• Home »
  • CINÉMA »
  • Tobe Hooper : “Les années Cannon sont les plus belles de ma vie”
Tobe Hooper : “Les années Cannon sont les plus belles de ma vie”

Tobe Hooper : “Les années Cannon sont les plus belles de ma vie”

TobeHooperLe réalisateur du mythique Massacre à la tronçonneuse – qui ressort en salle dans une superbe copie restaurée le 29 octobre et en DVD, Blu-ray et DVD collector le 29 novembre chez TF1 Vidéo – nous a accordé un entretien lors de la septième édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg dont il présidait le jury. Retour sur une carrière pleine de promesses.

 

Vous êtes originaire d’Austin, Texas, où se trouve une importante scène de réalisateurs indépendants. A quel point êtes-vous proche d’eux ?

Austin est aujourd’hui un important vivier de cinéastes parmi lesquels j’ai beaucoup d’amis, comme Robert Rodriguez et Richard Linklater. En fait, quand je suis retourné de Los Angeles à Austin pour tourner Massacre à la tronçonneuse 2, une grande partie de mon équipe de L.A. a tellement aimé Austin que certains s’y sont installés et y ont travaillé. C’est comme ça que l’industrie du cinéma s’est développée là-bas, très ancrée dans la culture et les mentalités locales. Quand j’ai vu Slacker, un des premiers films de Linklater, je vivais alors à Londres et j’ai vraiment retrouvé ce qu’était la vie à Austin. Et puis il y a l’université du Texas là-bas. Austin, c’est en quelque sorte le carrefour du monde !

Lorsque vous avez réalisé Massacre à la tronçonneuse (Texas Chainsaw Massacre, 1974), il n’y avait donc pas encore de véritable industrie du cinéma à Austin ?

Eggshell

Tobe Hooper, période hippie. (Eggshell)

Non, dans les années 60 on était seulement quelques copains. Nous avons monté une boîte, Film House, pour faire des publicités et des documentaires pour la télé. C’est comme ça que j’ai commencé, en tournant beaucoup de docs et de pubs sans avoir l’intention de rester dans ce domaine que je considérais comme une préparation, un apprentissage. Ce que je voulais, c’était faire des films qui me feraient connaître à Los Angeles dans l’espoir d’aller y travailler. Je voulais vraiment devenir un cinéaste hollywoodien.

Comment êtes-vous passé à la réalisation de Eggshell (1969), votre premier long métrage très marqué par ce ton documentaire auquel vous vous étiez formé ?

J’étais dans ma période hippie, une contre-culture en réalité très hypocrite car seuls 20 % des hippies s’impliquaient politiquement, les autres suivaient l’air du temps et ne recherchaient qu’une forme de liberté assez égoïste, par une opposition de principe contre les parents, la société, etc. Mais c’est un mouvement qui m’a libéré des conventions et je voulais en capter l’état d’esprit à travers une forme de cinéma-vérité. J’ai alors décidé de filmer la communauté dans laquelle je vivais, en mêlant un ton documentaire et une approche expérimentale et psychédélique. J’ai conçu Eggshell comme une façon d’analyser la contre-culture de l’époque.

Massacre à la tronçonneuse

Leatherface au sommet de son art. (Massacre à la tronçonneuse)

Ce film a-t-il répondu à vos attentes en matière de carrière ?

Pas du tout. J’étais très fier d’Eggshell mais le film est resté confidentiel, il n’a bénéficié de quasiment aucune diffusion. Et bien sûr je n’ai reçu aucune proposition de Hollywood. Alors j’ai essayé d’être plus pragmatique et de faire un film de genre qui ne nécessite pas de grands moyens et qui se base sur une narration conventionnelle, avec peu d’exposition et surtout… du choc. Je voulais marquer les spectateurs. J’ai réuni une petite équipe, trouvé un peu d’argent et nous avons fait Massacre à la tronçonneuse. Ça a fonctionné mais il y a aussi dans le film un humour noir que les spectateurs n’ont pas compris à l’époque, sans doute parce qu’ils étaient trop choqués pour rire. Dans Massacre à la tronçonneuse 2 j’ai accentué le côté comique pour que ce soit plus clair. Les deux films sont très différents mais les temps avaient changé, les années Reagan étaient passées par là et m’avaient incité à la critique de cette époque de l’argent-roi dont John Hugues a si bien parlé dans Breakfast Club (1985).

