Interview Zeal & Ardor – Stranger Fruit (MVKA / Radicalis)

Interview Zeal & Ardor – Stranger Fruit (MVKA / Radicalis)

Note de l'auteur

Un an presque jour pour jour après une première rencontre, les chemins du Daily Mars et de Manuel Gagneux se croisent à nouveau. Pour la sortie de son premier « véritable » album, Stranger Fruit, l’homme qui se cache derrière le nom de Zeal & Ardor a pris le temps de nous livrer quelques clés de lecture de ce nouveau disque, mélange toujours aussi surprenant de black metal et de musiques noires américaines.

La Suisse, l’autre pays du métal extrême… Car, si le nom « black metal » convoque plutôt des images de la Scandinavie sous la neige, c’est oublier que l’Helvétie est aussi la patrie de groupes qui ont aidé à définir les contours du genre : Hellhammer, Celtic Frost ou sa dernière incarnation en date, Triptykon.

Dans le cas qui nous intéresse, la Suisse, c’est aussi le nouveau pays de résidence de Manuel Gagneux, l’homme orchestre derrière le projet Zeal & Ardor. Après une période new-yorkaise et la tournée qui a suivi la sortie du « gros EP » Devil Is Fine en 2017, Gagneux a donc décidé de relocaliser son camp de base à Bâle, avec les autres membres de son groupe de scène.

Rapide rappel des faits : Zeal & Ardor, à l’origine, c’est une mauvaise blague, lancée sur le site 4chan, où un internaute plutôt bas du front met au défi Gagneux de mélanger de la « musique nègre » (“nigger music”) et du black metal. Comme quoi, parfois, ça tient à peu de choses.

Après l’avoir rencontré il y a un an (pratiquement jour pour jour), nous voilà à nouveau face au bonhomme. De passage à Paris par une fraîche journée ensoleillée au début du mois de mai, entre deux séances de répétition pour sa future tournée, nous nous retrouvons attablés autour d’un Perrier tranche, au sous-sol d’un bar parisien. Premier constat : en apparence, l’année écoulée ne semble avoir laissé que peu de traces sur lui. Toujours aussi hirsute, décontracté… et taiseux. « Il ne faut pas hésiter à le pousser un peu » nous avait conseillé une des personnes du staff. Après, ça ne sert à rien d’aller à l’encontre de la nature des gens. On ira droit au but, et puis c’est tout.

 

Manuel Gagneux (Zeal and Ardor) – Photo de presse officielle 2018 (par Stian Foss : www.stianfoss.com)

© Stian Foss (stianfoss.com)

 

Daily Mars : Avec Zeal & Ardor, à quoi as-tu consacré l’année qui vient de s’écouler ?

Manuel Gagneux : À donner beaucoup de concerts, mon gars. On s’est vraiment amélioré sur scène. Ça a été une de nos principales occupations. Et puis j’ai enregistré un disque : Stranger Fruit. Tout a « grandi » petit à petit. On a joué dans des salles de plus en plus grandes. On s’est fait de plus en plus peur au fur et à mesure que les concerts grossissaient. Mais surtout, on a eu l’occasion de jouer les chansons 70 fois devant des gens. On a pu voir ce qui fonctionnait… et puis ce qui ne marchait pas du tout en live. Ça nous a donné la chance de pouvoir nous adapter à la réaction du public.

 

D.M. : Est-ce que c’est le même groupe qui joue sur Stranger Fruit que celui qui t’a accompagné sur la tournée Devil Is Fine ?

M.G. : En fait, sur l’album, il n’y a que le batteur du line-up de la tournée [Marco von Allmen], tout le reste, c’est moi.

 

D.M. : Comment décrirais-tu cet album, notamment par rapport au précédent ?

M.G. : Disons que l’album se divise en deux parties. La première, c’est le développement de ce qu’il y avait sur Devil Is Fine. La seconde est davantage une exploration dans des directions plus spécifiques, je dirais : « plus intenses ». Pour moi, c’était important que l’auditeur puisse écouter l’album d’une traite. C’est pour ça qu’il est entrecoupé d’interludes ; pour que l’oreille puisse « respirer » un peu. Dans la structure de l’album, il me semble que c’était plus facile d’écouter les morceaux les plus durs d’abord avant les parties plus « soul », plus imprégnées de musique noire américaine.

