#Interview Romain Nigita & Les Entrailles de Twin Peaks

#Interview Romain Nigita & Les Entrailles de Twin Peaks

C’est toujours une bonne idée de poser des questions à Romain Nigita quand il s’agit de fouiller les entrailles de l’art sériel. Journaliste pour 8 Art Global (avec monsieur Alain Carrazé), on peut aussi l’entendre dans l’instant M de Sonia Devillers sur France Inter.

(Toutes les illustrations sont issues de la relecture photographique de Twin Peaks par Sébastien Gerber)

Daily Mars : On réduit trop souvent Twin Peaks à « la série de David Lynch », quel fut l’apport de Mark Frost ?

Twin Peaks

©Sebastien Gerber

Romain Nigita : Essentiel ! Séparer Lynch et Frost sur Twin Peaks, ce serait comme vouloir décider qui de Lennon ou de McCartney était vraiment l’âme des Beatles (Réponse : George Harrison !).
Lynch est d’ailleurs le premier à reconnaître le rôle de Frost. Ils ont vraiment imaginé la série et son univers ensemble dès le départ (en traçant le plan de la ville, les personnages, etc.). Au plan organisationnel, Frost était véritablement le showrunner des saisons 1 et 2 (la nouvelle saison est différente puisque Lynch réalise seul tous les épisodes, sur des scénarios coécrits par les deux hommes sans scénaristes extérieurs). Après le tournage et le montage du pilote, Lynch est parti tourner Sailor & Lula. Même s’il a continué à garder un œil sur la série (au total, il a réalisé 6 des 30 épisodes des 2 premières saisons), c’est Frost qui était aux manettes et gérait l’écriture et la production, chose que de toute manière Lynch n’avait jamais fait puisqu’il n’avait jamais travaillé sur une série télé. Frost, lui, a notamment travaillé sur Hill Street Blues, série qui lui a donc enseigné l’art des séries chorales feuilletonnantes. C’est aussi lui qui a réalisé les séquences du soap opera Invitation to Love que les habitants de Twin Peaks regardent à la télé. Frost a aussi réalisé le dernier épisode de la première saison avec son nombre de cliffhangers absolument invraisemblable (dans le but – avoué – d’extorquer une seconde saison à ABC). Son propre père (Warren Frost) incarne le personnage du Doc Hayward (le père de Donna).
En fait, le meilleur moyen de distinguer les apports respectifs de Lynch et Frost est d’analyser ce qu’ils ont fait sur Twin Peaks l’un sans l’autre, c’est-à-dire le film Fire Walk with Me  pour Lynch, le livre L’Histoire secrète de Twin Peaks  pour Frost. À Lynch l’histoire de Laura (sur laquelle Frost ne voulait pas revenir) et à Frost les tonalités plus mystiques, avec les ovnis, les complots et la saga familiale.
Au final, Twin Peaks résulte de la folie de l’un et de la rigueur de l’autre, avec la volonté commune de montrer en pleine lumière leur vision de la famille américaine.

Twin Peaks a revisité un genre (le soap) pour lui offrir une relecture ou une variation, avec le paysage TV actuel, à quoi peut-on s’attendre ? Est-ce que le retour de la série arrivera à bouger les lignes, à nouveau ?

R. N. : Paradoxalement, Twin Peaks a tellement anticipé le format sériel actuel des chaînes premium (un cinéaste aux commandes, intrigue feuilletonnante, mystère au long cours, etc.) que si elle revient à l’identique, elle prend le risque de paraître presque banal. Twin Peaks a été un choc car à l’époque c’était du jamais vu. En pleine ère du peak TV, entre Netflix, Amazon, HBO, Showtime, FX et les autres, je ne dirais pas qu’on a un nouveau Twin Peaks chaque semaine, mais on a un nouveau choc, une nouvelle surprise chaque mois.
Bien que je l’attende avec une extrême impatience, le retour de Twin Peaks peut faire l’effet d’un pétard mouillé, ou en tout cas d’une déception à la hauteur de l’attente. J’ai peur de « l’effet The X-Files ». Tout comme la série de Chris Carter, j’ai peur que Lynch et Frost soient tellement fidèles à leur œuvre qu’ils finissent par décevoir ceux qui l’avaient fantasmée ou qui n’en avaient que de vagues souvenirs.
L’élément qui avait accroché dans Twin Peaks, c’était le mystère Laura Palmer. Or cette partie de l’intrigue est résolue ! Il n’y a plus rien à dire. Et il faut avouer que la deuxième moitié de la saison 2, qui tentait de renouveler l’intérêt pour l’univers de la série, a échoué dans cette mission. Il faudra donc que la nouvelle saison trouve immédiatement une intrigue forte pour rendre à nouveau accro à cet univers, et que ce ne soit pas juste une sympathique balade pour retrouver des personnages perdus de vue depuis longtemps.
Autre point de comparaison avec X-Files : vu les réactions des téléspectateurs désarçonnés devant l’épisode de la saison 10 Rencontre d’un drôle de type  (Mulder and Scully Meet the Were-Man), j’ai peur qu’une partie du public ait oublié à quel point Twin Peaks est une série DRÔLE ! La plupart des personnages de la série sont des mélanges assez troublants de candeur et de noirceur, il y a des scènes vraiment burlesques et des séquences WTF en rafale (Ben Horne les sandwiches au brie, bon sang !!)

