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#Interview “La S.F., c’est ce qui nous a donné envie de faire ce métier” (Missions / OCS)

#Interview “La S.F., c’est ce qui nous a donné envie de faire ce métier” (Missions / OCS)

Tout Daily Mars que nous sommes, il était absolument impossible que nous passions à côté de Missions, diffusée dès le 1er juin (à 20h40) sur OCS City. Et pour cause, il y est question d’une expédition vers Mars, une authentique série de science-fiction, bien de chez nous (non, vous ne rêvez pas !). Un drôle de pari qui n’est pas passé inaperçu lors de sa présentation durant la dernière édition du festival Séries Mania ; Missions y étant distinguée du Prix de la découverte par l’A.C.S.
C’est justement à l’occasion du festival que nous avons pu rencontré les trois créateurs de la série. Julien Lacombe (scénariste et réalisateur), Ami Cohen (scénariste) et Henri Debeurme (producteur) nous expliquent la genèse d’un projet un peu fou, qu’ils ont pourtant décidé de prendre au sérieux, leur approche du genre, les contraintes qu’il fallait contourner et les enjeux contemporains de cette première saison très réussie (voir notre critique).

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Daily Mars : Après la projection (durant le festival Séries Mania), vous évoquiez cette anecdote d’un technicien d’effets visuels, habituellement occupé avec des campagnes pour pots de yaourt, et qui fut ravi de pouvoir travailler sur un projet de science-fiction. C’est une réaction que vous avez rencontrée à tous les niveaux ?
Julien Lacombe : Oui, c’est une boîte de postproduction avec qui j’ai fait de la pub. Je les connais depuis très longtemps puisque c’est de la famille, au sens propre. Ma belle-sœur travaille là-bas. Ce sont des gens qui font presque exclusivement de la publicité, dont retoucher des pots de yaourt.
Henri Debeurme : Ils ne font pas que ça. Ils font des super trucs.
J. L. : Oui, de la grosse publicité, avec des effets 3D de ouf, pour des passages très courts, un tigre qui apparaît deux secondes par exemple. Les connaissant et sachant qu’ils avaient vraiment envie de s’avancer dans la fiction, j’ai dit à Henri : « Allons les voir, on n’a pas beaucoup d’argent mais ça peut les intéresser parce qu’ils ont vraiment envie de passer à un étage supérieur ». On a été les voir en armée mexicaine, on leur a parlé du projet. D’une certaine manière, on les a un peu amenés dans le truc avec les vaisseaux spatiaux. À la base, on voulait tout faire en maquette sous forme duale avec des effets 3D en complément. Ce n’était pas vraiment possible car celles-ci coûtent un peu de pognon et on en n’avait pas tant que ça. Ça coûtait moins cher de modéliser dans un logiciel 3D même si mon cœur de geek voulait des maquettes. On en a eu quand même malgré tout.
H. D. : Rends-la d’ailleurs (Rires).
J. L. : Bref, ils ont été enthousiasmés par le truc. Et ça a changé leur manière d’aborder le métier. Henri leur confie d’autres projets depuis. Ils se sont dits : « c’est ça qu’on a envie de faire, travailler sur un projet pendant des mois, l’accompagner et ne pas faire une retouche de miettes de pain qui restent sur une table pour un packshot. Voilà pour eux, c’était complémentaire, plus séduisant et la directrice de production qui a accompagné le projet pendant presqu’un an était contente.

Alors quand on nous dit : eh bien les gars vous allez peut-être faire une série de S.F., le gamin prend le pas !

