Iron Maiden, Somewhere Back in Time (2ème Partie)

Iron Maiden, Somewhere Back in Time (2ème Partie)

Pour célébrer les 35 ans de la sortie de l’album Iron Maiden et les 40 ans de la création du groupe, le Daily Mars vous propose, cet été, ce petit cahier de vacances pour réviser vos classiques avant la sortie de leur seizième album, The Book of Souls, le 4 septembre prochain.

C’est sur le toit du monde et avec un line up stabilisé, que la vierge de fer peut entamer sa période la plus faste et celle aussi qui annonce les futures évolutions. Si les débuts ont permis au groupe d’entrer dans la légende, cette seconde époque marque l’âge adulte. Une ère où Maiden semble prendre conscience de son importance et va ainsi tutoyer les cimes, gorgé d’une ambition folle. En trois albums successifs, les Anglais s’imposeront comme le plus grand groupe de Heavy Metal et laisseront la concurrence sur le carreau.

 

iron-maiden-powerslaveC’est dans la grisaille de Jersey que Steve Harris et les siens pensent au futur Iron Maiden. Une séance d’écriture plus longue que de coutume où le bassiste sent qu’il est à une intersection. Avant de s’envoler pour Nassau (Bahamas) pour enregistrer ce cinquième album, le groupe entend exploiter ce carrefour et faire de Powerslave un pont entre la période classique et une ère nouvelle. Entre visite du passé et fenêtre sur le futur. Cela se traduit par quelques filiations plus ou moins évidentes : les couplets de The Duellists rappellent ceux de Where Eagles Dare (Piece of Mind) ; Harris décide de revenir au village (Back in the Village) après The Prisoner (The Number of the Beast) ; un instrumental (Losfer Words (Big ‘Orra)) que l’on n’avait plus entendu depuis l’album Killers. De l’autre côté de la ligne temporelle, les chansons Powerslave et surtout Rime of the Ancient Mariner (inspiré d’un poème de Samuel Taylor Coleridge) anticipent l’évolution vers des structures plus épiques et complexes.

Powerslave est un album bien équilibré, sans défaut majeur malgré des titres un peu plus faibles comme Back in the Village, Losfer Words (Big ‘Orra)Flash of the Blade nonobstant son riff accrocheur que l’on retrouve sur la bande originale de Phenomena (Dario Argento). Mais les enchaînements Aces High/2 Minutes to Midnight et Powerslave/Rime of the Ancient Mariner permettent à l’album d’entrer dans la postérité. Enfin, citons l’injustement oublié The Duellists qui ne mérite pas ce sort et qui n’a jamais eu les honneurs du live.

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L’appétit croissant né sur Powerslave méritait un périple à la hauteur. Chose que confirmera Live After Death, première canonisation d’une tournée sur un double LP. Le World Slavery Tour débute le 9 Août 1984 à Varsovie (Pologne) et s’achève le 5 Juillet 1985 à Irvine, Californie (USA). 187 concerts dantesques sur lesquels le groupe va délivrer ce qui restera peut-être leurs meilleures prestations. Il faut dire que les Anglais possédaient un appétit pugnace et semblaient vouloir confirmer leur hégémonie. La set-list débute par l’extrait d’un discours de Winston Churchill, prononcé à la Chambre des Communes le 4 Juin 1940¹. Façon de mettre dans l’ambiance quand les premières notes de Aces High retentissent (titre en hommage aux pilotes de la RAF), suivi, logiquement, par le lugubre et immortel 2 Minutes to Midnight, évocation de l’horloge de la fin du monde.

L’enchaînement célèbre ainsi l’album Powerslave et démontre toute l’efficacité du disque sur scène. Mais ce sera quand le groupe entamera Rime of the Ancient Mariner que la tournée entrera dans la légende. Les treize minutes du morceau ne font pas peur aux Anglais et le live lui apporte même une impulsion nécessaire, une énergie qui pourrait lui faire défaut dans sa version studio. Si chaque membre du groupe délivre une prestation remarquable, Bruce Dickinson domine l’assemblée. Impérial dans sa performance, il conjugue énergie et précision, fureur et lyrisme et entend s’imposer sur la planète métal comme le plus grand chanteur.

iron-maiden-somewhere-in-timeLa tournée World Slavery Tour a laissé des traces. Quand le groupe reprend le chemin de l’écriture, il doit composer avec un Steve Harris cramé et un Bruce Dickinson en guère meilleure forme et qui souhaite entraîner Maiden sur des terres plus acoustiques. Est-ce la peur d’un changement drastique ou peut-être pour calmer les ardeurs d’un frontman imposant sur la tournée que Steve Harris rejette en bloc toutes les propositions du chanteur ? Une situation difficile pour Dickinson qui ne signe aucun titre sur l’album et sera à deux doigts de quitter le groupe. L’homme de la situation sera finalement Adrian Smith. Le guitariste signe les deux singles de l’album (Wasted Years et Stranger in a Strange Land) et se montre particulièrement enthousiaste et habile avec sa six cordes. Martin Birch sera le sixième homme important quand il s’agira de jouer avec sa console.

