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#Interview “Mad Men déconstruit le mythe des années 60” Damien Leblanc (2ème partie)

#Interview “Mad Men déconstruit le mythe des années 60” Damien Leblanc (2ème partie)

Nous avons questionné Damien Leblanc (Première) – auteur de Les Révolutions de Mad Men (Playlist Society) – afin d’ausculter en détails la série de Matthew Weiner alors qu’elle fête cette semaine les 10 ans de ses débuts sur AMC.
Dans cette seconde partie d’échange (voir la première par ici), Damien décrit le regard de la série sur les années 60, évalue la recherche d’émancipation des personnages “secondaires” ainsi que le parcours de son “antihéros” et termine en livrant son sentiment sur la valeur de la série dans son ensemble.

 

Daily Mars : L’imbrication de la série dans son époque est l’un des aspects fondamentaux de Mad Men. Toutefois, on a souvent l’impression que les événements historiques demeurent en toile de fond. Quelles influences les années 60 ont-elles réellement sur la série et ses personnages ?

Damien Leblanc : Mad Men pouvait en effet s’envisager au départ essentiellement comme une reconstitution minutieuse des années 1960. Chaque fin de saison s’appuyait d’ailleurs sur un grand événement historique : l’élection de John Fitzgerald Kennedy (novembre 1960) pour la première saison, la crise des missiles de Cuba (octobre 1962) pour la deuxième saison, l’assassinat de Kennedy (novembre 1963) pour la troisième saison. L’objectif étant de montrer à quel point ces événements conditionnent les émotions et les décisions des personnages. Mais la série fait éclater ce principe narratif à partir de la quatrième saison et traite alors les faits politiques de l’époque (la lutte des Noirs américains pour leurs droits, l’enlisement de la guerre du Vietnam, la révolte de la jeunesse) de façon plus simultanée, moins hiérarchisée et davantage dispersée, comme pour offrir une vaste toile de fond à la confusion mentale et morale qui touche tous ces protagonistes en quête de repères.

Et Mad Men délivre en fin de compte un point de vue tranché sur les années 1960 en affirmant que, parallèlement aux transformations et aux avancées de la société américaine (qu’il s’agisse de l’émancipation des femmes, des lois égalitaires obtenues par le mouvement des droits civiques ou de l’émergence du Flower Power), cette décennie a également abrité une terrible violence (les assassinats de JFK, Martin Luther King, Malcolm X et Bobby Kennedy, ou les émeutes anti-gouvernementales) comme si tout ce progrès devait nécessairement souffrir d’un revers de la médaille. Matthew Weiner (qui est né en 1965) cultive évidemment un intérêt tout particulier pour cette période qui a incarné durant toute sa jeunesse un âge d’or fantasmé, mais il a aussi reconnu dans des interviews que la série cherchait en partie à déconstruire le mythe entretenu par les baby-boomers qui estimaient avoir apporté liberté et utopie à l’Amérique durant les années 1960 alors que les mêmes individus ont ensuite abandonné leurs idéaux sous l’ère Reagan pour céder au capitalisme des années 1980.

Personnellement, j’ai eu le sentiment à la fin de Mad Men que Matthew Weiner était parvenu à montrer brillamment comment un collectif traverse dix années d’Histoire ; il insiste pour cela sur les évolutions physiques des personnages et retranscrit toute la spécificité du temps humain, fait à la fois de changements, de cycles, de retours et de répétitions. Au-delà des mutations historiques propres aux années 1960, la série traite ainsi des thèmes universels que sont la famille, l’amour, la solitude, l’individualisme ou la mémoire. Et le regard de Matthew Weiner sur les années 1980 ou 1990 se serait peut-être révélé tout aussi intéressant, qui sait ? Mad Men a en tout cas réussi à représenter à la fois la face lumineuse et la face sombre des années 1960, ce qui n’était pas une mince affaire.

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L’évolution de ce collectif de personnages, dont tu parles, est remarquable effectivement. Don mis à part, les trajectoires de Betty, Peggy ou même Pete sont assez spectaculaires à l’échelle des sept saisons. Dans ton ouvrage, tu soulignes combien il est souvent question d’émancipation. Sont-ils tous concernés ?

