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#Interview “Mad Men est une série très généreuse” Damien Leblanc (1ère partie)

#Interview “Mad Men est une série très généreuse” Damien Leblanc (1ère partie)

Il y a tout juste dix ans aujourd’hui débutait l’une des séries emblématiques des années 2000 : Mad Men. L’influence culturelle de la série de Matthew Weiner sera telle qu’on retrouvera son empreinte dans des domaines aussi éloignés que la mode et la représentation du fait historique !
Pour bien mesurer l’héritage de la série, nous avons posé quelques questions à Damien Leblanc (Première), auteur de Les Révolutions de Mad Men (Playlist Society). Dans cette première partie d’échange, il explique en détail son regard sur le format sériel, sa rencontre avec Mad Men, le rapport qu’entretient la série avec le cinéma et son approche de la publicité.

 

Daily Mars : Comment définirais-tu ta sériephilie ? Tu travailles actuellement pour Première (et anciennement chez Fluctuat). Est-ce que tu es venu à la critique série après le cinéma ?

Damien Leblanc : Sur un plan chronologique, je suis effectivement critique cinéma avant d’être critique série. Après des études en littérature et en cinéma, j’ai ainsi choisi d’exercer au quotidien ce métier plaisant qui consiste à déceler dans un film les ressorts cachés qui expliquent que l’on est secoué ou non par le travail du ou de la cinéaste.

Le site Fluctuat, pour lequel j’ai commencé à écrire en 2007, était un lieu idéal pour plonger en toute liberté au cœur d’une œuvre cinématographique et en explorer des séquences entières pour essayer d’établir une signification forte et cohérente. Mais, alors que je commençais à avoir vu les filmographies complètes d’un certain nombre de réalisateurs (les débuts de ma cinéphilie remontant au milieu des années 1990), je me suis par la force des choses mis au milieu des années 2000 à regarder plusieurs des grandes séries dont j’entendais parler parallèlement à mes activités de critique.
Mon œil s’étant affûté depuis plusieurs années grâce au septième art, j’ai évidemment été progressivement marqué par plusieurs des grandes séries dont j’entendais parler.

Tout en continuant à voir une grande quantité de films, j’étais donc de plus en plus impressionné par ces séries capables de happer si puissamment mon esprit et de m’ouvrir de nouveaux chemins sensoriels sans que le mode d’emploi ne paraisse si évident. Et une sorte de déclic s’est produit en 2009, année où j’ai successivement découvert la saison 1 d’Un village français et la saison 3 de Mad Men. Ces deux séries semblaient soudain appeler de leurs vœux des analyses plus fouillées de ma part tant la variété des sensations – autant physiques que cérébrales – procurées se devait d’être élucidée. J’ai donc publié à l’automne 2009 sur Fluctuat des articles traitant de chacune de ces deux saisons. Ce fut le début d’une longue série (c’est le cas de le dire) puisque j’ai ensuite, au fil des années, écrit aussi bien sur Homeland, Breaking Bad, Bref, True Detective ou Le Bureau des légendes.

Exprimer mon ressenti sur ces séries est à chaque fois un grand plaisir, complémentaire et différent de celui d’écrire sur le cinéma, car il est très stimulant de décrypter les intentions d’une œuvre sérielle sur le long cours et de constater combien le téléspectateur que je suis peut ainsi être amené à remettre en question sa vision morale, politique ou philosophique du monde.

J’écris par ailleurs pour Première depuis 2013, là aussi dans un premier temps comme journaliste de cinéma, mais j’en suis vite venu à écrire pour le site et le magazine des compte-rendus d’épisodes et des critiques de séries, parmi lesquelles Mad Men bien sûr.

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Pourquoi Mad Men ? Comment l’as-tu découverte ? Quel rapport entretiens-tu avec la série ?

D. L. : Comme pour beaucoup de grandes histoires d’amour, le processus s’est fait en plusieurs étapes. J’ai d’abord découvert la première saison de Mad Men à l’automne 2008 sur Canal+ et je suis loin d’être resté insensible à la reconstitution soignée du New York des années 1960, d’autant que j’avais moi-même découvert la ville trois mois plus tôt. Et derrière les innombrables qualités narratives, visuelles ou rythmiques, j’ai surtout été marqué par les désirs d’échappée perçus chez la plupart des personnages ; car si la série est ancrée de façon très précise dans l’espace et dans le temps (avec en plus une description pointilleuse de l’univers professionnel de la publicité), son intérêt a vite résidé pour moi dans sa façon de mettre en scène des corps et des regards rongés par l’appel de l’ailleurs. Mad Men montre ainsi une période d’âge d’or économique pour l’Amérique mais montre aussi des protagonistes qui semblent vouloir s’extirper de leur quotidien. La série m’a donc d’abord séduit par la présence de ces êtres rêvant visiblement d’habiter une autre temporalité et de s’échapper de leur époque. L’escapade de Don Draper en Californie dans la deuxième saison constitue en cela un moment assez mélancolique et puissant.

