[INTERVIEW] Tanx : « Pour une fois, je n’ai pas voulu être légère »

[INTERVIEW] Tanx : « Pour une fois, je n’ai pas voulu être légère »

Cela faisait depuis 2012 et Faire danser les morts que Tanx n’était pas revenue à la BD. Artiste punk, adepte de linogravure, elle sort aujourd’hui Velue, l’histoire d’Isabelle qui possède dès son jeune âge une pilosité très abondante. Une histoire violente et sombre, pleine de colère et d’injustices sociales.

Photo par Krousky

Photo par Krousky

D’où vous est venue l’idée de Velue ?

Tanx : Je n’ai pas de souvenir exact. J’ai pris mes premières notes en 2011. Comme souvent, j’ai une toute première idée qui surgit et je la déroule. J’avais juste l’idée d’une femme atteinte d’hirsutisme en tête, un prétexte pour raconter la pression qui s’exerce sur les femmes. L’hirsutisme était une façon d’exacerber ce propos, mais pas seulement : il y a la part de fantasme, de mythes, la dimension un peu fantastique qui m’intéressait aussi. J’avais envie de tenir un propos féministe, mais je ne voulais pas faire une BD militante, ça ne m’intéresse pas en tant que tel. Je voulais avant tout raconter une histoire.

Votre dernier album, Faire danser les morts, date de 2012. Pourquoi avoir attendu tant de temps pour une nouvelle BD ?

La BD est un medium qui demande du temps, beaucoup d’investissement, et tout ça suppose de pouvoir libérer du temps, et donc d’être un minimum confortable financièrement pour ne pas être préoccupée. J’avais ce projet en tête sans le concrétiser, faute d’argent et de ce précieux temps. Je ne l’aurais pas fait sans la bourse du Centre National du Livre que j’ai finalement obtenue. Je voulais aussi avoir un éditeur indépendant, issu de la même culture que moi, pour comprendre mon projet et avoir avec lui une véritable collaboration : un éditeur qui ne se contente pas d’être producteur, qui sait avoir un regard critique et qui voit de quoi il est question. C’était aussi un choix dicté par les contrats BD : il n’était pas question pour moi de céder tous mes droits à un éditeur mainstream pour une avance à peine plus grosse que chez un éditeur indé. Je ne voulais pas d’un livre qui ait tout au plus 6 mois de vie (et encore) pour finir au pilon. C’est un crève-cœur de s’investir sur un tel travail pour voir un livre mourir aussi vite. Un livre a besoin de temps. La production est telle en BD qu’on a 15 jours tout au plus pour faire ses preuves. Avec un éditeur comme 6 Pieds sous terre, Velue a une chance de durer et de prendre le temps de trouver un public.
velue-450Mon expérience chez un éditeur mainstream n’a pas été bonne, et ma culture en BD (mais pas que) n’est pas de ce côté-là. Je préfère travailler avec des personnes pour qui la BD n’est pas un produit culturel, mais une façon de raconter une histoire, quelque chose qu’on discute, de la narration au dessin et vice-versa, et dont la forme finale est aussi une préoccupation. La fabrication du livre, le papier, tout ça importe autant que le contenu et il n’était pas question pour moi de faire coller mon projet à une collection préétablie. La forme s’adapte au contenu, joue avec lui, mais je ne pouvais pas imaginer l’inverse.

Avec toutes ces exigences que j’ai fini par avoir vis-à-vis de la bande dessinée et de l’édition, il est assez évident que je n’en fais que très peu. Je ne vis pas de bande dessinée, je vis de gravure, de peinture, d’illustration, je peux me permettre ces exigences-là, alors j’en profite.

Vous avez fait paraître Velue sous la forme de différents fanzines avant l’édition chez 6 Pieds sous terre. Pourquoi ?