En 1974, cette entrée dans le genre avec Massacre à la tronçonneuse n’était pas qu’opportuniste, vous étiez un véritable amateur de cinéma d’épouvante…

Bien sûr, et depuis toujours. Pour moi le monstre modèle est celui de Frankenstein, qui est capable du pire mais avec une forme innocence. Le monstre de Frankenstein est d’abord une victime et c’est comme ça que j’ai conçu le personnage de Leatherface, comme une victime en position de défense, qui réagit en attaquant parce qu’il a peur des étrangers qui débarquent chez lui.

Invaders AFFLe Mal intérieur dérangé par des étrangers imprudents, c’est un postulat qu’on peut aussi appliquer à la plupart de vos films : Le Crocodile de la mort (Eaten Alive, 1977), Les Vampires de Salem (Salem’s Lot, 1979), Massacre dans le train fantôme (The Funhouse, 1981), Poltergeist (1982) avec son cimetière indien, jusqu’à Toolbox Murders (2004) en passant par Crocodile (2000) et ses spring breakers irrespectueux. Deux films font exception à ce principe, Lifeforce (1985) et L’Invasion vient de Mars (Invaders from Mars, 1986). Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ces deux films où le Mal vient, cette fois, de l’extérieur ?

Concernant Lifeforce, j’ai toujours aimé les films de la Hammer comme par exemple Frankenstein s’est échappé !  (Curse of Frankenstein de Terence Fisher, 1957). J’avais très envie de faire un film dans cet esprit gothique et de le tourner à Londres. Mais Lifeforce était bien plus ambitieux qu’un film de la Hammer, et le budget important que m’a fourni la Cannon m’a permis d’atteindre cette ambition. Quant à L’Invasion vient de Mars, c’est un remake du film de William Cameron Menzies Les Envahisseurs de la planète rouge (Invaders from Mars, 1953) que j’adorais quand j’étais enfant et auquel j’ai essayé de rester fidèle au point de faire venir de Londres le production designer Les Dilley, qui avait travaillé avec Ridley Scott sur Alien, afin de recréer cette barrière très américaine, très idéale, qui se dresse sur la colline derrière la maison comme dans le film original. Et si effectivement le Mal vient ici de l’extérieur, l’horreur s’insinue et prolifère à l’intérieur, au cœur de la famille puisque ce sont les parents qui sont contaminés, façon body snatchers. Avoir peur de ses parents, les voir se transformer, c’est sans doute ce qu’il y a de plus terrifiant pour un enfant. Et L’Invasion vient de Mars est un film pour enfant, d’ailleurs il était classé PG (Accord parental souhaitable pour les enfants de moins de dix ans, NDR).

Comment lui résister ? (Lifeforce)

Comment lui résister ? (Lifeforce)

Dans Lifeforce, il y a comme un inversement des valeurs par rapport à la tradition du Dracula de Bram Stoker et des films de la Hammer car c’est une femme qui est leader des vampires et qui procède par séduction afin d’aspirer l’énergie vitale de ses proies. Cet élément était-il présent dans le roman de Colin Wilson Les Vampires de l’espace dont Lifeforce est l’adaptation ?

Il est certain que j’ai dû beaucoup réduire le roman en l’adaptant. Ce qui m’importait dans la vampirisation, c’était comment cette énergie vitale allait et venait d’un personnage à l’autre et établissait une relation entre eux, c’est plutôt là que se trouverait l’inversion du mythe façon Bram Stoker. Cela dit Mathilda May reste la plus belle des vampires ! Beaucoup de spectateurs parlent aussi de zombies à propos des personnages dont l’énergie vitale est aspirée comme par une sorte d’électrocution. C’est une erreur, je les considère plutôt comme des walking shrivelled, des ratatinés. Pour les interpréter j’avais fait appel à des acteurs très maigres auxquels je faisais porter des costumes amples de telle sorte que, lorsque leur énergie vitale était vampirisée, ils apparaissent effectivement comme ratatinés.

L'artère qui mène au vaisseau, sans gain (Lifeforce)

L’artère géante qui mène au vaisseau extraterrestre. (Lifeforce)

Peut-on considérer la scène d’ouverture de Lifeforce, où les personnages pénètrent dans le vaisseau par un conduit qui est comparé à une “artère géante” comme un hommage au Voyage fantastique (Fantastic Voyage, 1966) de Richard Fleischer ?

Sans doute. J’ai vu tellement de films, depuis toujours et même avant de savoir parler, que je suis forcément nourri par le cinéma. Et Richard Fleischer est un de mes réalisateurs favoris. Il était capable d’œuvrer dans n’importe quel genre, passant de L’Etrangleur de Boston (The Boston Strangler, 1968) et L’Etrangleur de Rillington Place (Ten Rillington Place, 1971) à Soleil vert (Soylent Green, 1973)… C’était un formidable réalisateur qui m’a beaucoup influencé, comme John Frankenheimer aussi, en particulier Seconds (1966) et Un crime dans la tête (The Manchurian Candidate, 1962).