D. L. : Tous les personnages de Mad Men sont effectivement présentés dans les premières saisons comme aliénés et prisonniers (de leur impuissance, de leurs préjugés, de leurs névroses, voire de leur aveuglement). Même Roger Sterling et Bert Cooper, les deux patrons de l’agence de publicité Sterling Cooper, paraissent à leur manière asservis par une vision conservatrice du monde qui les empêche de vraiment regarder la réalité en face. Le long chemin parcouru par chacun des protagonistes consistera alors à les libérer lentement de leurs entraves, qu’elles soient visibles ou non, qu’elles soient conscientes ou non.

Peggy Olson est probablement le personnage dont l’évolution s’avère la plus visible et la plus spectaculaire : elle commence comme une secrétaire timide et méprisée par les hommes (au point de devoir affronter une grossesse non désirée dans la première saison) mais s’affranchit au fil du temps d’une grande quantité de poids et de blocages pour devenir une brillante rédactrice qui gère sa carrière avec une grande liberté et devient aussi indispensable à l’agence que Don Draper lui-même. L’évolution de sa vie sentimentale constitue aussi un des principaux fils rouges de la série car Peggy semble longtemps chercher le prince charmant et rencontre différents amants issus de divers milieux sociaux avant de trouver enfin l’homme qui semble correspondre à son tempérament.

Joan Holloway s’affranchit aussi progressivement de son conditionnement social. Dans le premier épisode, alors qu’elle fait visiter à Peggy les bureaux de Sterling Cooper et lui explique le fonctionnement de l’agence, on peut croire qu’elle se contente de son statut de superintendante reluquée par les hommes de l’entreprise. Mais on découvre peu à peu toutes les insatisfactions qui l’habitent et le manque de reconnaissance dont elle souffre. Dans sa vie privée et professionnelle, Joan va alors passer par des étapes douloureuses et par des sacrifices nécessaires (elle décide par exemple de garder l’enfant qu’elle a eu hors mariage avec Roger puis de devenir mère célibataire en éconduisant son mari médecin) pour mieux évaluer ses envies. Si son parcours est au final différent de celui de Peggy, Joan (devenue associée de Sterling Cooper avant de fonder sa propre entreprise) a également suivi un chemin qui ressemble à une libération personnelle.

Au regard des sept saisons, toutes les figures de la série ne se sont pas affranchies.

Pete Campbell, rempli de névroses et particulièrement antipathique au début de Mad Men, parvient de son côté à mieux s’accepter saison après saison au point de devenir étrangement attachant. Voyant au départ peser sur lui le fardeau d’une prestigieuse lignée familiale et d’une belle-famille envahissante, le personnage paraît longtemps écrasé par son environnement et se montre aussi agressif dans ses agissements que maladroit dans ses ambitions. Mais il prend conscience de ses limites et de ses qualités au fil de la série et se débarrasse plus ou moins volontairement des obstacles qui le minaient. Et il s’envole dans le dernier épisode en jet privé vers une nouvelle vie avec femme et enfant, comme s’il épousait avec dix ans d’avance le virage à venir des années 1980.

La narration de Mad Men peut donc se voir quasi exclusivement sous cet angle de la libération ou non des personnages, vis-à-vis de tous les déterminismes sociaux, culturels ou familiaux qui les aliènent. Pourtant, l’intérêt de la série tient aussi aux chemins de traverse qu’elle prend et aux contre-pieds dont elle se montre capable, loin d’un récit entièrement millimétré et fermé sur lui-même. Au regard des sept saisons, il est ainsi évident que toutes les figures de la série ne se sont pas affranchies (plusieurs protagonistes, comme Lane Pryce, s’avèrent même damnés) et que beaucoup devront batailler (Sally, la fille de Don et Betty, devra par exemple surmonter le deuil et lutter afin de construire un destin bien à elle). Plutôt que d’affirmer de façon nette que chaque protagoniste assouvit sa soif de liberté, Mad Men a préféré imaginer durant sept saisons des procédés de mise en scène qui sollicitent constamment le regard du téléspectateur et interrogent le degré véritable d’autonomie des personnages.

