série Noire, Jean-François Rivard et François Létourneau (Les Invincibles version originale). Une rencontre avec deux scénariste-acteur-réalisateur adorables pour une série qui vaut le détour, et qui est disponible en DVD à l’import depuis le 6 mai. (Un lien ? Ok, au hasard, une ptite boutique qui démarre)

Entretien en exclu, réalisé au Forum des Images pendant Séries Mania, saison 5.

François Létourneau et Jean-François Rivard. Photo : Isabelle Ratane

François Létourneau et Jean-François Rivard. Photo : Isabelle Ratane

 

Daily Mars : Tristes Français que nous sommes, on vous connaît peu, vous pouvez nous parler de votre parcours ?

Jean-François Rivard : Notre parcours professionnel, autre que l’amitié, ça a été la série Les Invincibles qui a été reprise par Arte. Donc vous nous connaissez un peu, par l’intermédiaire du remake. Les Invincibles a duré 3 saisons, et on a décidé de continuer avec un autre projet. Entre temps, François a écrit beaucoup de théâtre, moi j’ai réalisé des courts métrages et des publicités.

François Létourneau : Moi je viens du conservatoire, en tant qu’acteur, Jean-François vient du court-métrage. C’est lui qui m’a approché.

J.F. : On se connaissait un peu. On venait de pitcher Les Invincibles pour une boîte de prod, mais ça n’avait pas pris. Une productrice, Joanne, nous a contactés et on lui a proposé la série, en 2001.

F. : La série a été un gros succès, à l’époque. Série Noire est notre seconde collaboration pour la télévision.

 

François Létourneau (avec pull). Photo : Isabelle Ratane

François Létourneau (avec pull). Photo : Isabelle Ratane

D.M. : De par son profil, qui parle de la création, un peu méta, on aurait beaucoup de mal à faire une série comme Série Noire en France. C’était le cas chez vous aussi ?

J.F. : On ne l’a jamais présentée en parlant de série dans une série. C’était plus sur l’angle suivant : des auteurs en recherche de justesse veulent vivre les choses avant de les écrire. Comme l’actor’s studio, mais pour l’écriture. Une sorte de writer’s studio. Et les gens ont accroché à ça. C’est plus dans le scénario – quand on a voulu ouvrir la saison de Série Noire avec le final de « La Loi de la Justice », la fiction qu’écrivent les deux personnages principaux – que c’est devenu un peu méta. Sur la réalisation de la fausse série, je me suis fait plaisir, j’ai joué le rôle du « Michael Bay des pauvres ».

F. : Commencer par ça était audacieux parce que les gens zappent très vite. Ou pire, ils peuvent aimer ça et se dire « mais avec quoi ils enchaînent ? ». Pour en revenir à la création de la série, ce qui nous a aidés, c’est le succès des Invincibles. Quand on est venu proposer le projet à Radio Canada, on savait qu’on allait être bien reçu parce qu’on sortait d’un succès. On était venu avec le pitch et les deux premiers épisodes. On a dit : « Oui, il y a des auteurs, oui, il y a une fausse série ». Mais dès l’épisode 4, ça devient une série policière un peu folle avec beaucoup d’action.

J.F. : Pour que nos auteurs entrent dans les milieux interlopes de façon naturelle, il y a des essais infructueux. Ils deviennent des junkies.
D.M. : Malgré l’humour omniprésent, vous restez dans les codes de la série noire, justement. On sent que tout va très mal se passer… Comment arrivez-vous à doser les aspects très sombres et ceux très drôles de votre récit ?

F. : Ça vient naturellement. Notre première obsession, quand on écrit, ce n’est pas d’être drôle. C’est d’abord de raconter une histoire dramatiquement efficace avec des rebondissements. Les idées qui nous plaisent sont un peu surprenantes. Quand ça nous surprend et que ça nous fait rire, on accroche et on fait fonctionner cette idée-là.