H. D. : C’est quelque chose qu’on a retrouvé dans tous les corps de métier. Cette anecdote résume bien le projet, le marché français, la culture et la façon de faire des films ou séries en France. Que ce soit les acteurs ou nous tous ici, si on fait ce métier, si on est là, c’est parce qu’on a vu Star Wars, Alien
Ami Cohen : Abyss.
H. D. : Moi, je crois que c’est Terminator qui m’a donné envie de faire du cinéma. Ces films nous ont donné envie de faire ça. Les comédiens se prenaient pour des cosmonautes ou des chevaliers et ils se retrouvent en France – c’est pas pour critiquer le marché français, parce que c’est cool, c’est ce qui nous fait vivre – mais ils se retrouvent à jouer dans des polars, des enquêtes, des comédies familiales qui sont super, moi-même, j’en produis, j’adore. On a parlé des techniciens, mais les auteurs qui doivent écrire de l’unitaire bouclé sur les problèmes d’une mère au foyer, c’est pareil. Alors quand on nous dit : eh bien les gars vous allez peut-être faire une série de S.F., le gamin prend le pas !
J. L. : C’est le truc qui t’a donné envie de faire ce métier. Quand j’avais quinze ans, je regardais des films en boucle. Moi, Star Wars, je l’ai vu cent fois et je pense que tous les cinéphiles de mon âge l’ont vu des centaines de fois. Du coup, ce dire que peut-être on pourrait faire ne serait-ce qu’un centième de ça, ce n’est pas trop ambitieux. Faire une petite partie, avoir un morceau de vaisseau spatial, c’est la passion qui prend le dessus.
H. D. : C’est fou parce qu’on a vu les comédiens mettre leurs costumes dans le décor, on s’est dit que c’était quand même un truc de ouf.
J. L. : On s’envoyait des photos. On est vraiment en train de le faire. C’est vraiment arrivé !
H. D. : C’est ce qui a réuni tout le monde sur ce projet, ce côté jouissif de faire un truc interdit normalement.

Missions-Tournage-Maroc-©-Anthony-Crozet

Il suffisait de prononcer les mots magiques : “science-fiction”…
H. D. : Après, ce n’est pas pour envoyer des fleurs aux scénaristes, mais beaucoup de gens ont rejoint le projet parce que le scénario était super. On voit plein de tentatives de science-fiction en France, on n’est pas les premiers, on révolutionne rien du tout. C’est un ensemble. Évidemment, le point de départ qui nous réunit, c’est de faire une série d’aventures et de S.F.
A. C. : On parlait plus d’une série d’aventures que de S.F. à l’époque où le projet n’était pas encore lancé.

Justement, comment le projet naît-il ?
H. D. : Au départ, il y a une blague avec OCS. On travaillait déjà avec eux et un jour, en blaguant, on se dit que ce serait cool de faire une série dans l’espace. Je crois que c’était avant qu’Interstellar sorte, autour de 2013. On se l’est dit comme une blague. On venait de faire une série qui se passe pendant la Seconde Guerre mondiale, avec des tueurs nazis (Lazy Company pour OCS, ndlr), du fantastique et on se croyait un peu tout permis. Comme OCS nous avaient mis la puce à l’oreille, on a essayé d’imaginer un truc, d’aller chercher les bonnes personnes, de montrer que c’était réaliste et faisable. On a fait un petit teaser de faisabilité qu’on a tourné au Maroc avec des effets spéciaux, avant même de convaincre sur le contenu du projet.

Julien nous a convaincu que c’était dommage de ne pas s’autoriser d’en faire quelque chose de sérieux, caché derrière la comédie.

