#Interview Erwan Higuinen, Twin Peaks & Le Jeu Vidéo

#Interview Erwan Higuinen, Twin Peaks & Le Jeu Vidéo

Avec le temps, Twin Peaks s’est infusé chez de nombreux artistes, au-delà de la sphère cinéphile et sériephile. On retrouve les influences de la création de Mark Frost et David Lynch aussi bien en musique, en art contemporain ou dans le jeu vidéo. Nous avons cherché à en savoir plus sur l’étranger mariage entre Twin Peaks et l’art vidéoludique avec Erwan Higuinen, journaliste spécialisé aux Inrocks.

(Toutes les illustrations sont issues de la relecture photographique de Twin Peaks par Sébastien Gerber)

Twin Peaks

©Sebastien Gerber

Daily Mars : Que représente Twin Peaks pour vous ?

Erwan Higuinen : Mon rapport à Twin Peaks est un peu particulier parce que j’ai découvert la série un peu dans le désordre et en décalé. J’avais vu le pilote avant sa diffusion française, au cours d’un séjour aux États-Unis à l’été 1990, et je l’avais perçu d’abord comme un prolongement de Blue Velvet, presque comme un nouveau « film » de David Lynch – que j’avais beaucoup aimé. Et puis, quand la série est arrivée en France, je suis passé à côté : je venais d’entrer en prépa, je vivais dans un appartement sans télé et je ne pouvais même pas la rattraper chez mes parents le week-end parce qu’ils ne recevaient pas la Cinq (qui la diffusait à l’époque). Du coup, Twin Peaks est devenu une œuvre dont j’entendais parler et sur laquelle je lisais beaucoup de choses (en particulier dans Libération) sans la voir, ce qui n’est arrivé que beaucoup plus tard : en 1997-1998, quand elle est passée en VO sur Série Club. À l’époque, j’avais déjà vu (et adoré) le film Fire Walk with Me – j’avais même lu le Journal secret de Laura Palmer… –, mais j’avais aussi découvert pas mal d’autres séries télé « modernes », de X-Files à NYPD Blue. Entre-temps, Twin Peaks avait ainsi été rapatriée pour moi dans l’histoire des séries et n’était plus seulement le « film de télévision à épisodes » (ou quelque chose comme ça) de Lynch. Et j’ai pu découvrir Twin Peaks tranquillement, à un moment où sa réputation était déjà faite, et en relation avec d’autres séries. Du coup, j’ai un peu de mal à répondre à la question : Twin Peaks est pour moi multiple (ce que j’en ai aperçu, ce que j’ai imaginé, puis ce que j’ai vu…) et « représente » pas mal de choses différentes, voire contradictoires, qui ont évolué avec le temps. Ou peut-être que c’est justement ma réponse, en fait…

On mesure encore aujourd’hui l’influence qu’a pu avoir Twin Peaks sur des auteurs, est-ce qu’on en trouve également dans l’univers du jeu vidéo ?

E. H. : Dans le jeu vidéo, la référence à Twin Peaks et plus généralement à Lynch est un peu devenu une facilité (en particulier chez les critiques : je plaide coupable…) quand on se trouve face à quelque chose d’à la fois étrange, pop et arty – et si possible difficilement compréhensible. Dernièrement, les auteurs du jeu indé Virginia en faisant l’une de leurs références, mais au même titre que X-Files, ce qui laisserait presque imaginer une forme de « normalisation » de la perception de Twin Peaks – une série parmi d’autres. Sauf que le jeu, par ses moments de discontinuité et ses changements de point de vue (lorsque le personnage que l’on incarnait devient quelqu’un que l’on regarde de l’extérieur), a peut-être plus à voir avec Lost Highway ou Mulholland Drive qu’avec Twin Peaks – ou avec le film, à la limite. Twin Peaks est aussi la référence majeure principale d’un des jeux japonais les plus malaisants (malfaisants ???) (et les plus controversés, en particulier pour ses problèmes techniques) de ces dernières années : Deadly Premonition. Son intrigue même – un agent du FBI vient enquêter sur le meurtre d’une jeune femme à Greenvale, une petite ville américaine – montre assez clairement la filiation. L’un de ses intérêts est qu’il s’agit d’un jeu à monde ouvert : c’est, en quelque sorte, Twin Peaks qui s’offre à nous. La série de Lynch est aussi l’une des grandes influences (avec L’Antre de la folie de Carpenter) d’Alan Wake, un jeu du studio finlandais Remedy connu d’abord pour Max Payne dont le héros est un écrivain qui vient s’installer pour écrire dans la ville faussement paisible de Bright Falls. Mais le plus célèbre des jeux vidéo inspirés par Twin Peaks est sans doute Silent Hill, qui bascule plus franchement dans l’horreur (et le gore, bien que dans des proportions différentes selon les épisodes) mais part bien du sentiment d’inquiétante étrangeté que l’on retrouve chez Lynch.

Twin Peaks

©Sebastien Gerber

Est-ce que le jeu vidéo (ou est-ce qu’un jeu vidéo) est capable de reproduire les sensations éprouvées à la découverte de la série ? Le sentiment de perte de repère, l’onirisme, le vertige…

E. H. : J’en suis convaincu. Je pense même qu’en tant que mode d’expression, il est encore plus à même d’y parvenir que la série télé. Dans un jeu, quand on est perdu, on l’est vraiment – et on peut d’ailleurs rester perdu très longtemps… Le monde dans lequel on évolue peut changer à volonté, les règles du jeu peuvent être remises en question, etc. Virginia joue très bien là-dessus mais c’est aussi le cas, dans des registres très différents, de titres comme Life Is Strange, Kentucky Route Zero, Jazzpunk, Octodad, The Stanley Parable ou El Shaddai, qui travaillent justement sur ce à quoi le joueur s’attend (ludiquement, narrativement, plastiquement…). Mais le principal écueil, au-delà de la timidité de l’industrie, est dans les attentes des joueurs. Avec un jeu mainstream, quand on ne sait plus trop où on est ou quand le système ne répond pas comme on s’y attendrait, on a vite tendance à penser qu’il y a un bug, ou au moins un problème, et à « sortir » mentalement du jeu. On l’a encore vu récemment avec la réception de The Last Guardian dans lequel l’autonomie de la créature qui accompagne le joueur est perçue par beaucoup comme un défaut d’intelligence artificielle – ce qui est inhabituel devient un problème. Il faudrait arriver à faire que, quand il se sent perdu, le joueur ne cesse pas pour autant d’être un joueur ou de se percevoir comme tel. Dans leur majorité, les spectateurs de série sont peut-être plus ouverts. En tant que joueurs, on a probablement trop pris l’habitude d’être tenu par la main.

Avec les studios Telltale, le jeu narratif est la mode, est-ce qu’une adaptation est possible ? Twin Peaks est-il soluble dans le jeu vidéo ?

E. H. : Je ne vois pas ce qui pourrait l’empêcher, à condition de choisir un angle différent de celui de la série avec une période, des personnages et des lieux bien définis, un peu comme quand Lynch a fait Fire Walk with Me. La formule Telltale a deux grandes qualités : permettre aux joueurs d’influer sur le récit en fonction de leurs choix et, ce qui peut paraître contradictoire, leur faire bien sentir par moments qu’ils sont impuissants face à quelque chose (le destin ? l’intention des auteurs ?) qui les dépasse. C’est très Twin Peaks, au fond. Il ne fallait pas me poser cette question : à force d’y réfléchir, j’ai maintenant très envie d’un Twin Peaks: The Telltale Series supervisé par Lynch…

Partager