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Interview Nicolas Saada : « J’ai envie que Taj Mahal s’adresse à chaque spectateur, individuellement »

Interview Nicolas Saada : « J’ai envie que Taj Mahal s’adresse à chaque spectateur, individuellement »

Six ans après son premier long métrage, Espion(s), Nicolas Saada retrouve les salles obscures avec Taj Mahal. Le réalisateur, dont le récit est inspiré des attaques terroristes de 2008, livre un film intimiste et puissant, porté par une Stacy Martin (la révélation de Nymphomaniac) remarquable…

236333Taj Mahal ne propose que peu d’images de l’assaut. Seules des ombres portées ou une silhouette fugace des assaillants… Le spectateur n’a, en effet, que deux angles de vue : celui du personnage de Stacy Martin, enfermée à l’intérieur de sa chambre d’hôtel, et celui des parents, témoins impuissants à l’extérieur de l’établissement. C’est à la fois un dispositif de narration et de mise en scène. Pourquoi avoir choisi cette option minimaliste (à première vue) et risquée ?
Elle ne m’a jamais semblé « risquée ». Garder le point de vue de Louise signifiait justement faire des choix de mise en scène radicaux. C’est ce qui dés le départ me plaisait dans le projet. Je ne voulais pas essayer de copier le style d’autres metteurs en scène mais plutôt trouver le mien à partir de ce parti pris. L’expérience émotionnelle de Louise et de ses parents était le cœur du film.

Dans mon souvenir, il n’y a quasi qu’un seul plan, durant l’attaque, qui n’est pas directement lié au champ de vision de Louise ou de ses parents : celui de la standardiste répondant au téléphone, cachée derrière son comptoir. Pourquoi avoir dérogé à votre règle stricte dans ce cas précis ?
On passe sur la réceptionniste parce qu’on l’a vu quelques scènes plus tôt. On installe la connivence qu’il y a eu entre Louise et cette jeune femme et ensuite la connivence bascule sur une mise en garde. Je me suis dit que si je devais montrer le hors champ de l’hôtel une fois, avant l’attaque, c’était le seul moment où je pouvais encore le faire.

Taj Mahal est un drame intimiste et un film initiatique : Louise devient une femme à travers cette expérience traumatique. Louise est-elle le symbole de cette jeunesse actuelle qui va devoir vivre et grandir avec la peur bien réelle du terrorisme ?
Ce sont des questions qui me rattrapent bien malgré moi. Le film a rencontré cette actualité. Au départ, le sujet m’a touché à cause de la jeunesse de ce personnage, de sa fragilité, mais aussi de sa force. Elle incarnait une génération qui est hélas celle qui  a été frappée le 13 novembre. Cette peur dont vous parlez, je l’ai ressenti depuis longtemps. Et l’environnement du film, de son écriture jusqu’à son mixage, était déjà ponctué de tragédies dans le monde : Tunis, Boston, Nairobi… et évidemment les attaques de janvier 2015 en France.

Est-ce que cela vous choque si je vous disais que Taj Mahal est, tout en étant atypique et en ayant son identité propre, une sorte de « Piège de cristal sous influence de Bresson » ? Cette comparaison vous parle-t-elle ?
Absolument. Bresson est un cinéaste qui me fascine. Autant qu’Hitchcock, mais pour des raisons différentes. Chez lui, tout fait sens, tout est spectacle : le moindre geste, le moindre regard. Les derniers jours du tournage, on a beaucoup parlé de Bresson avec Léo Hinstin (ndlr : le directeur de la photographie). Il est peut-être le plus français des grand cinéastes et le plus grand  des cinéastes français. Il s’inscrit dans une tradition qui remonte à Chardin, en peinture. J’ai grandi avec le cinéma américain et découvert Bresson à l’adolescence. Ses films ont été pour moi un grand choc, surtout Pickpocket et Un condamné à mort s’est échappé. Ils sont haletants, prenants, et dépouillés. Taj Mahal, à cause de son point de vue et de son sujet, me fixait une limite, et un cadre à ne pas dépasser. A l’intérieur de ce cadre, j’ai cherché et le cinéma de Bresson m’a aidé autant que celui de Carpenter et d’Hitchcock. Bresson n’est pas intéressé par le réalisme, mais plutôt par une vérité des choses et des êtres. Et le grand cinéma américain, même le plus spectaculaire a les mêmes qualités. Je me sens assez seul dans le cinéma français, « sans famille ». Je n’appartiens à aucune bande, aucun groupe en particulier même si j’ai beaucoup d’amis cinéastes. Pour Taj Mahal je n’avais pas envie de faire le choix entre un cinéma d’auteur radical et un cinéma commercial… Piège de cristal est une réussite aussi exceptionnelle que Persona dans un autre genre. Les deux m’impressionnent et m’inspirent.

