• Home »
  • INTERVIEWS »
  • “On était là pour inventer le futur” (Entretien avec Philippe Manœuvre pour Vinyl sur HBO et OCS)
“On était là pour inventer le futur” (Entretien avec Philippe Manœuvre pour Vinyl sur HBO et OCS)

“On était là pour inventer le futur” (Entretien avec Philippe Manœuvre pour Vinyl sur HBO et OCS)

Avertissement : il est préférable d’avoir vu le pilote de Vinyl avant de lire cet entretien.

Les premières notes de Vinyl (voir notre critique) se sont fait entendre sur HBO dimanche dernier, et sur OCS dès le lendemain (chaque lundi soir en US+24). Le supergroupe formé par Rich Cohen, Terence Winter, Martin Scorsese et Mick Jagger s’est fendu d’un concert visuel nous propulsant en l’an de grâce 1973 !
Si le personnage principal de Richie Finestra (l’excellent Bobby Cannavale) est fictif, il évolue dans un univers bien réel, celui de l’industrie du disque, alors qu’elle est aux premières loges pour être ensevelie sous les décombres à la suite d’un séisme musical de grande envergure.
Pour évaluer cette reconstitution, rien de mieux que d’interroger un témoin de ce soubresaut dans l’histoire du son, et le critique rock Philippe Manœuvre y était (“J’ai vu Patti Smith donner son premier concert en 1974 à New York”).
Sans concessions, il nous livre ses impressions sur Vinyl, en valide l’exactitude musicale et évoque cette nostalgie de la grande époque des labels, inhérente à la série.

DAILY MARS : Vinyl était un projet de longue date pour Mick Jagger. Quelles étaient vos attentes ?
PHILIPPE MANŒUVRE : Dès qu’on a entendu dire que Jagger et Scorsese allaient faire un film sur l’industrie du disque dans les années 70 à New York, on s’est dit : “Mais oui !” Parce que c’était une pépinière. Il y avait le punk qui commençait avec les New York Dolls et les Stooges. Il y avait des clubs comme le Max’s Kansas City où se produisait des groupes punk. J’ai vu Patti Smith donner son premier concert en 1974 au Max’s Kansas City. Elle chantait avec Lenny Kaye qui avait une petite guitare et un petit ampli.
Il y avait également le disco qui commençait à bouillonner dans les clubs noirs. Vous aviez des grosses machines hard rock comme Led Zeppelin qui remplissait le Madison Square Garden et puis il y avait aussi ces artistes de soul, de rhythm’n’ blues dont James Brown était un peu le chef de file. Et tout le monde grenouillait, ça communiquait à tous les étages. On sentait arriver un truc fondamental : la jeunesse qui arrivait, ma génération, avait envie de secouer le cocotier. Led Zeppelin, il y avait des gens qui trouvaient ça trop long. Des concerts de 2h15 ? Pourquoi ? Nous, on voulait une heure de rock’n’roll comme avec les Stooges ou les New York Dolls, c’était un peu le truc de la jeunesse qui voulait ça.

Ce n’est pas trop long un pilote d’1h52 ? Qu’en avez-vous pensé ?
P. M. : Non, ce qui est fabuleux, c’est qu’il y a cinq réalisateurs qui vont venir sur les pas du maître. Je suis impressionné que Scorsese donne la bible comme ça au départ, en disant voilà, ça va être comme ça. J’ai l’impression que Bobby Cannavale est le plus grand acteur qu’on ait vu arriver depuis très longtemps. Il me rappelle Bobby De Niro. Il est excellent, on est touché, on le suit. C’est clair que tous les personnages secondaires ne sont pas aussi fascinants mais Juno Temple est géniale.

Justement, on découvre le personnage de Jamie Vine (Juno Temple) alors qu’elle amasse une impressionnante réserve de drogues en tout genre dans son tiroir…
P. M. : Parce que ça a existé. J’ai connu des gens qui étaient standardistes dans des maisons de disques dont je ne dirai pas le nom. Quand Led Zeppelin arrivait, quand les Stones arrivaient, ce sont eux qui allaient acheter la drogue. J’en ai connu qui sont tombés dedans, qui avaient accès à ça. Ce n’est pas du tout une invention, et ce dans toutes les maisons de disques.
Le gros problème c’était qu’à l’époque, la drogue, on ne la trouvait qu’à Paris, à Londres. Si vous aviez une tournée française, que Led Zeppelin allait jouer à Lyon, à Marseille, comment on faisait ? Il y avait un type de la maison de disques avec une mallette qui accompagnait le groupe incognito. Souvent, la mallette était équipée de menottes pour ne pas se la faire piquer car il y avait tout dedans. Si la mallette n’était plus là, la tournée s’arrêtait.