Puis Mad Men a pris une importance supplémentaire à mes yeux avec la troisième saison, que je trouve absolument incroyable. Mention particulière aux trois derniers épisodes et à leurs choix musicaux brillants. J’ai été soufflé par la façon dont Betty Draper pousse son mari Don à révéler son identité, juste avant que la mort de JFK dans l’épisode suivant ne la décide à le quitter. Dans cet univers d’abord cruellement machiste, c’est donc bien un personnage de femme qui accélère les événements et pousse la série à entrer dans une nouvelle ère où les protagonistes se doivent de devenir plus sincères et de tomber les masques. La saison 4 a confirmé cette volonté de réinvention car l’environnement esthétique et les enjeux émotionnels ne sont à mon sens plus les mêmes : il s’agit davantage de montrer combien les transitions culturelles et économiques affectent les corps, modifient les relations entre les personnages et menacent leur libre-arbitre. Un peu à la manière de Twin Peaks en son temps, Mad Men a prouvé qu’elle était capable de changer de sujet et d’identité dans sa deuxième moitié. J’ai vraiment ressenti à ce moment à quel point il s’agissait d’une série à plusieurs facettes, dont les dernières saisons, qui présentent un vrai grain de folie, s’avèrent aussi intéressantes que les premières, malgré ce qu’on a pu entendre.

Si on dénote bien quelques minuscules fautes de goût, chaque nouvel épisode des ultimes saisons a souligné un égarement toujours plus profond du personnage principal au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans les années 1960 et a su lancer de nouvelles pistes interprétatives. Mais, alors que les protagonistes exploraient des zones d’inconfort moral et de profonde imprévisibilité émotionnelle, la série a réussi à ne jamais perdre complètement son téléspectateur car le contexte historique permettait de toujours savoir à quelle date se situe l’intrigue. Ce mélange de contrôle absolu et de lâcher-prise, cet équilibre entre maîtrise totale et désordre complet, voilà un élément qui m’a souvent fasciné dans les plus grands films de l’histoire du cinéma. Et Mad Men est parvenu selon moi à restituer magistralement cette sensation. Me pencher sur les procédés artistiques et les obsessions thématiques de cette série à la fois si ordonnée et déconstruite m’a alors permis de mieux comprendre mes perceptions de téléspectateur et de découvrir plus en profondeur ce qui me touche tant chez ces personnages.

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Parlons de cinéma justement. Mad Men a une relation très spéciale avec le septième art. Pour commencer, c’est la première vraie série d’une chaîne qui diffuse des films (AMC). Dans ton ouvrage, tu cites des références comme Chabrol ou Antonioni pour décrire l’évolution formelle de la série mais tu rappelles aussi que les personnages se rendent à plusieurs reprises en salles. Est-ce que Mad Men est une série de cinéphiles pour cinéphiles ?

D. L. : Déjà, il est clair que Matthew Weiner, le créateur et showrunner de Mad Men, est un grand cinéphile. Il a fait des études de cinéma et a par exemple évoqué en 2015 au festival Séries Mania ses films préférés, où l’on retrouvait des œuvres aussi variées que Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol, Le Conformiste de Bernardo Bertolucci, Blue Velvet de David Lynch ou Le Monde d’Apu, de Satyajit Ray. Mais il est également très sensible à l’art télévisuel car il a cité le même jour des téléfilms de son enfance ou des séries réalisées par des cinéastes, comme Berlin Alexanderplatz de Rainer Werner Fassbinder ou Le Décalogue de Krzysztof Kieslowski. Et si Mad Men est en effet remplie de citations cinéphiliques ou de dialogues faisant référence au septième art, je ne pense pas que cette série soit un objet fermé sur lui-même qui cherche à s’adresser en priorité aux cinéphiles et à exclure les autres. Car ces allusions cinématographiques n’occupent finalement qu’une petite poignée de séquences et constituent un élément parmi tant d’autres dans le tourbillon d’images et de sollicitations culturelles qui entouraient les New-Yorkais dans les années 1960.

Prenons par exemple les séquences où les personnages vont au cinéma (ils vont entre autres voir Godzilla dans la saison 4, La Planète des singes et Rosemary’s Baby dans la saison 6, Model Shop dans la saison 7) : on peut évidemment trouver des symboliques multiples dans le choix de chacun de ces films qui participent à la reconstitution d’une atmosphère d’époque au même titre que les allusions à la mode, à la politique ou au théâtre. Mais Mad Men invite aussi dans sa narration les concerts new-yorkais des Beatles et des Rolling Stones, ainsi que le mythique combat de boxe de mai 1965 entre Muhammad Ali et Sonny Liston et la victoire de l’Angleterre à la Coupe du Monde de football 1966 ; les amateurs de musique et de sport seront probablement de leur côté sensibles à ces séquences-là, tout comme les cinéphiles se réjouiront probablement davantage de l’épisode 7.04, The Monolith, qui cite assidûment 2001, l’Odyssée de l’espace.

Mad Men n’a rien d’une série élitiste qui voudrait flatter un petit nombre d’initiés.