Comme je le dis dans un chapitre du livre, c’est notamment en travaillant de plus en plus la composition de ses arrière-plans que la série dévoile, à la fois au niveau visuel et sensoriel, une décontraction des corps et un allégement des mouvements. La mise en scène tourne aussi autour de cette question de la libération en organisant plusieurs grands moments iconiques. C’est le cas à la fin du neuvième épisode de la quatrième saison, The Beautiful Girls, où Peggy, Joan et la psychologue Faye Miller prennent l’ascenseur pour quitter le bureau ; en filmant une Peggy dynamique qui rejoint in extremis l’ascenseur avant de se mettre au centre de l’engin, reléguant ainsi ses deux voisines aux marges, la réalisation insiste sur toute la liberté dont dispose à ce moment Peggy, qui vient de rencontrer le journaliste Abe et qui a le pouvoir de décider de la suite des événements. Le sourire qui s’affiche sur le visage de Peggy contraste avec la mine de Joan et Faye qui sont de leur côté plongées dans des tourments sentimentaux autrement plus pesants. Dans de tels moments, Mad Men démontre toute sa fougue et son désir de transmettre par l’image les émotions précises que ressentent les personnages. En communiquant de telles sensations à travers l’écran, la série fait plus que raconter des trajectoires individuelles et collectives d’émancipation : elle offre au regard du téléspectateur l’opportunité de s’interroger lui-même sur ce qu’est le sentiment de liberté et sur les moyens d’y accéder.

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Quant à Don, il est systématiquement cité dans la cohorte des “antihéros” caractérisant tout un pan du format sériel moderne. N’est-ce pas une étiquette un peu réductrice, notamment si l’on considère l’inflexion finale du personnage ?

D. L. : C’est effectivement aller un peu vite en besogne que de qualifier pêle-mêle Tony Soprano, Vic Mackey, Walter White ou Don Draper d’antihéros caractéristiques du nouvel âge d’or des séries américaines qui a marqué les années 2000. Don est certes un personnage qui fait un mauvais usage social de son tempérament et qui semble longtemps incapable de faire le bien autour de lui (soit une des définitions possibles de l’antihéros) : il se nomme en réalité Dick Whitman, il a volé l’identité d’un lieutenant mort durant la guerre de Corée, il ment à son entourage durant les premières saisons, il trompe ses deux épouses tout au long de la série et il se révèle un père peu exemplaire. Mais la variété de masques qu’il porte le rend fragile et parfois poignant ; dans la mesure où l’époque dépeinte par Mad Men est multiple (à la fois en rupture avec l’ancien monde mais reconduisant certains travers du passé) et où l’Amérique présente elle-même divers visages (progressiste sur certains aspects et archaïque sur d’autres), Don Draper est une parfaite incarnation de cette multiplicité et des identités fluctuantes qui caractérisent la modernité.

Il incarne ainsi à la fois un mentor d’exception pour Peggy (qui ne pourrait jamais autant évoluer sur l’échiquier social si Don ne lui avait pas fait confiance) et un homme qui entrave inconsciemment l’épanouissement des autres personnages (comme sa deuxième épouse Megan pour qui il finit par être un poids). Mais sa volonté de bien faire transparaît également à de nombreux moments ; et sa relation avec Anna Draper, épouse de l’homme dont il a subtilisé l’identité, démontre à quel point Don peut faire preuve de bonté et de sincérité. Un des principaux contre-pieds de la série consiste ainsi à entourer dans la dernière ligne droite le personnage d’une certaine lumière. Alors que le générique de Mad Men paraissait indiquer depuis les origines que Don chuterait lourdement au bout du chemin et s’écraserait au sol, le parcours qu’il suit ressemble plutôt dans les derniers instants à une élévation spirituelle. La trajectoire finale du personnage reste évidemment ouverte et chacun choisira selon sa sensibilité si le sourire final de Don Draper est cynique ou s’il dénote un vrai changement altruiste en son for intérieur ; toujours est-il que ce personnage demeure jusqu’au bout le centre névralgique de la série, celui vis-à-vis duquel tous les protagonistes ont eu à se positionner (qu’il s’agisse de Betty, Sally, Joan ou Pete) pour avancer.