Quand le choix entre comédie ou drame intervient-il ?
H. D. : Le format d’OCS, c’est le 26 minutes de comédie. C’est le cahier des charges de toutes séries OCS. Ils le font avec des nuances différentes : ça peut être de la comédie complètement délirante avec France Kbek ou plus tendre avec Les Grands et Irresponsable. À la base, on avait vendu une comédie d’aventures. On a fait Lazy Company, on a donc expliqué qu’on était assez fort pour prendre un genre et le présenter sous forme de comédie. On a fait Goal of the Dead aussi, un film de zombies avec des joueurs de foot. Un sujet de genre que l’on a cassé en deux pour le rendre marrant. Mais très vite, Julien nous a convaincu que c’était dommage de ne pas s’autoriser d’en faire quelque chose de sérieux, caché derrière la comédie.
J. L. : Je les ai un peu tordus. Ils n’étaient pas dans leur zone de confort.
A. C. : L’évidence, c’était de faire de la comédie.
J. L. : Faire de la comédie, c’était l’assurance de ne jamais être “cheap”, que le vaisseau et les combinaisons ne seraient jamais pourris parce que de toute façon, en s’en battaient les c…
H. D. : C’était une autre promesse. Quand tu fais une comédie, tu dis aux gens qu’ils vont se marrer, non pas qu’ils vont avoir des vaisseaux convaincants.
J. L. : Le spectateur est prêt à toutes les invraisemblances à partir du moment où on lui dit que c’est de la comédie, qu’il y a une part de parodie, même si ce n’est pas complètement parodique. Henri m’en a parlé très tôt car il voulait que je réalise plusieurs épisodes alors que le projet était encore une comédie. Puis il a fait appel à moi pour l’écriture, parce qu’il savait que j’étais très fan de S.F. Je lui ai dit que ce qui serait intéressant, ce qui nous démarquerait des autres, ce serait de faire quelque chose qui ne soit pas de la comédie.
Il avait vendu une comédie à OCS, il s’agissait pas non plus de faire une film de Tarkovski. On n’allait pas faire Solaris.
H. D. : Et puis, c’était plus subtil que ça avec OCS. Parce que eux, ce qui les branchaient, c’était de faire un truc entre Les Gardiens de la galaxie et Interstellar. Eux aussi, ils n’avaient pas vraiment de certitudes sur le ton. Ils nous disaient : “Surtout, ne faites pas une parodie, mais, en même temps, faut que ce soit marrant”. Donc le ton était un peu fluctuant dans la tête de tout le monde. Mais c’est normal car le projet n’avait pas encore été confié à des auteurs, on ne savait pas encore ce que l’on allait raconter.
J. L. : On en a débattu. C’était parfois enflammé. Ce n’était pas de l’invective parce que l’une des qualités de ce projet, c’est qu’on se connaît tous très bien. Je connaissais un peu moins Ami mais on fait partie des meilleurs amis d’Henri. Je le connais depuis le lycée (la seconde). On a fait nos premiers courts métrages ensemble. On a vraiment grandi ensemble.
H. D. : Nous, avec Ami, on se connaît depuis plus de dix ans, on a écrit plein de trucs ensemble, des courts, de la comédie. J’ai appelé Julien et Ami, l’objectif était d’avoir les qualités de chacun. Avoir une sensibilité divertissement et comédie avec Ami et une sensibilité de vrai fan de S.F. avec Julien. L’objectif était de faire ce mariage-là. Et de ce point de départ naît quelque chose de sérieux, crédible tout en ayant une légèreté.

Le cinéma de Spielberg était une référence complètement évidente.

J. L. : On s’est donné des références. Quels sont les films sur lesquels on peut parler. L’un des choix principaux, qui n’a strictement rien à voir, c’est Jurassic Park. Ils font des vannes, y a des sidekicks, mais en même temps, c’est très sérieux. Un mec se fait bouffer sur les chiottes, des gens crèvent à tire-larigot…


…Il y a ce point départ scientifique aussi !
J. L. : Oui, et du coup, ça a été une référence de ton. Le cinéma de Spielberg – qui est le père que j’aurais voulu avoir, même si mon père, je l’aime beaucoup aussi, j’espère qu’il ne lira pas ça… (rires) – son cinéma était une référence complètement évidente. Il nous fallait faire une série de divertissement et d’aventures où des gens sortent des vannes de temps en temps ou qui nous font sourire, qui font baisser la tension au moment où il y en a énormément, mais qui n’est pas une parodie. S’amuser et être très sérieux quand il le faut. Une fois qu’on a trouvé ce canevas-là, on s’est aperçu que moi, j’aimais plus la comédie qu’ils (Henri et Ami, ndlr) ne le pensaient et Ami s’est aperçu qu’il aimait plus le drame qu’il ne le pensait aussi. Peut-être que j’étais enfermé dans mon truc franco-français en pensant qu’il ne faut pas mélanger les genres alors que je suis un enfant du cinéma américain. Eux pensaient qu’ils devaient faire de la comédie parce que le drame c’est péché et on ne nous attend pas sur ce registre-là. Finalement, on a tous fait tomber nos barrières mentales. On s’est tous très bien entendus et, aujourd’hui, on couche tous ensemble (rires) !