Dernière crainte : la liberté totale donnée à Lynch. Je rappelle que son dernier film était Inland Empire. Nuff said.

Est ce que Twin Peaks ne fut pas la The Wire des années 90, à savoir, la série préférée des gens qui ne regardaient pas de séries ?

…et même de ceux qui PRÉTENDAIENT l’avoir vue ! (Même chose pour Mad Men à une époque). Il suffit de se souvenir de ceux qui disaient qu’avec le film on saurait ENFIN qui a tué Laura (spoiler alert : on le sait dès le milieu de la saison 2 !).
Malgré elle, Twin Peaks a été un symbole : « enfin une bonne série grâce à l’intervention d’un réalisateur de CI-NÉ-MA ! » C’est évidemment oublier les précédents Walt Disney et Alfred Hitchcock dès les années 50, et c’est bien sûr passer sous silence le rôle indispensable de Frost. C’est aussi oublier que les cinéastes qui se sont vus offrir leur série télé juste après Twin Peaks ont donné naissance à des séries qui ont sombré dans l’oubli. Qui se souvient de Wild Palms (Oliver Stone) ou de First Wave (Francis Ford Coppola) ?
C’est oublier toutes les séries des années 80 qui avaient déjà fait faire des bonds géants au genre (Hill Street Blues, St Elsewhere ou Un flic dans la mafia pour se cantonner aux séries dramatiques).
Cependant, Twin Peaks est bien l’une des pierres angulaires de l’histoire des séries, non seulement par la liberté dont ont bénéficié Frost et Lynch (on parle quand même d’une série avec un nain qui parle à l’envers, et dont le grand mystère est un inceste suivi d’infanticide, le tout en prime-time sur un network !) mais aussi par la qualité technique de l’œuvre : photo, musique, casting, décors… Là aussi, elle s’inscrit dans un continuum (quelque part entre Deux flics à Miami et X-Files) mais n’en constitue pas moins un tournant.

SebastienGerber-TheLodge-3-unePourquoi, 25 ans après, la série est-elle toujours aussi vivante ?

Je pense que l’élément de réponse le plus important est certainement l’aura de David Lynch. « L’échec » de la série n’a certainement pas stoppé sa carrière, et elle figure en bonne place dans sa filmographie pour tous ceux qui s’intéressent à son œuvre (au détriment de Mark Frost…). Quand on s’intéresse à Lynch, on s’intéresse nécessairement à « Twin Peaks », ne serait-ce que parce qu’on y retrouve des éléments récurrents de son travail : collaborateurs (Kyle MacLachlan, Angelo Badalamenti…), esthétique (rétro années 50 …), thématique (les vices cachés derrière les stéréotypes de l’American way of life…).
La « marque Lynch » a donc assuré à la série d’être analysée très tôt par des journalistes, essayistes et universitaires (ce qui faisait déjà beaucoup rire Frost dès le milieu des années 90), bien plus que d’autres séries qui lui étaient contemporaines, et ainsi de rester dans l’inconscient collectif, notamment en France.

Mais s’il suffisait de cela, on aurait déjà eu un reboot de « On the air » sur Netflix, donc ça n’est pas suffisant !

La flamme a également été entretenue par l’incursion des gimmicks et de l’esthétique de la série dans la pop culture :

« dans Les Simpson avec le fameux « C’est génial ! Je comprends rien… » d’Homer Simpson

Au lancement de la saison 2, MacLachlan est l’invité du SNL avec un long sketch qui pastiche la série :

Après l’arrêt de la série, l’équipe a tournée des pubs pour le Japon (pour une marque de café) :

« Qui a tué Laura Palmer ? » est ainsi devenue une phrase tellement iconique qu’elle a été détournée des dizaines de fois (jusqu’à « Qui a tué Pamela Rose ? » de Kad & O).

Également toutes les séries et les showrunners qui s’y sont référés, pour affirmer à quel point la série avait ouvert des portes à la télévision américaine, notamment au niveau esthétique. Au-delà de la présence de David Duchovny au casting, l’équipe de X-Files a souvent cité Twin Peaks comme étant l’une des séries ayant ouvert la voie à ce qu’il tentait de faire en termes d’esthétisme.

Bref, Twin Peaks est restée dans la conversation, y compris pour ceux qui ne l’avait pas vue.

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