#Interview Matt Reeves et Andy Serkis

#Interview Matt Reeves et Andy Serkis

Note de l'auteur

C’est la lutte finale : des soldats fanatisés affrontent des singes combattant pour leur survie. Dernier volet de l’excellente trilogie La Planète des singes, Suprématie est, de loin, le meilleur blockbuster de l’été : un film intelligent, sombre et émouvant, doublé d’une réflexion passionnante sur l’humanité. Rencontre avec ses deux papas, le réalisateur Matt Reeves et l’acteur Andy Serkis.

 

 

 

Avec le sépulcral et époustouflant Suprématie, Matt Reeves clôt en beauté la trilogie La Planète des singes. Incroyablement humble, il livre, sans langue de bois (ce qui n’arrive JAMAIS avec un réalisateur made in Hollywood) quelques clés de son film en compagnie d’Andy Serkis, absolument extraordinaire dans le rôle de César. Plus réservé, mais aussi modeste, Andy Serkis, à la demande d’une journaliste à l’issue de cette passionnante conférence de presse, se métamorphosera sous nos yeux ébahis en César, juste en s’accroupissant dans son fauteuil, en baissant sa voix d’un octave ou deux et en prononçant la réplique maintenant culte : « APES – TOGETHER – STRONG ». On y va…

 

Planète des singes 3

Comment fait-on pour financer un blockbuster de 200 millions de dollars, quasiment muet, sans trop d’action et avec un scénario intelligent ?

Matt Reeves : Notre film n’est pas du tout le plus onéreux de l’été. Pour conserver ma liberté, j’ai essayé de garder le budget le plus bas possible, avec un tournage relativement rapide. La moitié du budget passe dans les effets spéciaux. Le film coûte la même somme que le précédent, mais il y a beaucoup plus de scènes avec les singes. Dans la plupart des blockbusters estivaux, il y a d’incroyables scènes d’action et des super pouvoirs. Le concept de Suprématie, c’est de faire éprouver de l’empathie au spectateur avec une créature différente de lui-même, lui faire ressentir des émotions qui ne sont pas les siennes. Le film est centré sur des personnages, c’est toute l’idée de cette franchise. Mais en fait, nous ne regardons pas des singes, nous nous regardons. Il s’agit de tendre un miroir vers la nature humaine, les différents aspects de notre nature. Hollywood ne prend plus beaucoup de risques et nous avons eu beaucoup de chance avec cette franchise.

 

Cette fois, c’est la guerre.

Matt Reeves : La vraie guerre, c’est peut-être celle qui se déroule dans l’esprit de César. Il a été élevé par les hommes, mais ce n’est pas un homme. C’est un singe, mais pas un singe comme les autres. César est un pont entre les hommes et les singes, le dernier espoir pour la paix dans le film précédent. Ce film est un film sur l’échec. Malgré son empathie, César n’a pas compris Koba et ses sentiments envers les humains. Dans Suprématie, il subit son dernier test : va t-il être capable de se transcender, devenir le Moïse singe ?

 

Planète des singes 5Andy, votre performance dans le film est extraordinaire. Quelle est votre évolution en tant qu’acteur ?

Andy Serkis : César ayant été élevé par des hommes, je l’ai toujours joué comme un homme, un outsider qui doit trouver le singe en lui. Dans L’Affrontement, il devenait une figure révolutionnaire, un père de famille. Dans ce film, il essayait de communiquer au maximum avec les hommes. J’utilisais un protège-dents pour ne pas prononcer les mots parfaitement, afin d’émettre des sons gutturaux. Dans Suprématie, César a changé, c’est un guerrier âgé, plus lourd. Il se rapproche plus d’un humain et articule mieux les mots. Avec la performance capture, la caméra capte la moindre nuance de jeu, le plus infime changement sur votre visage. Les yeux de nos singes sont humains : c’est une idée de design très simple qui permet d’humaniser les singes, de leur donner un supplément d’âme. La performance capture enregistre tout et permet de le reproduire et de le modifier. C’est une nouvelle façon de faire du cinéma.

 

Matt Reeves : On a fait beaucoup de prises. Andy essayait une phrase de façon gutturale puis essayait des choses plus triviales comme « Comment ça va ? », ou presque. J’ai beaucoup travaillé avec Andy sur la performance vocale. C’est vraiment génial avec la motion cap.

 

Avez-vous dû couper de nombreuses scènes ?

Matt Reeves : Tout ce qui ne créait pas de l’empathie avec les singes devait partir. Nous avions une intrigue secondaire avec un soldat, Preacher, et César pensait, en vain, qu’il allait passer du côté des singes. Je l’ai coupée car nous avions besoin d’avoir tout le temps le point de vue de César.