Missions-tournage-©-Brice-Tupin

Quelle est justement la spécialité chez Empreinte Digitale ? La comédie fait-elle partie de votre ADN ?
H. D. : En fait, Empreinte est née avec le film de genre. On a commencé avec des films de cinéma. Le premier film qu’on a fait s’appelait La Horde. Ce n’était pas vraiment une comédie, c’était plus un film d’action, de zombies. Ensuite, on a fait un film de torture, qui s’appelle Territoire, qui n’est absolument pas une comédie, puis Don’t Grow Up avec Thierry Poiraud, un film de genre aussi avec des ados sur un principe post-apocalyptique, qui n’est pas du tout une comédie. En fait, ce qui nous a amené à la comédie, c’est la série Lazy Company. On a rencontré de supers auteurs de comédie et des acteurs de comédie déments, dont Alban Lenoir par exemple. En faisant la Lazy, on a pris goût à cela. J’ai rejoint Empreinte à ce moment-là et ma culture est dans la comédie que j’aime beaucoup. Je l’ai amené avec moi chez Empreinte. Goal of the Dead a été créée avec à peu près la même équipe que sur la Lazy, puis on a tourné Les Grands. Entre temps, avec Ami, on a fait Les Impitchables pour Syfy sur un registre très comédie avec Bruno Salomone. Donc, ce qu’on aime à Empreinte ce sont des œuvres très codifiées, avec un univers visuel très fort. Pas forcément de genre, car c’est restrictif, voire un peu condescendant. On aime bien le western, les films dans l’espace, le fantastique.

On s’est laissé emporter quand on a commencé à se raconter des cliffs.

Une fois engagée sur la S.F., qu’est-ce qui vous pousse à choisir Mars ?
A. C. : Parce que c’est l’actualité.
H. D. : Notre première idée partait d’une mission financée par un milliardaire. C’est dans l’actualité. Aujourd’hui, les milliardaires ont un point commun. Ils veulent aller sur Mars. Elon Musk ou Jeff Bezos par exemple. Mars, c’est la nouvelle frontière. Il n’y a pas une journée sans que l’on parle de la conquête de Mars.
J. L. : C’est dans l’ère du temps.
A. C. : C’était le truc le moins science-fiction finalement.
J. L. : Les prémices du projet se basaient sur une première mission habitée vers Mars. Les différents pays européens ont élu leurs représentants et celui choisi par la France est le plus con du pays. C’était “objectif nullesque”…
H. D. : Naann…
J. L. : C’était de la grosse comédie. Un huis clos vers Mars, pour des raisons de faisabilité et, en même temps, propice à toutes les blagues. Après, évidemment, le projet a évolué. Avec Ami, le voyage nous intéressait moins, on voulait parler de Mars, de ce qui s’y passait. C’était une arrivée en terre inconnue, comme Lost.
H. D. : On s’est réunit directement sur la référence Lost. On a tâtonné sur le ton de la série, avant de commencer à l’écrire. Pendant deux ans, on savait que ce serait de la S.F., qu’on allait sur Mars et qu’il y aurait un milliardaire. On a fait des brainstormings.
J. L. : En faisant appel à moi, tu savais qu’on allait prendre un virage ?
H. D. : Bien sûr, on a vraiment tâtonné, on l’assume.
A. C. : Il fallait trouver l’équilibre entre tous les curseurs.
J. L. : Finalement, j’ai réussi à les convaincre de faire un truc de geek mais qui est empaqueté dans quelque chose qui n’est pas geek. À un moment, on a réécrit nos épisodes parce qu’on s’est rendu compte qu’en ne voulant pas aller dans le sujet geek et fondamental, on tournait autour sans y aller vraiment. On s’est dit qu’il fallait y aller à fond. Oui, c’est de la Hard Science – je sais qu’Ami et Henri n’aiment pas ce terme-là – mais on a prit les codes de plein de choses. Interstellar, c’est de la Hard Science et pourtant, c’est un putain de truc d’aventure. Notre mission d’auteurs à tous les trois, c’était d’être convaincants à l’écriture d’entrée de jeu, de trouver le ton et après, on s’est laissé emporter quand on a commencé à se raconter des cliffs. En construisant des éléments qui étaient basés sur le fantasme et sur le mystère, on a exclu la comédie pure.

On ne voulait pas que cela ne concerne que les lecteurs de Science & Vie.