J.F. : Ce n’est pas comme une sitcom avec un gag par ligne de dialogue.

 

D.M. : Autre équilibre délicat : ménager des dialogues pour les initiés de l’écriture, très savoureux d’ailleurs, sans laisser ceux qui n’y comprennent rien au bord de la route. Comment arrivez-vous à respecter ce dosage ?

F : Les gens de Radio Canada qui ont lu le projet étaient assez soucieux vis-à-vis de cet aspect-là. Mais les séries policières ou médicales vont parfois très loin dans le détail. Pour le spectateur, ce n’est pas grave de ne pas tout comprendre. Certains films que j’ai adorés contiennent des passages que je n’ai pas compris parce qu’ils sont trop pointus. On est capable de passer sur par-dessus.

J.F. : Il faut juste que le jargon ne devienne pas un enjeu.

F. : L’important, ce n’est pas de savoir qui est un producteur ou un diffuseur, mais de comprendre que la copine de Patrick se sent mal parce qu’elle pense qu’il a fait une tentative de suicide. On a quand même veillé à ne pas être trop pointu quand même…

J.F. : Quand on parle de deux auteurs, on ne peut pas passer à côté du jargon de scénariste.

 

TDR

Denis et Patrick en pleine expérimentation.

DM : Vous seriez prêts à expérimenter aussi sauvagement que vos personnages ?

Les deux : Non !

J. F. : Parfois, je me dis que je vais essayer de faire ce que fait mon personnage. Alors je vais dans un salon de massage « pour voir ».

F. : On l’a fait un peu. On a visité des prisons, on est allé voir des cours de justice… Ce qu’on ne faisait pas pour Les Invincibles...

J.F. : À l’époque, on se servait de nos vies, c’est tout.

F. : Je crois beaucoup au pouvoir de l’imaginaire. Denis et Patrick, je les trouve un peu naïfs dans leur processus d’expérimentation du réel.

J. F. : Après être allé au centre de police, on voulait tellement incorporer dans le scénario tout ce qu’on avait vu là-bas que ça en est devenu mauvais ! On était obsédé par le réalisme. Mais on ne fait pas un documentaire ou un mode d’emploi. On a donc réduit la dose. Mais on s’est senti impressionné d’avoir eu accès à ça…

F. : On a rencontré un haut fonctionnaire de police à qui on a demandé si nos situations étaient réalistes. Il nous a dit que la limite, c’était notre imagination car lui, il avait « tout vu, tout entendu ».

 

Jean-François Rivard (sans casquette). Photo : Isabelle Ratane

Jean-François Rivard (sans casquette). Photo : Isabelle Ratane

D.M. : Dans Série Noire, il y a également une voix-off tout droit sortie d’un docu drama…

J.F. : Oui, il s’agit de Bernard Derome, un « lecteur de nouvelles » qui a bercé mon enfance, qui vient de prendre sa retraite et qui a accepté de faire la série. On voulait quelque chose d’un peu plus détaché, de plus froid, alors on s’est dit :  pourquoi ne pas prendre un journaliste ?

F. : Bernard Derome, c’est le plus grand lecteur de nouvelles de la télé canadienne. C’est une légende. Plus la série avance, plus on lui fait dire des choses un peu tordues, parfois un peu vulgaires. On s’est dit que ça pouvait être un procédé. Dans Les Invincibles, les personnages s’adressaient à la caméra. Pour Série Noire, on voulait un narrateur omniscient, qui peut révéler des choses sur les personnages.

 

D.M. : Comme pour Arrested Development ?

J.F. : Oui. C’est un procédé qu’on voit rarement au Québec. François et moi avons des influences plus cinématographiques, même si je suis un plus grand consommateur de télé. Donc je peux voir ce qui se fait, ou pas, histoire de nous orienter.