À titre personnel, j’ai évidemment adoré la séquence où Don Draper et son fils vont voir La Planète des singes lors du week-end de l’assassinat de Martin Luther King. Le parallèle entre la narration de ce film de science-fiction contestataire et le conflit racial explosif que connaît alors l’Amérique de 1968 fonctionne bien ; et ce que dit Bobby, le fils de Don, sur l’intrigue à twist de La Planète des singes – qui joue avec les temporalités pour mieux nous faire réfléchir sur notre condition humaine – peut s’entendre comme un commentaire en direct du principe narratif de Mad Mensérie qui fait elle aussi cohabiter les époques. Ceci dit, cette séquence de sortie au cinéma marche aussi si on la prend dans sa seule dimension scénaristique, qui consiste à montrer un rapprochement ému entre un père divorcé souvent absent et un fils qui profite de ce moment passé en tête-à-tête avec son géniteur pour s’exprimer sans filtre.

Mad Men n’a donc selon moi rien d’une série élitiste qui voudrait flatter un petit nombre d’initiés. Elle me semble au contraire très généreuse dans sa façon de mélanger les genres ou les tonalités (la comédie survient ainsi souvent au cœur du drame).Mais le regard que Matthew Weiner porte ici sur le monde est éminemment personnel et cela implique un vif intérêt pour la place que le cinéma est capable d’occuper dans les existences quotidiennes.

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Récemment, la marque Heinz a repris une proposition de campagne développée par Don Draper dans la série. Peut-on dire que la série a su redorer le blason du pubard ?!

D. L. : Mad Men entretient un rapport ambigu à la publicité. On perçoit dès le premier épisode un regard critique sur l’industrie publicitaire puisque Don Draper explique noir sur blanc que son métier consiste à vendre des produits en mentant au consommateur américain et en donnant à ce dernier l’illusion que tout ira toujours bien dans sa vie alors que des montagnes de problèmes existent pourtant dans le réel. Mais ces dialogues ouvertement critiques envers l’activité publicitaire s’atténuent au fil de la série, laquelle cultive au fil des sept saisons une élégance visuelle et une créativité qui finissent par offrir quoi qu’on en dise un aspect cool et décontracté aux publicitaires. Et en se déroulant jusqu’au bout dans ce milieu professionnel (des jeunes personnages comme Peggy, Pete ou Ken pourraient probablement s’épanouir dans d’autres domaines mais restent accrochés à l’univers publicitaire), Mad Men insiste sur son solide pouvoir d’attraction, malgré la violence sociale et l’injustice qui en découlent.

On remarque par exemple que la publicité reste longtemps le lieu unique d’expression personnelle pour Don Draper, après toutes les crises familiales et identitaires qu’il traverse. Je songe au premier épisode de la saison 6 où il doit imaginer une campagne pour l’hôtel Sheraton d’Hawaï et accouche d’une idée qui évoque inconsciemment le suicide. Sans le savoir, Don a ici publiquement exhibé ses véritables états d’âmes et il réalise en pleine réunion combien il est habité par des sentiments mortifères. Quand on voit la conclusion de la série et son utilisation du spot Coca-Cola « I’d Like to Buy the World a Coke », on peut se demander longuement s’il s’agit là de critiquer le cynisme ultime d’une publicité et d’un capitalisme qui finissent par tout absorber, ou si Mad Men déclare au contraire sa flamme à la sérénité et à l’inventivité de ce cultissime spot publicitaire. Ce qui est sûr, c’est que la fin de la série n’a rien de traumatisant ou d’horrible pour les principaux personnages qui ne sont à aucun moment punis ou jugés sévèrement par Matthew Weiner pour avoir travaillé dans l’industrie publicitaire.

Au bout des difficultés traversées par les personnages, on retient quand même l’idée que cet univers professionnel leur a permis d’évoluer durant dix ans dans un certain confort financier et matériel. Et si Heinz vient d’utiliser une publicité de Mad Men moins de deux ans après la fin de la diffusion de la série, c’est bien que celle-ci a été perçue comme bienveillante ou inspirante par une partie de l’industrie publicitaire actuelle. Les campagnes de pub proposées durant les sept saisons (qu’elles soient pour Kodak, Samsonite, Heinz, Jaguar ou Burger Chef) demeurent en effet particulièrement brillantes. Et la fin de la série était du coup visionnaire : en montrant que l’industrie publicitaire finit par tout récupérer à son profit (idéologies contestataires autant qu’imageries hippies), Mad Men se doutait probablement qu’elle se retrouverait elle-même absorbée un jour dans une vraie campagne publicitaire. Et ce quel que soit le discours politique que la série tient sur l’Amérique et la société de consommation.

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Dans la deuxième partie, Damien examine le regard de la série sur les années 60, évalue la recherche d’émancipation des personnages “secondaires” ainsi que le parcours de son “antihéros” et termine en livrant son sentiment sur la valeur de la série dans son ensemble.


Les Révolutions de Mad Men, l’essai de Damien Leblanc est édité chez PlaylistSociety.
Les sept saisons de la série sont visibles chez Netflix.
L’intégrale DVD/BR est disponible via Metropolitan Video.

Visuels : Mad Men © Lionsgate Television.

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