Surtout, héros ou antihéros, Don Draper est un personnage magnifiquement écrit, qui reste tout du long en quête de sensations authentiques ayant du mal à advenir. Il apparaît toujours en décalage émotionnel avec son environnement, comme s’il était un homme du futur venu poser sur les années 1960 un regard mélancolique ; Mad Men met ainsi en place de remarquables dispositifs narratifs et procédés visuels visant à magnifier sans cesse la distance existentielle et la confusion temporelle qu’il ressent. En cela, je crois que Don Draper incarne un représentant parfaitement cohérent de Matthew Weiner, homme visiblement lui-même habité par diverses contradictions qui le font naviguer entre les époques.

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Enfin, quel regard portes-tu sur la constance d’une série qui aura surtout été encensée pour ces premières saisons ?

D. L. : Il me semble en effet que l’enthousiasme critique autour de Mad Men a surtout concerné les trois premières saisons et que l’intérêt médiatique s’est atténué en cours de cinquième saison, avant que Game of Thrones ne commence à occuper une grande part de l’attention sérielle. J’ai même entendu bon nombre de personnes dire qu’elles avaient arrêté de regarder Mad Men après la quatrième saison. USA Today vient par exemple de publier un top 10 des épisodes de la série, dans lequel six épisodes proviennent des trois premières saisons (et le premier n’est autre que The Wheel, dernier épisode de la première saison, un peu comme si Mad Men n’avait jamais su faire mieux que sa saison inaugurale).

Je trouve pourtant l’intégralité de la série passionnante. Les dernières saisons montrent comment réagissent les personnages dans un monde qui s’élargit et où tout commence à être interconnecté et interdépendant ; cela rend les saisons totalement indissociables les unes des autres. Beaucoup ont par exemple critiqué la fin de la quatrième saison, où Don décide sur un coup de tête de se marier avec sa secrétaire Megan, mais j’ai trouvé l’idée audacieuse : en épousant cette femme plus jeune que lui, il voit ensuite débarquer autour de lui une belle-famille franco-canadienne à l’accent improbable et la série devient nettement plus imprévisible, libre et débridée, tout en continuant à présenter des épisodes splendides. Je songe à Far Away Places, cinquième épisode de la sixième saison, magistrale déconstruction narrative qui retranscrit les états de perception éclatée par lesquels passent Don, Megan, Roger et Peggy. Apparaissent aussi dans les dernières saisons des personnages très touchants, comme Ted Chaough ou Michael Ginsberg, de doux rêveurs qui subissent d’une certaine façon les effets de la modernité.

Je trouve que c’est vraiment dans les dernières saisons que Matthew Weiner et ses scénaristes peuvent affirmer un point de vue plus tranché sur les États-Unis et sur la notion de groupe ou de collectivité. Derrière l’aspect fragmenté du récit, divers personnages de parents interviennent en effet et Mad Men semble alors décrire l’Amérique, voire le monde occidental, comme une grande famille dysfonctionnelle et décomposée. Et puis l’humour si particulier de la série se déploie aussi avec plus d’aisance au fil du temps (John Slattery, interprète de l’hilarant Roger Sterling, s’est même vu confier la réalisation de certains épisodes, tout comme Jon Hamm, qui joue Don). C’est au cœur des dernières saisons que les comédiens sont les meilleurs et qu’Elisabeth Moss (Peggy) ou Christina Hendricks (Joan) trouvent selon moi l’essence de leurs personnages en offrant des séquences particulièrement puissantes qui révèlent combien elles sont de grandes actrices. Il y a une somme de talents incroyables dans Mad Men. Je suis ainsi impatient de voir The Romanoffs, la prochaine série de Matthew Weiner, surtout qu’une partie du casting de Mad Men devrait y apparaître. À mes yeux, Mad Men sera toujours une série actuelle et enthousiasmante. Et il faut clairement la voir plusieurs fois pour en découvrir tous les secrets. D’ailleurs, qu’attendez-vous pour y retourner ?

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La-revolution-Mad-Men-couvertureLes Révolutions de Mad Men,
l’essai de Damien Leblanc est édité chez
PlaylistSociety.


Les sept saisons de la série sont visibles chez Netflix.
L’intégrale DVD/BR est disponible via Metropolitan Video.

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