A. C. : Il ne fallait pas que ça soit trop pointu ni trop technique.
H. D. : Le danger était de faire un truc de niche.
A. C. : On ne pouvait pas faire trop de subtilité et de non-dits. On essaie de vulgariser, notamment par rapport à la contrainte de temps. C’est 26 minutes, ça va vite et ce sont nos personnages un peu plus légers qui provoquent les conclusions.
J. L. : Et puis, on n’est pas 100 % authentique en termes scientifique. Je savais pertinemment en faisant une tempête qui créée des dégâts sur Mars que ce n’est pas physiquement vrai. La pression étant infiniment inférieure, 100 km/h de vent sur Mars ne fait même pas une brise. La gravité étant de 0,6 fois celle de la Terre, normalement, ça devrait être un petit peu comme sur la Lune, ils devraient voler un petit peu etc. On sait tout ça. Ce sont des libertés assumées. On ne fait pas un documentaire.
H. D. : Ce qui me plaît, c’est quand une dame de cinquante ans vient me voir et me dit que la S.F. ne l’intéresse pas mais que la série lui plaît beaucoup. À ce moment-là, je lui réponds que c’est pour elle qu’on l’a faite. Évidemment, on serait très content que l’arrière petit-fils d’Isaac Asimov vienne nous voir en disant qu’il a adoré la série. (Rires) On ne voulait pas que cela ne concerne que les lecteurs de Science & Vie.


La série s’ouvre pourtant sur un événement historique de la conquête spatiale…
J. L. : On a voulu une narration qui s’adresse à tout le monde. Quand Spielberg fait La Liste de Schindler, il ne fait pas un film de Claude Lanzmann. On voulait parler de science-fiction, de sujets qui nous intéressent tout en racontant des histoires qui passionnent les gens.

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Quelles étaient vos contraintes ? Y avait-il forcément une part de huis clos imposée ?
J. L. : On savait qu’on n’avait pas énormément d’argent pour la décoration. Encore que… Je fais partie d’une commission de financement du CNC – maintenant que je suis devenu une personnalité… (rires) – je voyais passer le devis d’un gros film français qui coûte 15 millions d’euros. Et au poste de décoration, ils avaient à peine plus d’argent que nous. Notre poste décoration est complètement boursouflé par rapport au reste du projet. Un tiers de la série, ce qui est énorme. On savait que c’était une contrainte mais il nous fallait un décor qui soit convaincant et qu’on le filme de manière convaincante. On a utilisé des objectifs anamorphiques qui sont plus flous que la moyenne, avec un format qui déforme un peu l’image, qui appartient au cinéma d’une certaine manière, et qui rend les choses plus belles. Alors que si on avait tourné ça avec le caméscope du supermarché, tout aurait eu l’air pas terrible. On avait quelque chose de convaincant mais qui gagnait à être mis en valeur. 70% de l’intrigue se passe dans le même lieu.
H. D. : Pour que la série soit faisable, il fallait qu’on ait un décor, un terrain de jeu dans lequel on peut rester suffisamment de temps en tournage pour faire des économies d’échelle, dans lequel on peut réutiliser la cabine pour faire une autre pièce par exemple. On savait qu’on ne pouvait pas créer trois vaisseaux spatiaux, aller sur Mars, sur une autre planète, puis dans l’espace. Dès le départ, je leur ai dit qu’il fallait qu’on soit au deux tiers dans le vaisseau. Ensuite, il faudra qu’on sorte, qu’on fasse des petits flashback pourquoi pas, qu’on aille sur Mars mais pas trop, parce qu’on ne va pas pouvoir partir trois semaines au Maroc. Une semaine, grand maximum. Ils ont écrit avec ça en tête.

On a trouvé des astuces de gredin pour le vaisseau.