Emily Tremaine (Heather)

Emily Tremaine (Heather)

Plus généralement, comment était cet univers de l’industrie du disque ?
P. M. : Les maisons de disques étaient accessibles. On pouvait pousser la porte de Virgin, la porte de chez Sire ou la porte d’Atlantic. Ça commençait justement avec la standardiste. On lui déposait une cassette, un flyer, tac tac, “venez me voir”. Après la fille disait : “j’ai entendu parler d’eux”, ou bien la fille des sandwichs pouvait prendre la parole et le patron disait : “bah voilà, c’est elle qu’on va suivre, parce que vous là tous (ndlr : les chercheurs de nouveaux talents), vous êtes devenus bourgeois, vous vous êtes embourgeoisé. Elle, elle va dans les clubs, et c’est ça qui me plaît.” C’est des trucs vécus, c’est pas des histoires qu’ils ont inventé.
Aujourd’hui, imaginez que vous allez déposer une cassette chez Universal… (rires) Ce sont les maisons de disques de la réédition aujourd’hui. À part rééditer ce qu’on a fait dans les années 70, 80, 90, qu’est-ce qu’ils proposent ?! Rien ! Les quelques nouveautés sont choisies dans La Nouvelle Star, The Voice mais le boulot fondamental, ce qu’ils appelaient A&R, Artistes et développement en français, ça n’existe plus ! Aujourd’hui, vous n’avez plus de types des maisons de disques qui vont dans des clubs la nuit, au Gibus ou je ne sais quoi, voir s’il y a des groupes, des mouvements à suivre. Parce que c’était un truc très volatile. Ok, vous aviez Led Zeppelin mais les mecs cherchaient la suite, beaucoup de gens cherchaient la suite tout le temps. On était pas là pour satisfaire un client, on était là pour inventer le futur.

Est-ce que vous avez le sentiment que c’est un univers qui avait déjà été abordé ?
P. M. : Non, c’est la première fois qu’il y a un feuilleton vraiment rock. On en a eu notre dose de serial killers (rires). Le seul rockeur qu’on a vu arriver, c’était le petit dans Lost, Dominic Monaghan.

Et Treme ?
P. M. : 
Oui, elle est très bien. C’est LA série rhythm’n’blues, la Nouvelle Orléans, la soul. Mais du rock’n’roll pur, avec ces personnages, ont existé, comme ce patron de radio. Lui, il est vrai, il est authentique, cette espèce d’ours qui demandait : “tu sais où est ma femme ? C’est mon frère qui la baise… qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Reprenons de la coke, battons-nous et demain je dirai à tout le monde, voilà ce gars là, il est au top !”
Ça se réglait comme ça, c’était physique. Les bagarres étaient courantes. Il y avait des règlements de compte. J’ai des copains critiques de rock qui ont été tabassé sur des parquets. Des promoteurs disaient : “Machin là… mais péter lui la gueule” ça a existé, même en France.

Et justement, nous sommes en 73. La série nous fait découvrir un groupe plutôt à l’aise avec ses poings : les Nasty Beats. Ils sont punks, mais n’est-ce pas un peu tôt ?
P. M. : Non, les New York Dolls étaient bien là en 73. Il y avait plein de petits groupes qui commençaient à tâtonner dans cette direction. Et puis il y avait les Stooges avec leur disque Raw Power qui est quand même considéré comme le premier grand album punk réussi et ça sort en 73. Donc, il ne torde pas trop la réalité.
Bon, évidemment, Mick Jagger a mis son fils, qui lui ressemble. C’est comme si Jagger était à l’image, c’est hallucinant. Il est d’ailleurs très bien. Il a un accent britannique invraisemblable. Il pourrait être un chanteur punk qui se fait passer pour un anglais, parce qu’il faut savoir que l’anglais était très à la mode. Les gamines (américaines) avaient des posters de groupes anglais. Aerosmith ne se forme qu’en 73 avec un premier album de rock très basique et brutal.

James Jagger (Kip Stevens)

James Jagger (Kip Stevens)

Mis à part James Jagger, Mick et les Rolling Stones sont curieusement absents de Vinyl,
non ?

P. M. : Les Rolling Stones ont toujours été dans un monde à part. Les Stones, c’étaient les Stones. Tout le monde les respectait puis les haïssait. C’est ça qui était formidable avec eux. Les gens disaient : “Oui, les Stones, c’est plus ce que c’était, c’est plus du rock”. En 73, ils sortent Goats Head Soup, un disque très bizarre. Ils sont complètement dans le coltard, ils sont dans l’héroïne, ils vont enregistrer à la Jamaïque, ils ramènent un disque vraiment très bizarre. Mais quand ils remontent sur scène en 74, tout le monde à peur, c’est les Stones, y a une révération. Ce sont les chefs absolus.
Pendant leur absence, il y avait Foghat, les Stooges, David Bowie. C’étaient des comètes énormes dans le quotidien d’une maison de disques new-yorkaise. C’est très bien expliqué dans la série. C’est l’époque de The Osmonds, Savoy Brown, ou même Johnny Winter dont on voit les posters au mur dans la série. Vous voyez, c’est crédible.