466789Votre film fait s’entrechoquer l’expérience bien réelle de Louise et les images médiatiques. Et d’une certaine manière, on en vient à trouver les images diffusées à la télévision irréelles tant elles sont éloignées de l’horreur vécue par Louise. De ce point de vue, Taj Mahal tend à dire que nous sommes insensibilisés par le trop-plein d’images. Est-ce votre point de vue ? Sommes-nous insensibilisés à l’horreur de ce que nous voyons tous les soirs au journal télévisé ?
Je ne sais pas. Mais je pense que chaque image, chaque cadre, chaque plan, ont une valeur. Et que si on les choisit, c’est pour décider de quelque chose, produire une émotion ou l’infléchir. Le cinéma est un langage et pas seulement une technique. La technique de prise de vue, peut servir à enregistrer une retransmission sportive, un concert ou des actualités. Mais cette technique n’est pas un langage. Lumière n’a pas vraiment « inventé » le cinéma. C’est Griffith qui a inventé le cinéma, parce qu’il l’a pensé comme un langage. On peut se demander si le cinéma a à voir avec la performance sportive ou avec l’enregistrement du réel. Je crois que non. C’est un langage, et ce langage peut être parfois élaboré, friser l’artifice, tout en servant la vérité. Le cinéaste doit absolument faire le tri, hiérarchiser les images, leur donner une valeur propre. C’est en cela que le cinéma n’est pas de la télévision, ni du docudrame. Dans cette séquence de Taj Mahal, quand Louise regarde les actualités, elle regarde la violence d’un flux, qui est diffusé sans ordre ni hiérarchie, dans un souci de « temps réel ». Mais je voulais que le spectateur, en découvrant ces images avec elle, réalise la violence de ce à quoi elle a réchappé : on se dit avec elle : « ce n’est plus un film. »

Votre film prouve, une nouvelle fois, qu’en suggérant, on décuple l’effet. Les sons, notamment, laissent supposer l’horreur. Le cinéma est-il d’abord un art du son ?
Le son me passionne depuis toujours, peut-être parce que j’ai fait de la radio, beaucoup. Et en travaillant sur Nova, j’ai compris la richesse, la profondeur évocatrice du son, mais aussi de la voix. La voix et le son sont devenus ainsi le cœur du film. C’est Bresson, toujours lui, qui en parle le mieux. Le cinéma n’est pas un art du parlant, mais un art sonore. Le son a une influence sur la lecture de l’image.

Pourquoi avoir gardé le secret sur le message que Louise laisse à ses parents le soir de l’attentat ?
Parce que j’ai envie que ce film s’adresse à chaque spectateur, individuellement. En le laissant libre. Libre d’imaginer ce que Louise a pu dire. Libre de compléter ce message. Pour moi, cette liberté du spectateur est primordiale. Et elle a construit tout le dispositif de Taj Mahal. Je préfère le mot spectateur à public, parce que le « public » induit une sorte de masse anonyme. Et un film est avant tout une expérience individuelle, même quand on va au cinéma en famille ou à plusieurs.

334441Le regard final de Louise est d’une telle simplicité. Pour certains, et c’est mon cas, ce regard devient insoutenable. D’autres y verront la force du personnage et donc un message d’espoir. Est-ce que cette simplicité est là pour projeter l’émotion du spectateur vers l’écran ? C’est un regard en creux, vers l’inconscient du spectateur… ?
J’ai trouvé cette scène en écoutant la chanson de Nick Drake, River Man. J’ai « vu » cette scène, et je l’ai tourné comme je l’avais senti. Elle émanait d’une intuition absolue.  Est-ce une intuition de l’époque, ou d’autre chose ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai changé de producteur à cause de cette scène et que je me suis battu pour qu’elle reste dans le film. Beaucoup de spectateurs me parlent de cette dernière scène. Elle apporte des réponses à des questions qu’on n’ose pas se poser. Je le réalise aussi aujourd’hui. Elle est née d’une question que je n’osais pas me poser et y apporte peut-être une réponse. A savoir que nous sommes là. Nous sommes vivants. Et pas d’autres. C’est une joie immense et un chagrin absolu. La vie. La vie d’abord.

Un prochain film déjà en préparation ?
Je termine l’écriture d’un 3X52 minutes pour Arte et je réfléchis aussi à un film pour le cinéma, entièrement axé sur l’imaginaire.

Propos recueillis par Thomas Destouches le 1er décembre 2015

Remerciements chaleureux à Nicolas

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