Il y a l’apparition importante des premiers synthétiseurs, associés à une texture bien particulière des guitares. Une complémentarité qui entend donner un aspect futuriste à la musique (pour coller au thème) et surtout sortir le groupe d’un modèle trop rigide (malgré une précédente affirmation de Dickinson qui expliquait qu’il était impossible de faire du Heavy Metal avec des synthés). L’effet fonctionne parfaitement sur des titres comme Caught Somewhere in Time et Stranger in a Strange Land. Les talents conjugués de Smith et Birch offre une évolution intéressante et importante pour la suite où les claviers vont trouver une vraie valeur.

Somewhere in Time est un excellent album. Si on excepte un Déjà-Vu très dispensable, mais pas déshonorant, le reste est particulièrement solide avec des titres très efficaces (Wasted Years, Sea of Madness), de beaux véhicules pour guitares (The Loneliness of the Long Distance Runner, Alexander the Great) et les pépites Caught Somewhere in Time et Stranger in a Strange Land. Enfin, il reste un Heaven Can Wait taillé pour la scène avec son refrain facile et un pont à faire jouer le public.

Et pourtant, Somewhere in Time est un album boudé par le groupe. Son manque d’exposition entend justifier le titre du disque, un peu perdu dans le temps, pris dans l’étau Powerslave et Seventh Son of a Seventh Son. La tournée qui suit, n’aura pas le droit à sa gravure sur disque et ses chansons disparaîtront progressivement des set-lists. Il n’existe, a priori, aucune raison logique pour un tel désintéressement. Sa genèse un peu houleuse, ses membres en souffrance expliquent peut-être son caractère ostracisé, comme reflet d’une période un peu tendue. Et la sortie du monument Seventh Son of a Seventh Son aurait achevé un disque qui mérite pourtant sa place au sein de la trilogie la plus faste du groupe. Somewhere in Time est un trait d’union quand Powerslave était un pont et Seventh Son of a Seventh Son un achèvement. Cette place un peu bancale d’entre deux ne doit pas faire oublier combien cette époque du groupe les rendait intouchables : même sur la pente raide, les Anglais étaient capables de livrer des albums importants. Un peu moins brillant mais qui feraient la gloire de nombreux autres groupes.

iron-maiden-seventh-son-liveSi aujourd’hui, il ne fait plus de doute que Maiden entretient des rapports très étroits entre le Heavy Metal et le métal progressif, ce n’était pas encore une vérité au moment de Piece of Mind. Il faut attendre l’album Powerslave pour entrevoir une évolution marquante dans l’écriture de Steve Harris. Avec Rime of the Ancient Mariner et ses 13 minutes et demie au compteur, le bassiste se laisse aller à des compositions épiques aux multiples changements de rythme. Jusqu’à la sortie de The Book of Souls, elle était la plus longue chanson du groupe, sans que l’on ressente la moindre sensation d’étirement excessive. Sentiment que l’on trouvera aussi bien sur Alexander the Great (Somewhere in Time) et Seventh Son of a Seventh Son.

Avec ces longues chansons, Iron Maiden entend prouver son hégémonie sur le monde du métal. Des titres qui dépassent les huit minutes et d’une précision folle. Le trop n’est plus l’ennemi du bien mais un abattage de murs nécessaire aux ambitions démesurées de Steve Harris. En trois albums, les Anglais appliquent une marque de fabrique, qu’ils sont capables de rejouer sur scène (exception de Alexander the Great dont le côté jazzy a toujours effrayé Dave Murray) avec une intensité démente. Qui n’a pas eu les poils qui se hérissent à l’écoute de Rime of the Ancient Mariner ou Seventh Son of a Seventh Son en live ?

iron-maiden-seventh-son-of-a-seventh-sonSeventh Son of a Seventh Son est le premier concept album de la vierge de fer. Né dans l’esprit de Steve Harris, après la lecture du roman d’Orson Scott Card, Le Septième Fils, il exploite les thèmes du bien contre le mal, de la réincarnation et des visions prophétiques, selon une approche quasi philosophique. Une direction enthousiasmant Bruce Dickinson qui prend à nouveau part à la composition des titres. Chose guère étonnante tant sa carrière solo versera régulièrement dans des thématiques similaires culminant sur The Chemical Wedding.

Pour mettre en son des idées aussi précises avec une approche très métaphorique, les Anglais, aidés par Martin Birch, vont poursuivre les expériences tentées sur Somewhere in Time, notamment sur le travail des claviers. Le septième album du groupe montre l’entrée d’un univers plus progressif, fait d’arpèges, d’harmoniques, de claviers évanescents. Avec des chansons comme Infinite Dreams ou le titre éponyme, la musique gagne en maturité, en réflexion où l’association texte/composition n’a jamais été aussi forte. Comme pour contrebalancer ce côté très sérieux du métal progressif, le trio Steve Harris, Bruce Dickinson et Adrian Smith offre des respirations plus percutantes et immédiates avec les deux singles Can I Play with Madness et The Evil That Men Do. Deux titres plus rock (Smith oblige) qui entendent équilibrer les structures complexes des autres titres. The Clairvoyant, composé par Steve Harris est un autre moment d’efficacité brut à la gloire du bassiste (quelle introduction !) et la première chanson composée pour l’album, inspirée par la mort du spiritualiste Doris Stokes. L’autre invité symbolique de l’album sera Aleister Crowley, évoqué sur le titre Moonchild (tiré du Liber Samekh) et sa guitare-synthé rebondissante en ouverture.