Comme je le disais, faire une BD c’est long. Et le temps qui passe entre la réalisation et le résultat me décourage. La prépublication en fanzines est une idée qui m’est venue assez vite quand j’ai commencé à dessiner Velue. Une fois le scénario quasiment bouclé, j’avais envie de partager un travail en cours, comme je le fais beaucoup avec la gravure.
J’avais aussi envie d’une contrainte supplémentaire : je suis une grande procrastinatrice. Si j’avais une deadline avec mon éditeur, celle-ci restait lointaine, et il me fallait absolument un rythme de travail. La prépublication en fanzine m’a permis tout ça. L’attente du lecteur était une motivation supplémentaire. Cela me donnait le recul nécessaire sur le travail en cours, voir ce qui allait et ce qui n’allait pas, comment la suite pouvait être modifiée pour que le livre final soit cohérent. Le temps est nécessaire, et la prépublication m’a obligée à adopter un rythme régulier et étalé dans le temps. Sans ce temps, j’aurais tout dessiné d’un coup, sans recul, sans pause après chaque épisode pour y réfléchir.

Tanx. 6 pieds sous terre.

Tanx. Velue. 6 pieds sous terre.

Velue sort aujourd’hui. Vous êtes inquiète ?

Je suis anxieuse plus qu’inquiète. Ou plutôt : je suis encore plus anxieuse que d’habitude. C’est une BD très différente que celles publiées auparavant, que ce soit par son histoire et le ton que par le graphisme. Je me suis autorisée un dessin plus lâché, pour mieux me concentrer sur l’histoire.

Ce projet s’est concrétisé suite à une réflexion sur mon dessin. Je ne l’ai donc pas réfléchi en ces termes pour Velue. C’est venu assez naturellement après une période où j’ai remis pas mal de choses à plat. Il fallait que je sois capable d’accepter des maladresses graphiques en relâchant mon trait, parce que ce dernier était un frein à la narration, en tout cas, pour moi. C’était un dessin fait pour l’illustration ou la gravure. Mais en bande dessinée, il me gênait plus qu’autre chose. Il conditionnait trop ce que je voulais dire, l’histoire, le rythme ; il prenait trop de place.
Je suis anxieuse aussi parce que c’est un projet qui me tient à cœur. Pour une fois, je n’ai pas voulu être légère, parce que l’humour que je manie est une sorte de filet de sécurité, une façon aussi de minimiser sans doute ce que j’ai à raconter. Or, je ne voulais pas que mon propos soit détourné par l’humour. S’il y a de l’humour dans ce livre, c’est sous une forme très noire et pas forcément visible.

velue-image-IsabelleVous avez en effet décrit un monde très sombre, très noir. Il n’y a pas d’espoir possible ?


J’aime beaucoup les livres de Pierre Siniac, et j’en lisais quand j’ai retravaillé le scénario. La façon dont il avait de dépeindre le monde comme une énorme farce remplie de personnages tous plus hideux les uns que les autres me réjouit.
Velue
est évidemment très loin de Siniac, mais je voulais cet aspect un peu grotesque, exagéré : tout n’est pas joli chez les personnes qui nous entourent si on y regarde de plus près, et dépeindre un monde idéal ne m’intéresse pas vraiment.
J’aimais l’idée que Velue ne soit ni tout à fait réaliste ni tout à fait fantastique, que ce livre soit finalement assez proche d’un pulp comme le décrit justement mon éditeur. Et un pulp n’est pas si éloigné d’un conte à bien y réfléchir.
J’ai voulu une Isabelle rageuse et déterminée, et il lui fallait des adversaires.
Mon but n’est pas de faire de la BD militante ou moralisatrice. Mon but, c’est de raconter une histoire, avec aussi ses parts d’ombres et d’inexpliqué. Isabelle n’est ni bonne, ni gentille. Isabelle s’en sort juste comme elle peut, à sa façon.
Je ne veux pas donner toutes les clés, j’aimerais que les lecteurs et lectrices se fabriquent leur idée, s’approprient cette histoire. Et j’espère que ça sera le cas…

Velue, par Tanx. Édition 6 Pieds sous terre, sortie le 3 septembre. Noir et blanc, 88 pages, 13 euros.

Interview réalisée par mail le 1er septembre 2015.

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