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette période de votre carrière qui couvre les années 80, de Poltergeist aux trois films que vous réalisez pour la Cannon, Lifeforce, Massacre à la tronçonneuse 2 et L’Invasion vient de Mars ?

Une famille en or. (Massacre à la tronçonneuse 2)

Une famille en or. (Massacre à la tronçonneuse 2)

Tout se mélange un peu sur ces années-là car les projets se suivaient les uns après les autres… Concernant Massacre à la tronçonneuse 2, je voulais le produire mais en confier la réalisation à Russell Mulcahy, qui avait fait Razorback (1984). Pour des raisons de disponibilité (sans doute liées à la production de Highlander que Russell Mulcahy réalisa cette même année 1986, NDR) ça ne s’est pas fait et je l’ai finalement réalisé moi-même. En tout cas les années Cannon sont probablement les plus belles de ma vie parce que je travaillais tout le temps, j’enchainais les films sans vraiment me reposer. Sur Lifeforce on a tourné pendant 117 jours, ce qui est énorme. La meilleure façon de résumer ce que je vivais alors ? J’étais heureux ! J’étais devenu un membre de la famille Cannon, Menahem Golan était un homme extraordinaire, bigger than life. Nous étions très proches et je l’adorais.

Dans les années 90 vous travaillez de plus en plus pour la télévision, notamment avec Lawrence Hertzog, créateur de la série L’Homme de nulle part (Nowhere Man, 1995-1996) dont vous réalisez le pilote et le deuxième épisode. Quelle a été votre apport à cette série paranoïaque ?

Lawrence avait écrit le scénario du pilote et me l’a proposé. C’était du très bon boulot, et comme lui était un gars très cool et très intelligent, j’ai accepté. Nous fumions tous les deux le cigare et ça nous a donné une idée qui est devenue un gimmick dans la série : à chaque fois qu’un personnage allume un cigare, il utilise la pointe d’un crayon pour y percer un petit trou pour aspirer la fumée, et on entend La Vie en rose. On sait alors que quelque chose de terrible va se produire.

Dans cette série, il est question de la façon dont on peut changer le sens d’une image en la retravaillant. En passant de l’argentique au numérique pour parvenir à la copie restaurée de Massacre à la tronçonneuse, le style visuel du film a-t-il été transformé ?

Massacre à la tronçonneuse restauré… et préservé !

Massacre à la tronçonneuse restauré et préservé.

L’original était en train de se dégrader et, sans restauration, Massacre à la tronçonneuse aurait fini par être totalement perdu. J’étais très conscient des inquiétudes des critiques qui craignaient qu’une fois restauré le film risquait de devenir trop propre et j’ai beaucoup travaillé sur les couleurs pour qu’elles restent fidèles à l’original. J’ai également beaucoup travaillé sur le son, j’ai dû couper certaines parties et les remplacer pour ne pas ruiner le mix original de Buzz Knudson, grand mixeur qui avait obtenu un Oscar pour L’Exorciste (1973). Je voulais à la fois conserver le mix original qui avait été fait en mono et passer au Dolby pour renforcer l’impact du son sur le spectateur.

TobeHooper2Dans les années 70 vous étiez le chef de file de la contre-culture et aujourd’hui Massacre à la tronçonneuse est considéré comme un classique… Selon vous, existe-t-il encore une contre-culture et, si oui, quelle forme peut-elle prendre ?

Je pourrais vous parler des hipsters, des yuppies, de ceux qui comptent sur les fonds des autres ou qui n’ont pas besoin de travailler parce que leurs familles leur ont laissé quelque chose. Les riches insouciants représentent une forme de contre-culture aujourd’hui, ils peuvent profiter des arts et des plaisirs de la vie avant que le monde tel que nous le connaissons ne s’effondre. A l’époque nous fonctionnions différemment, nous voulions construire un monde meilleur et je n’ai pas l’impression que la contre-culture d’aujourd’hui ait le même objectif. Je ne sais pas si j’ai raison, mais je suis vraiment très pessimiste.

 

Le temps qui nous était imparti ne nous ayant pas permis d’aborder certains sujets, les propos en réponse aux troisième et quatrième questions sont extraits de la master class que Tobe Hooper a donnée à Strasbourg le 14 septembre 2014.

Un grand merci à Lucie Mottier (Dark Star), Adèle Hattemer et à toute l’équipe du FEFFS.

Partager