 

Cristobal Tapia de Veer, photo issue du soundcloud du compositeur

Cristobal Tapia de Veer, photo issue du soundcloud du compositeur

D.M. : Comment en êtes-vous venu à travailler avec Cristobal Tapia de Veer ?

J.F. : C’est un ami. J’avais un groupe de musique, dont il a produit l’album. Kim, sa femme, est d’ailleurs devenue notre claviériste. J’ai beaucoup participé à la production de l’album donc on s’est souvent retrouvé en studio lui et moi. Parfois, pour l’inspiration, il mettait des images de films, des trucs très étranges, comme Cannibal Holocaust par exemple.

F. : En studio ? C’est bizarre…

J.F. : Oui, juste pour avoir l’image. Nos références cinématographiques étaient les mêmes, tout comme notre amour pour la musique. Et je trouve ce gars tellement talentueux et unique que je lui ai demandé : « Je sais que tu as travaillé sur Utopia, et que tu vas participer à Crimson and the Petal pour HBO. Mais est-ce que ça te plairait de bosser sur une série québecoise ? ». Il a accepté. Du coup, on a fait une recherche musicale. Moi je voulais une ambiance noire, froide, au synthétiseur, style Carpenter, et j’ai laissé Cristobal faire. Il m’a proposé un 78 minutes d’explorations. J’ai essayé des pistes sur certaines scènes et je me suis dit : « Ça marche, c’est exactement ce que je voulais ! »

 

D.M. : Comment la série a-t-elle été reçue ?

J.F. : Très bien au niveau critique. Niveau audience, elle est consommée par les gens qui regardent les séries en rafale ou sur différentes plateformes. Du coup, la façon traditionnelle de calculer les audiences nous a nui.

F. : En direct, les scores ne sont pas bons.

J.F. : Mais on est numéro 1 en termes de replay.

F. : Mais ça n’est pas compté, ou relayé aux journalistes. On ne sait pas encore s’il y aura une saison 2. Mais les retours des réseaux sociaux sont très bons. Radio Canada en est conscient. Ce qui est drôle, c’est qu’on était en compétition avec une autre série, qui a remporté un un succès incroyable et qui ressemble un peu à La Loi de la Justice.

J.F. : On sent qu’on est dans une ère de changements et que les publicitaires ne savent pas quoi faire avec ça… On n’a jamais autant parlé de Série Noire. François se fait arrêter dans la rue par les fans… plus que pour Les Invincibles.

 

D.M. : Qu’est-ce que vous regardez, qu’est-ce qui vous inspire ?

JF : Cinéma ou séries, peu importe. L’important, c’est qu’on me raconte une histoire. 12 épisodes, 2 heures… Ce qui nous motive, c’est nos idées, d’être capables de décrire des situations complètement folles. Une de mes séries préférées de tous les temps, c’est The Shield. L’intensité, le jeu, les rebondissements, puis le ton. La réalisation est un peu datée, mais c’est une série merveilleuse.

 

Le remakes des Invincibles sur Arte

Le remakes des Invincibles sur Arte

D.M. : Un petit mot sur le remake des Invincibles.

F. : On aurait aimé ça qu’Arte commande la troisième saison.

J.F. : C’était la meilleure. On a été surpris que la chaîne diffuse Les Invincibles à 22h.

 

D.M. : Vous avez un diffuseur français pour Série Noire ?

F : Les séries québecoises sont rarement diffusées chez vous…

J.F. : Oui, et elles sont sous-titrées, ça « fait bizarre ». Elles peuvent être remakées aussi, comme Les Bougons. Après, ça fait plaisir d’être invité, j’adore les festivals. J’en fais beaucoup avec les courts métrages, mais pour la télé, c’est très rare. Rencontrer les gens, voir des productions d’autres pays…

F. : On n’est pas venu en France dans l’optique de trouver un diffuseur, même si ça ferait plaisir, c’est certain…

 

Remerciements au Forum des Images et à ses équipes.

Partager