 

D.M. : Cette évolution était-elle un moyen de ne pas se retrouver coincé dans une « formule Zeal & Ardor » trop stricte ?

M.G. : Un peu, mais je ne me suis jamais dit : « oh, il faut que je me ménage une “sortie de secours” au cas où ». Pour l’instant, je veux simplement écrire ce genre de chansons. Alors je le fais. Après, je vois où ça peut s’intégrer dans un album. Ce n’est pas une décision consciente. C’est simplement ce que je veux faire : m’amuser.

 

D.M. : La chanson qui donne son titre à l’album est un hommage à la chanson de Billie Holiday, Strange Fruit. Quelle filiation entretiens-tu avec cette artiste et cette chanson, spécialement dans le contexte politique actuel, après l’apparition de mouvements comme Black Lives Matter ?

M.G. : L’idée, c’était de ramener Strange Fruit dans le monde d’aujourd’hui. La chanson de Billie Holliday décrivait l’image d’un fruit pendant à un arbre ; c’était une métaphore des noirs qui étaient pendus dans le sud des États-Unis. Sur le titre Stranger Fruit, il est dit que ce fruit « encore plus étrange » a maintenant des trous dans sa chair. Il s’est fait tiré dessus et il gît sur le sol. C’est le parallèle.

 

D.M. : Ça n’est donc pas aberrant de voir un sous-texte politique dans l’album ?

M.G. : Non, pas du tout. Par exemple, sur la chanson Servants, il n’est jamais clairement dit s’il s’agit d’une révolte d’esclaves ou s’il s’agit de la classe ouvrière américaine qui sent le besoin de réaffirmer ses convictions. Sur une chanson comme Ship on Fire ou Row Row, il peut aussi bien s’agir d’un navire négrier ou de notre société actuelle qui est en proie aux flammes. Mais c’est toujours ambigu. On n’est jamais sûr d’être dans le passé ou dans le présent. Et je pense que le fait que ça ne soit pas clair fonctionne, ça rend le propos plus fort.

 

D.M. : Donc il y a un propos, et il est volontairement ambigu ?

M.G : C’est important pour moi de rester ambigu parce que je ne suis qu’un musicien. Je n’ai pas le droit de dire aux gens : « regardez, c’est comme ça qu’il faut faire ». Je le sais. Je ne peux qu’attirer leur attention sur certaines choses. Ils peuvent aussi se contenter d’écouter l’album et s’amuser avec son côté « métal ». Mais s’ils le veulent, ils peuvent aussi gratter un peu la surface et y réfléchir. Je ne veux pas leur dire ce qu’ils doivent penser. Je voudrais simplement les faire réfléchir.

 

Pour aller à l’essentiel, à l’image de cette interview, disons qu’on pourrait résumer Stranger Fruit à ses deux principales qualités. La première, et pas la moindre, est de parvenir à déployer le concept – « Black metal meets black music » – esquissé sur Devil Is Fine, sans pour autant se heurter à ses limites ; pas pour le moment, tout du moins. La seconde est de permettre, comme toute bonne œuvre dite « de genre », de nous observer un peu en biais, depuis la marge, comme dans ces miroirs déformants qu’on trouve parfois dans les salles de bain et qui vous font une tronche pas possible. L’image qu’il nous renvoie n’est pas toujours plaisante mais elle mérite d’être étudiée dans le détail. Le tout avec une certaine modestie, à la fois dans la forme et dans le fond, qui est assez réjouissante. Conclusion : ce fruit étrange(r), même s’il est un peu amer est une bonne nourriture pour l’esprit – ou encore, en anglais dans le texte : Stranger Fruit is food for thought.

Zeal and Ardor - Stranger Fruit (pochette)Stranger Fruit de Zeal and Ardor
Sortie le 8 juin 2018
chez MVKA / Radicalis.
En concert au Hellfest (Clisson)
le 24 juin,
aux Eurockéennes de Belfort
le 8 juillet,
au Musilac Festival d’Aix-les-Bains
le 12 juillet,
et à Lille le 9/12, Le Havre le 11/12, Paris le 12/12 et Strasbourg le 13/12. Plus d’infos ici.

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