J. L. : On ne l’a pas vécu comme une contrainte à l’écriture. Comme c’était sur Mars, il y avait forcément beaucoup d’intérieurs. Très naturellement, l’intrigue se déroulait dans le vaisseau. On a trouvé des astuces de gredin (rires) pour le faire paraître plus grand qu’il ne l’est. Nous avons créé deux étages dans le vaisseau mais c’est le même qui est réaménagé, on a un escalier vers le fond, on va vers l’escalier et on se trouve en réalité deux semaines de tournage plus tard pour agrandir artificiellement le vaisseau. Il est relativement grand, il y a des pièces dans lesquelles chacun peut s’isoler. Cela fait partie du genre que d’avoir cet espace contraint.
H. D. : Alien ?
J. L. : Alien évidemment, Moon aussi et plein d’autres. Après, les extérieurs, on en a trouvé naturellement. On avait besoin par moments de s’échapper des flashbacks, des sorties sur Mars. Mais c’est venu naturellement et je ne me suis jamais senti violé ou contraint dans mon âme d’auteur. On a tourné presque tout ce qu’on voulait en extérieur. On était plus contraint et forcé par le temps de tournage. On a même fait des trucs complètement fous comme des flashback dans le Moscou des années 60 qu’on a tourné à Tours et qui sont convaincants, avec des acteurs russes. Honnêtement, on aurait pu s’en passer, mais ça apporte du cachet à la série.
H. D. : À la fin de la saison, tu ne dis pas que c’est un huis clos.

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Pouvez-vous nous parler de votre personnage central, la thérapeute Jeanne (Hélène Viviès) ?
A. C. : On voulait un personnage en retrait, qui n’a presque rien à faire là. Elle est entourée de gens extrêmement calés dans leurs domaines. Elle est appelée à la dernière minute pour partir.
H. D. : Elle a un don de perspicacité mais elle n’a pas encore fait son chemin. Elle a une certaine froideur et du cynisme mais, en même temps, elle n’a pas du tout confiance en elle. Néanmoins, au fil des épisodes, elle sera celle sur qui tout le monde se reposera…
J. L. : On n’en dira pas plus, puisqu’après il y aura quatorze saisons à faire… (Rires)
A. C. : Et le long métrage !
H. D. : Et le remake chinois !
A. C. : Pour leur louer le vaisseau… (rires)

Vous avez également une intelligence artificielle à bord (Irène). Est-ce que c’était un sujet qui vous intéressait particulièrement ?
H. D. : Oui c’est une thématique centrale de la série. Le monde aujourd’hui parle de ça. On y est confronté. Nous, ça nous amusait de pousser le curseur au maximum.
A. C. : C’est complètement contemporain. C’est plus intéressant d’aller dans cette direction, que de se préoccuper des Aliens.
J. L. : C’est fascinant de voir que les penseurs de notre temps, les grands génies, les Thomas Edison, Jeff Bezos, Elon Musk, Sergey Brin ont peur de l’intelligence artificielle, de ce qu’elle peut devenir. C’est le spectre de Skynet dans Terminator, même si on n’en est pas là aujourd’hui. Le moment de bascule, celui où il y aura une vraie prise de conscience de l’intelligence artificielle, c’est ce que l’on appelle la singularité, lorsqu’il y aura une intelligence qui va naître d’un fouillis de code. Cette émergence est vécue comme une menace pour certain. Parce que notre cerveau est faillible, objectivement. On n’est même pas foutu de se souvenir de ce qu’on a mangé il y a trois jours. Pour un ordinateur, c’est quelque chose de complètement absurde. Une photo que tu as sauvegardé dessus, il y a quinze ans, elle est toujours la même. En comparaison, on est ridicule. On a beau sortir la réponse de l’amour…
H. D. : Comme dans Interstellar ?
J. L. : Exactement, eh bien non, je pense que la réponse sera “Skynetienne”, quoi !
A. C. : Julien est très optimiste ! (Rires)
H. D. : Cela participe aussi d’une thématique du choix, qu’on retrouve de manière sous-jacente dans la série. Entre un choix rationnel et un choix sentimental. L’intelligence artificielle est l’un de ces vecteurs.

On a une mythologie en tête.

Enfin, avec la perspective d’une deuxième saison assurée, dans quelle direction souhaitez-vous aller ?
H. D. : On n’a pas forcément vocation à rester sur Mars.
J. L. : On ne se fixe pas de limites. On a une mythologie en tête. C’est ce qui nous intéressait. Afin de sentir qu’il y a quelque chose de bien plus vaste derrière. Alors, bien sûr, ça évolue, mais malgré tout, on est sur les rails d’un univers très cohérent.

MISSIONS (Empreinte Digitale),
Diffusée le 1er juin à 20h40 sur OCS City et en intégralité sur OCS Go.

 

Visuels : Missions © Empreinte Digitale & OCS / Photographes : Anthony Crozet, Brice Tupin

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