 

Film politique, Suprématie évoque les camps de concentration, les conflits passés et présents, la crise migratoire…

Matt Reeves : J’ai écrit ce script avec Mark Bomback il y a trois ans. Il n’était alors pas question d’un mur entre les USA et le Mexique. Mais quand on a tourné le film, c’est devenu une promesse électorale et c’était… bizarre ! On voulait faire un film biblique épique, avec un Moïse singe, Les Dix commandements et Ben Hur. Mais bien sûr, les références politiques sont voulues…

 

Planète des singes 2Avec Suprématie, on ne sent pas, comme dans les autres blockbusters, les multiples réécritures par une armée de scénaristes ou les reshoots. Qu’en est-il ?

Matt Reeves : Vous savez, je ne voulais pas diriger le second volet, L’Affrontement. D’ailleurs, je ne voulais pas réaliser de blockbusters à cause des réécritures, des reshoots à l’infini. Je veux signer des histoires personnelles, sinon, je sais que je n’y arriverai pas, je vais gravement me planter. J’avais adoré Les Origines et le boulot d’Andy. J’ai lu le script de la suite et je me suis, « Oups, non, je ne veux pas faire ça ». La Fox m’a dit de ne pas m’enfuir et m’a demandé ce que j’aimerais raconter. Je pensais que ce serait un pacte faustien avec mon histoire à 60% et la leur à 40%. Je leur ai pitché mon idée et j’étais persuadé qu’ils allaient me proposer leur pacte faustien, attendant la moindre raison pour leur dire non. Et les exécutifs m’ont dit « OK, ça a l’air super ». Je me suis dit « Quoi ? » Ils m’ont demandé si j’étais partant et j’ai demandé où était l’arnaque ? L’arnaque, c’est qu’il n’avait pas de réalisateur, ils avaient perdu un an et ils avaient une date de sortie. Je n’avais aucune expérience en motion capture, mais ils me laissaient libre de faire mon film. J’ai dit « Oui » et j’ai réalisé le film que je voulais faire. Comme le film a marché, ils m’ont laissé écrire Suprématie et j’ai à nouveau tourné mon script. S’il y a des erreurs ou des trucs qui ne marchent pas dans ces deux films, ce n’est pas à cause du studio, c’est que je me suis planté avec Mark. A Hollywood, un script passe dans un nombre incalculable de mains. Il n’y a que deux scénaristes sur Suprématie, moi et Mark Bomback. L’autre contribution vient des acteurs. Woody Harrelson et Andy avaient des idées brillantes, nous les avons intégrées dans le script. Le film a été réalisé comme un film indépendant, sauf que c’est un blockbuster à 200 millions ! Je dois remercier la Fox pour cela.

 

Pourquoi ces clins d’œil à Apocalypse now ?

Matt Reeves : Pendant l’écriture du script avec Mark, nous avons regardé un ou deux films quotidiennement. Le Pont de rivière Kwaï, La Grande évasion, Apocalypse now, Josey Wales hors la loi, Ben Hur, Les Dix commandements, Impitoyable, Le Cid, Les Sentiers de la gloireMartin Scorsese et Francis Ford Coppola sont mes héros. Apocalypse now m’a explosé le cerveau quand je l’ai découvert. L’idée du colonel Kurtz et la remontée du fleuve à la recherche du mystère nous ont beaucoup inspirés. Je voulais également qu’il y ait des références au western, car Il était une fois dans l’Ouest est un de mes films préférés. John Ford est également un autre de mes héros.

 

Andy, parlez-nous de votre adaptation du Livre de la jungle qui semble avoir du mal à sortir ?

Andy Serkis : Le film est en post production. Les effets spéciaux arrivent et on regarde ça et je dis ça va, ou ce n’est pas tout à fait ça, et on recommence… On ne voulait surtout pas entrer en concurrence avec la version live de Disney. Il fallait donc du temps entre les deux films. Et puis, il y a un challenge technologique. C’est déjà difficile de transformer le visage d’un acteur en singe, mais c’est encore plus dur de transposer la tête d’un acteur en panthère, en serpent ou en ours. L’idée principale du design du film, c’est de reconnaître physiquement les acteurs. Donc, on a utilisé la technique du morphing. Le film sera un drame très sombre, Dickens dans la jungle, on respecte beaucoup la sensibilité anglo-indienne du texte de Rudyard Kipling. Ce ne sera pas du tout pour les tout-petits, le film sera plutôt interdit aux moins de 13 ans. Et il devrait sortir l’année prochaine.

 

Vous pouvez nous dire un mot du prochain Batman ?

Matt Reeves : Voici la vérité. J’ai passé les cinq dernières années de ma vie à travailler avec Andy sur les deux Planète des singes. Sans cesse ! De 9H du matin à minuit. Je n’ai pas dîné avec ma famille en semaine depuis deux ans. Je n’ai pas encore travaillé sur l’histoire de Batman. J’ai été approché par les producteurs, je suis très enthousiaste à l’idée de travailler sur un personnage aussi sombre, torturé, qui essaie de faire le bien dans un monde imparfait. Batman doit être une histoire qui me touche, personnelle. Je dois être en empathie avec le personnage, comme avec César. J’utiliserai cette même approche.

Planète des singes

La Planète des signes de Matt Reeves, avec Andy Serkis, Woody Harrelson, Steve Zahn.

En salles depuis le 2 août 2017

 

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