Parlons de cette scène où l’on voit un Robert Plant (chanteur de Led Zeppelin) qui n’est pas sous son meilleur jour…
P. M. : Il était comme ça.
Est-ce qu’il n’est pas un peu déformé ?
P. M. : Non, il lui dit (à Finestra) : “Vous avez essayé de nous entuber !” Mais en fait, ils ont été utilisés parce que Peter Grant (ndlr : le manager de Led Zeppelin), c’était un malin. Il savait que s’il disait à Atlantic qu’ils voulaient un nouveau label, ça ne se ferait pas, tout simplement parce que cela ne se faisait pas à l’époque. Les Stones avaient fait ça en 71. Mais que Led Zeppelin puisse le faire en 73, pas encore… Ils n’y parviendront finalement qu’en 74 avec Swan Song records, et les disques suivants de Led Zeppelin ne seront plus sur Atlantic. Ils y signent aussi d’autres groupes : Bad Company, les Pretty Things, des copains à eux. Mais c’est une très grande nouveauté, ça ne se faisait pas du tout. Pour obtenir ça, Peter Grant disait : “Je vais peut-être signer avec machin, ou avec truc, je ne sais pas…” et effectivement, il en a roulé quelques-uns dans la farine et ces labels se répandaient en annonçant qu’ils allaient signer Led Zeppelin.
Alors là, Ahmet Ertegün (ndlr : le patron d’Atlantic) se disait : “Quoi ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? un label… pourquoi pas.” Alors il étudiait le truc et il s’apercevait que du moment qu’il le distribuait… pourquoi pas, on s’en fout, c’est une structure dans la structure. C’est là où l’industrie commence.
Aujourd’hui, avoir son label, c’est presque normal. Le moindre rappeur demande directement son propre label. “Un label ? Oui, il y a pas de problème. Comment vous voulez appeler ça ?” Alors qu’à l’époque, les patrons du disque, c’était des papas, on les respectait.

Le nom d’Ahmet Ertegün est prononcé justement lors de la réunion des A&R
P. M. : (il coupe, sur le ton de la confidence) Ahmet Ertegün s’est tué au Beacon Theatre pendant que les Stones donnaient le concert que filmait Scorsese. Il avait 82 ans. Il a voulu venir, il a glissé dans un escalier, il s’est heurté la tête, il ne s’est jamais réveillé du coma. Pour Scorsese et Jagger, c’était sûrement l’occasion de donner un petit coup de chapeau.

American Century n’est donc pas un équivalent d’Atlantic ?
P. M. : 
Non, ce serait plutôt Sire, qui avait signé les Ramones et, plus tard, Madonna. C’est le dernier des labels indépendants. Après, ça s’est refermé. C’était un label étonnant, atypique et je pense que c’est un peu là-dessus qu’ils se sont basés. La plupart des histoires, elles sont connues, elles sont arrivées. Les dialogues, les discussions du style “j’ai fumé un joint avec Alvin Lee à Woodstock” (rires). C’est fulgurant !

Finalement, Vinyl n’est-elle pas la description d’une industrie révolue ?
P. M. : C’est clair qu’ils expriment là une certaine nostalgie. Tout le monde regrette cette époque. Quand vous étiez un artiste, un écrivain, un journaliste, y avait 22 boutiques. Maintenant, y en a que 3, Warner, Sony et Universal. À l’époque, on pouvait aller chez toutes les maisons de disques. Aujourd’hui, les trois restantes sont inaccessibles. Quand vous êtes un artiste, de nos jours, c’est difficile.
Ahmet Ertegün, je l’ai connu. Il m’a invité chez lui. Il avait un appartement à Paris. Il aimait la musique, et avec les critiques de rock, il nous disait : “Vous faites partie de la famille. Vous faites partie de l’industrie du disque. Vous êtes avec nous dans cette aventure”. Alors bien sûr, Mick Jagger, Scorsese, ils ont vécu cette époque.
La musique qui a été créée à ce moment-là, on continue à l’écouter aujourd’hui. J’étais à New York avec Iggy Pop, il y a 15 jours. On faisait une interview dans un restaurant et il y avait de la musique. On s’est aperçu qu’il n’y avait rien de plus vieux que 83 et c’était de la putain de bonne musique. Elle reste, elle est là et elle porte cette série !

Philippe Manœuvre est rédacteur en chef de Rock & Folk.

Remerciements à OCS. Propos recueillis à Paris le 10 février 2016.

Visuels : © 2016 Home Box Office, Inc. All rights reserved. HBO ® and all related programs are the property of Home Box Office, Inc.

 

Partager