Pour beaucoup, Seventh Son of a Seventh Son est l’album le plus maîtrisé des Anglais. Il faut avouer que rien ne semble avoir été laissé au hasard, chaque chanson étant la brique d’un édifice imposant et sans fissure. Il n’y a aucun titre faible. Même les plus discrets The Prophecy et Only the Good Die Young s’avèrent indispensables à l’album. Infinite Dreams demeure l’une des plus belles chansons que le groupe ait composée. Et que dire de l’intensité qui monte crescendo lors du long pont de Seventh Son of a Seventh Son avant d’exploser dans un solo plein de grâce et de fureur ? Située au début de la face B (quand les titres épiques sont relégués en conclusion sur les deux précédents albums), la chanson achève un auditeur déjà acquis à la cause dès les premières notes de guitare acoustique (un reste des envies de Dickinson sur Somewhere in Time ?) ouvrant le disque.

iron-maiden-somewhere-in-time-allLe succès et l’ambition du groupe sont si importants qu’ils vont créer une véritable émulation auprès de son illustrateur. Powerslave, Somewhere in Time et Seventh Son of a Seventh Son resteront les plus grands chefs-d’œuvre du dessinateur. Des tableaux remarquables où l’auteur va aimer glisser des indices, spécialement dans la monumentale illustration de Somewhere in Time. S’accordant avec l’inspiration légèrement SF de l’album, Derek Riggs va s’amuser à recréer toute l’histoire du groupe dans une peinture futuriste luxuriante. Il serait fastidieux de retranscrire tous les différents éléments tant ils sont nombreux mais citons :

  • La posture d’Eddie est identique à celle de l’album Killers.
  • L’horloge qui indique 23h58 (2 Minutes to Midnight)
  • Un Icare qui choit (Flight of Icarus)
  • L’Accacia Avenue (22 Accacia Avenue)
  • L’Aces High Bar (Aces High)
  • L’oeil de Horus (Powerslave)
  • Ancient Mariner Sea Food (Rime of the Ancient Mariner)
  • Le Sand Dune Nightclub & Grill (To Tame a Land)
  • Un Tardis (que l’on retrouve également sur la pochette du single Wasted Years).

Le degré d’amusement de Riggs semble sans limite. Déjà sur Powerslave, peut-on lire parmi les inscriptions en hiéroglyphes un « Indiana Jones was here ». C’est surtout une preuve que le groupe peut se nourrir de sa propre mythologie. Son histoire devient suffisamment vaste pour remplir jusqu’à la lie une illustration pantagruélique.

Le travail de Derek Riggs sera moins ostensible sur Seventh Son of a Seventh Son mais il restera le plus abouti. Entre une pochette étonnamment sobre après la profusion de Somewhere in Time, il retranscrit parfaitement l’idée générale derrière l’album. L’image évoque un Styx à l’ère glaciaire où l’on retrouve, figées, différentes formes connues de Eddie (Piece of Mind, Live After Death, The Number of the Beast). Mais là où le dessinateur fait preuve d’une ambition à la hauteur de l’album, c’est dans l’illustration des différents singles (Can I Play With Madness ; The Evil That Men Do ; The Clairvoyant). La cohérence entre les différentes covers montre un travail de réflexion remarquable comme si elles construisaient celle de l’album tout en figurant les thèmes des chansons. Jamais il ne réalisera une œuvre aussi poussée dans la composition.

Avec Seventh Son of a Seventh Son, le groupe semble arriver au terme d’une réflexion. Dans notre précédent épisode, Aymeric Barbary démontrait combien le premier album contenait déjà tout Maiden. Le septième opus entend conclure ce travail introspectif comme le terme d’un long trajet. Le chemin parcouru par le groupe à travers ces sept disques fait preuve d’une maîtrise folle, de gens capables de relever les défis qu’impose leur ambition. Iron Maiden avait quelque chose de prophétique ? Quelle meilleure réponse, comme conclusion, qu’un disque qui fait de ces visions son principal verbe.

A propos de Doris Stokes, Steve Harris affirma : « If she were really clairvoyant, if she were really able to see the future, wouldn’t she have been able to forsee her own death ? » Le pragmatique bassiste n’a lui-même pas vu que l’horizon s’assombrissait pour Iron Maiden et que l’atmosphère apaisante, toute de bleu glaciale de la pochette de Seventh Son of a Seventh Son n’était que la calme avant le commencement d’une période autrement plus sombre.

 

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¹ «… We shall go on to the end, we shall fight in France, we shall fight on the seas and oceans, we shall fight with growing confidence and growing strength in the air, we shall defend our Island, whatever the cost may be, we shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills; we shall never surrender…».

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